
Messaoud B.
par Messaoud B.
L'IA ne va pas nous remplacer. Elle va nous noyer.
Inflation cognitive
Marie ouvre son logiciel de reporting à 8h47. Hier, son équipe de cinq personnes produisait douze analyses hebdomadaires. Aujourd'hui, avec l'IA, elle en génère soixante-douze. Même délai. Même effectif. Six fois plus de documents à relire. Vérifier. Signer.
À 14h30, elle relit une conclusion pour la troisième fois. Les mots dansent. Elle sait qu'elle devrait recalculer les chiffres. Elle signe quand même. Elle n'a pas le temps de ne pas faire confiance.
Les entreprises ont investi massivement dans l'automatisation. Résultat : les employés passent désormais plus de onze heures par semaine à chercher de l'information entre systèmes fragmentés, à vérifier ce que la machine a produit, à jongler entre plateformes qui ne communiquent pas.
Ce n'est pas la productivité promise.
C'est une nouvelle forme de travail invisible.
On appelle ça le gray work - le travail gris, celui qui ne figure dans aucun organigramme mais épuise pour de vrai.
«The more I use AI, the less I feel the need to problem-solve on my own. It's like I'm losing my ability to think critically.»
Ce témoignage vient d'une étude menée auprès de 666 professionnels. Il est anonyme, comme la plupart des confessions de cette nature. Il a entre 25 et 35 ans, utilise l'IA tous les jours, et commence à sentir son cerveau court-circuiter les étapes de réflexion.
Pourquoi s'embêter ?
L'IA est plus rapide. Plus fluide. Plus propre.
Sauf que quelque chose s'efface entre la demande et la réponse.
Une friction. Une lenteur.
Ce qu'on appelait autrefois la compréhension.
Une équipe de chercheurs a observé ce phénomène sous IRM. Des participants rédigeant avec ChatGPT ont montré une connectivité neuronale réduite dans les zones liées à la mémoire et la créativité. Leur production était conforme. Leur cerveau s'était désengagé. Pendant que le texte s'écrivait, eux décrochaient.
Ce n'est pas une panne.
C'est une adaptation.
Le muscle du discernement s'atrophie quand on le sollicite moins.
Comme une jambe plâtrée.
Voici ce que personne n'avait prévu.
L'IA ne remplace pas le travail humain - elle le multiplie.
Une employée produit cent rapports là où elle en faisait dix. Mais il faut toujours un humain pour les lire. Pour vérifier. Pour comparer. Pour interpréter. Pour signer. Pour assumer.
La production est devenue quasi infinie.
La capacité de jugement reste strictement identique.
Biologique.
Résultat : une asymétrie explosive.
La production déborde, le jugement sature.
On ne décide plus - on tamponne.
Le mécanisme de l'inflation décisionnelle
Le phénomène ne se limite pas aux bureaux de reporting.
Dans un cabinet d'avocats parisien, un associé décrit la nouvelle routine : l'IA génère les premières versions des contrats, des mémoires, des analyses de jurisprudence. Le temps de production s'effondre. Le temps de vérification explose.
«Avant, je savais ce que je signais parce que je l'avais écrit. Maintenant, je signe ce que la machine a écrit, et je dois prouver que j'ai vérifié.»
Il passe ses soirées à relire des documents qu'il n'a pas produits, à chercher des erreurs dans des raisonnements qu'il n'a pas construits.
Son expertise n'a pas disparu.
Elle a été déplacée - de la création vers la validation, du travail visible vers le travail invisible.
La logique est implacable. Une étude internationale publiée il y a quelques années annonçait que près de 50 % des employés auraient besoin de reskilling. Nous y sommes. Ce que l'étude ne mesure pas, c'est que ce "reskilling" consiste surtout à apprendre à vérifier plus vite. À développer une forme de méfiance professionnelle permanente envers ses propres outils.
Le gray work ne se voit pas dans les bilans.
Il ne génère pas de valeur directe.
Il érode.
Dans les services RH, le même schéma.
