
par Amal Djebbar
J'ai trouvé, hier, dans ma boîte aux lettres une feuille A4 contenant le message du maire pour les prochaines élections municipales. Pas d'enveloppe. Pas de signature manuscrite. Juste une prose gonflée au sentiment, distribuée comme un prospectus de promotion. La forme dit déjà beaucoup : un message diffusé en masse, qui prétend parler à chacun mais ne s'adresse réellement à personne.
Le texte commence par une longue invocation du cœur. Le maire évoque les émotions, un mandat intense, des défis relevés et une fierté inébranlable. Il insiste sur son engagement et sur la passion qui l'ont guidé. Le ton se veut vibrant. Il cherche l'adhésion affective avant d'aborder le concret. Pourtant, l'émotion ne remplace pas le bilan.
Il affirme se promener dans la commune, fréquenter le parc, échanger avec les commerçants et observer chaque lieu, chaque arbre et chaque visage. Cette image flatteuse d'un élu au contact permanent du terrain contraste avec la réalité. Plusieurs arbres anciens ont été abattus sous son mandat. Le parc a perdu une partie de son âme, notamment avec la disparition des bambous et des vieux bois. Le paysage s'est appauvri. Les décisions ont été prises, mais les conséquences restent visibles. On peut appeler cela une modernisation. On peut aussi appeler cela une dégradation.
Le maire assure que chacun se connaît, se soutient et se respecte dans la commune. Cette formule donne l'illusion d'une harmonie collective. Elle masque un entre-soi bien installé, où un réseau de notables se retrouve aux mêmes événements et valide mutuellement ses choix. Le "nous" affiché exclut une grande partie des habitants.
La réalité quotidienne contredit la prose officielle. Les rues se dégradent, les trottoirs rendent la marche périlleuse, et les routes sont complètement abîmées. Les incivilités s'accumulent partout. Ces faits sont visibles et palpables. Il devient impossible de parler d'"âme" lorsque le cadre de vie s'effondre sous nos yeux.
Le maire cite Antoine de Saint-Exupéry et rappelle que "On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux". La phrase est belle, mais elle sonne comme un écran de fumée. En politique municipale, l'essentiel est souvent visible : l'état des équipements, la propreté des rues, la qualité de l'entretien et la cohérence budgétaire. On ne gère pas une commune avec des citations.
La lettre poursuit avec la liste des crises traversées : la plandémie, une tempête locale rebaptisée "tornade", la guerre en Ukraine et la crise énergétique. Chaque événement devient un chapitre héroïque. L'ouverture d'un vaccinodrome est présentée comme un exploit. Le soutien aux plus fragiles est répété à plusieurs reprises, comme un label moral. Alors que beaucoup d'administrés ont faim et froid.
La soi-disant "tornade" locale a été largement exagérée. J'ai déjà affronté une vraie tornade aux États-Unis : une tempête capable d'arracher des maisons et de retourner des voitures. La mini-tempête que nous avons connue ici n'avait absolument rien à voir. Je n'ai appris que le lendemain qu'elle avait causé quelques dégâts dans la commune. Le terme est spectaculaire, mais il transforme un simple coup de vent en exploit héroïque et place le maire dans une posture de héros de pacotille. Pendant ce temps, le toit de la caserne des pompiers reste sous une bâche... depuis quatre ans. Il promet qu'il sera remis en place cet été. Comme le disait Jacques : les promesses n'engagent que ceux qui y croient.
La solidarité envers les familles ukrainiennes s'est traduite par des aides exceptionnelles, comme la gratuité des transports encore en vigueur aujourd'hui. Il leur suffit de présenter leur passeport, véritable sésame magique, et hop : ils voyagent comme bon leur semble.
Cependant, certains habitants du bourg peinent à payer leurs factures. Les coûts liés à la gestion des déchets ont fortement augmenté. L'énergie pèse lourd dans les budgets domestiques. Certains foyers ont dû faire déposer leurs compteurs de gaz faute de pouvoir assumer les hausses. La compassion municipale se manifeste davantage dans les communiqués officiels que dans la vie quotidienne.
La réponse municipale à la crise énergétique est présentée comme innovante. Le maire multiplie les LED, les projets photovoltaïques et les "projets structurants". Le vocabulaire emprunte aux cabinets de conseil et impressionne plus qu'il n'éclaire. Installer des panneaux photovoltaïques dans une commune où le soleil reste timide la majorité de l'année relève davantage de l'affichage que d'une stratégie réaliste. L'argent public devrait servir à des solutions adaptées, pas à des symboles imposés par l'UE.
La rénovation de la salle des fêtes est mise en avant comme un symbole de dynamisme. L'équipement est plus confortable qu'avant. Cependant, lorsque certains habitants restreignent leur chauffage, la priorité de cette rénovation mérite d'être interrogée. L'action publique ne se résume pas à des rubans coupés devant des murs fraîchement peints.
La phrase la plus révélatrice concerne la gestion "en bon père de famille". Elle se veut rassurante, mais elle sonne paternaliste et datée. Les habitants ne demandent pas un père. Ils demandent un élu responsable et transparent. La transparence ne se proclame pas dans une lettre électorale. Elle se vérifie dans l'accès réel aux comptes.
Enfin, l'équipe municipale revendique une démarche "apolitique" et affirme vouloir protéger la commune des prétendues intentions politiques. La déclaration frôle le ridicule. Gouverner, décider, arbitrer un budget et fixer des priorités sont des actes profondément politiques. Se prétendre apolitique tout en tenant les rênes du pouvoir relève moins de la neutralité que d'un exercice de communication bien rodé. Et bien sûr, beaucoup confondent encore "apolitique" et "apartisan".
La seule chose dont je suis certaine, c'est que ce maire incarne à la perfection le macronisme dans toute sa splendeur : obsession du verbe "moderniser", dévotion aux grands discours et aux éléments de langage de McKinsey, et surtout application servile de toutes les directives de l'exécutif.
Sachez que cette minuscule bourgade se distingue encore par son zèle : elle applique systématiquement, et parfois avant l'heure, les mesures imposées par l'État, comme le permis de louer, la gestion des déchets... mis en place bien avant d'autres communes.
Le jour du vote, chacun regardera autour de lui. Certains reliront la lettre. D'autres observeront l'état de leur rue, de leur parc et de leurs factures.
Pour moi, tout est déjà écrit, les rôles sont distribués d'avance. Le bulletin dans l'urne ne changera rien, et la déception est inévitable comme toujours...