
par Amal Djebbar
Comme on a été naïf, tiens, de croire que la télévision n'était qu'un meuble ! Un objet, posé là, inoffensif. Mon œil ! C'est une gueule ouverte, un gouffre à mensonges, qui recrache du faux bonheur en haute définition. Une usine à consentement, une polisseuse de cervelles, une broyeuse d'esprit critique déguisée en soirée détente. On l'a installée au centre du salon comme une idole domestique. Et chaque soir, dociles, on s'est agenouillés devant sa lumière tiède. Ce n'est plus un écran, c'est une cage lumineuse. Une ingénierie sociale, mentale - oui, le mot claque, et je le garde : INGÉNIERIE SOCIALE. Car à travers cette lucarne, ce n'est pas seulement notre pensée qu'on ajuste : c'est le relief même de notre monde intérieur qu'on rabote, qu'on repeint, qu'on nivelle.
Partout - en ville, à la campagne, jusque dans les trous les plus paumés - les fidèles du grand écran ont tous la même névrose : fixer la télé. Je l'ai vue partout, la saloperie : dans les salons dorés comme dans les taudis, trônant fièrement, reine des abrutis et des croyants du vide. Devant elle, les visages s'éteignent : l'œil mort, la bouche entrouverte, le cerveau débranché, suspendu à chaque image comme un poisson à son hameçon. Ils la prient sans même s'en rendre compte, psalmodiant leur mantra : "Je l'ai vu à la télé !" Alors on comprend : elle fait foi, et elle fait loi.
L'autre jour, en discutant avec une mamie, elle m'a lancé d'un ton amusé : "Ce soir, c'est la télé qui va vous regarder dormir ?" J'ai répondu : "Non, elle ne peut pas, je n'en ai pas". Silence. Stupeur. Elle m'a fixé comme si je venais d'avouer un crime. Puis elle a coupé court. Forcément, on ne capte pas la même fréquence : elle, elle est gavée de conneries ; moi, j'essaie d'y échapper.
La télé les a bouffés, digérés, recrachés. Ses programmes mâchent les émotions, charcutent les désirs, infectent les peurs. Dans la Marne comme ailleurs, je suppose, Koh-Lanta, Touche pas à mon poste, Les 12 Coups de midi tiennent leurs fidèles en laisse, jour après jour. Sans parler du journal télévisé de vingt heures, avec ses PPDA, ses Claire Chazal, et maintenant - paraît-il - Léa Salamé.
Et le pire, c'est le matin au boulot : quand les collègues vous harcèlent avec leurs débats sur la dernière daube de la Une ou le pseudo-documentaire de la Trois. Vous tentez d'esquiver, de feindre l'intérêt, mais leurs délires finissent toujours par vous éclabousser.
Et puis, il y a eu la pandémie. Là, la télé a muté : elle n'était plus seulement un miroir, mais un prêcheur. Un guide, un oracle, un distributeur officiel de peur et d'espérance.
Elle a dicté nos gestes, réglé nos horaires, rythmé nos angoisses. Chaque soir, elle psalmodiait ses chiffres, récitait ses consignes, distillait son venin sous couvert d'information.
L'incertitude s'est muée en religion de la panique et la télé en son clergé le plus zélé.
Le réel ? Un plateau de tournage bien éclairé, repeint chaque jour à la bombe à illusions. Tout y passe : les journaux télévisés qui débitent la vérité officielle en haute définition, les talk-shows qui brassent du vide avec conviction, et surtout, les réclames - ces psaumes modernes du consumérisme. Souvenez-vous de cette émission de M6, celle qui dissèque les publicités comme on analyse des Écritures : chaque spot y devient un petit chef-d'œuvre de manipulation, un sermon qui nous apprend à désirer avant même de savoir quoi.
Et le zombie regarde, béat, les yeux fixés sur la lumière bleue. Koh-Lanta leur apprend la survie... dans un monde sponsorisé. Qui veut gagner des millions ? devient la parabole du mérite capitaliste. Touche pas à mon poste ! rejoue chaque soir la grande messe du rien, où l'opinion se déguste tiède entre deux coupures pub. Mais la télé ne se contente plus d'occuper les cerveaux : elle habille les corps, meuble les salons, garnit les assiettes et éduque les gosses. Elle dicte le look à adopter - jeans troués, sourcils dessinés ; elle a repeint les maisons en gris perle grâce aux émissions de déco, standardisé le goût à coups de concours culinaires et d'étoiles de pacotille, appris aux parents à "élever" selon les recettes du prime time. Tout un mode d'emploi du quotidien, prêt-à-vivre et garanti conforme. La télé ne copie plus le réel : c'est le réel qui se traîne, patauge et se plie pour lui ressembler. On ne vit plus - on rejoue, on mime, on répète mécaniquement. Et quelque part, dans le vacarme des jingles et le scintillement des écrans, la vie s'est barrée. Même les gosses répètent les slogans, copient les gestes, adoptent les tics des animateurs et des candidats, comme des clones programmés. Et nous, les rares qui respirons encore, on regarde, horrifiés et fascinés, ce cirque de servitude volontaire. La télévision n'est plus un meuble : c'est la matrice des pensées, la prison lumineuse des cerveaux, le grand architecte des désirs et des peurs. Elle transforme chaque catastrophe, chaque crise, chaque pandémie, en show quotidien.
C'est l'arme la plus élégante du pouvoir : pas de balle, pas de cri, juste cette lumière bleue qui vous berce jusqu'à l'abrutissement. Elle fait aimer sa propre chaîne de montage mentale, et on appelle ça "divertissement". Mot doux comme le miel et venimeux comme le cyanure. Divertir, c'est détourner. Détourner de quoi ? De l'essentiel. De la misère qui explose dehors. De la laideur du monde moderne. Des campagnes mortes de silence. Des colères bâillonnées. Des questions qu'on ne veut plus entendre.
Pendant que les zombies ricanent devant des jeux débiles, pendant qu'ils tremblent devant des drames en carton-pâte, les puissants tracent l'histoire dans l'ombre. Ils signent, ferment, vendent, déplacent frontières et emplois, et remplissent leurs poches avec votre sueur. Et les hypnotisés, les zombies, applaudissez, pleurez, riez - pendant que le monde se fait ailleurs, contre vous.
Extrait du chapitre 3, "Le Cordon ombilical numérique", tiré de l'ouvrage La France Potemkine : Plongée derrière le décor d'Amal Djebbar, 2025.