L'IA trie les CV, établit les shortlists, rédige les fiches de poste. Les recruteurs se transforment en validateurs de sélections algorithmiques. Ils passent moins de temps avec les candidats, plus de temps à vérifier que l'IA n'a pas écarté un profil atypique mais pertinent.
La promesse était : moins d'administratif, plus d'humain.
La réalité : moins d'humain dans la sélection, plus d'administratif dans la vérification.
Le pire ? Cette inflation n'est pas mesurable.
Les indicateurs de performance montrent la productivité générée. Aucun indicateur ne mesure la fatigue de validation, l'érosion du jugement, le coût cognitif de la méfiance permanente.
Marie, l'avocat, le recruteur - ils produisent davantage, visiblement.
Ils comprennent moins, invisiblement.
Et le système a accéléré sans attendre leur consentement.
La perte des signaux de compétence
Quand tout le monde peut produire un document parfait, plus personne ne peut prouver qu'il a pensé.
C'est le nouveau paradoxe des bureaux assistés par IA.
Avant, la qualité d'écriture signalait la qualité de la pensée. Une analyse bien structurée, une argumentation serrée, une formulation précise - ces marqueurs permettaient d'identifier les compétents. Ils étaient imparfaits, mais fonctionnels.
Aujourd'hui, un prompt bien calibré génère en trente secondes ce qui demandait trois heures de réflexion. Le résultat est propre. Il est même souvent meilleur que ce que l'employé moyen aurait produit seul. Mais il est indiscernable du travail du compétent - comme de celui de l'incompétent.
Un manager dans une grande banque décrit la situation :
«Je reçois des rapports impeccables. Avant, je savais qui maîtrisait son sujet en lisant entre les lignes. Maintenant, tout le monde écrit bien. Je ne sais plus qui comprend vraiment.»
Il a commencé à organiser des entretiens oraux systématiques.
Pas pour évaluer.
Pour vérifier.
La méfiance est devenue protocole.
Les signaux anciens s'effacent. Restent des compétences invisibles : la capacité à poser les bonnes questions, le sens critique, le jugement en situation, l'intuition construite par l'expérience, la responsabilité assumée.
Mais ces qualités ne se lisent pas dans un PDF.
Elles ne s'évaluent pas par KPI.
Elles ne s'automatisent pas.
Elles deviennent indétectables dans un flux de productions standardisées.
Résultat : une crise de légitimité silencieuse.
Les compétents ne peuvent plus démontrer leur valeur.
Les autres ne peuvent plus être identifiés.
La confiance professionnelle s'érode non pas par trahison, mais par indiscernabilité.
On entre dans une ère où le doute est la norme.
Où chaque document suscite la même question :
Est-ce lui qui a pensé ça, ou est-ce l'IA ?
Et cette question, répétée cent fois par jour, épuise plus sûrement que la surcharge de travail.
La saturation humaine
Marie ferme son ordinateur à 19h23.
Elle a produit l'équivalent de trois journées de travail d'il y a deux ans. Elle ne se souvient pas du contenu du dernier rapport signé. Elle sait seulement qu'il était conforme. Qu'il a passé les contrôles automatiques. Qu'elle a validé sans vraiment lire.
Ce n'est pas une crise de l'IA.
C'est une crise de la friction humaine.
La technologie a éliminé la lenteur qui nous forçait à comprendre. En échange, elle nous offre une charge mentale invisible, une méfiance permanente, et la certitude que nous produisons plus que nous ne pouvons juger.
Certaines équipes commencent à imposer des "journées sans IA". Pas pour revenir en arrière. Pour forcer le cerveau à reprendre ses habitudes d'effort. Pour que la lenteur redevienne productrice de sens.
Ce ne sont pas des réactionnaires.
Ce sont des réalistes.
Le précipice n'est pas devant nous.
Il est déjà là, sous nos pieds, invisible, quotidien.
Et très peu de systèmes sont aujourd'hui conçus pour respecter les limites humaines du jugement.