
par Panagiotis Grigoriou
Ceux qui voyageaient en Grèce des îles jusqu'aux années 1970, ils pouvaient encore se vanter d'avoir rencontré ses innombrables vérités premières, fatalement venues des mers. Si possible même pénétrant l'âme du pays, au-delà de son inaltérable vernis archéologique.
Tout semblait occuper sa juste place, la pauvreté que l'on croyait alors "heureuse", le labeur des humbles, la tradition encore vivante celle des rythmes, tout comme celle des techniques et des outils. Le moins que l'on puisse dire c'est que depuis des années, la longue tradition... n'est plus à sa place et que les mutations à tout crin à commencer par le tourisme, ainsi que la mécanique de la modernité ont comme attendu tout bouleversé, et d'abord les mentalités.
Telle fut cette Grèce des îles, si chère déjà aux illustres poètes du pays à l'instar de Georges Séféris et d'Odysséas Elytis, celle très exactement que l'infatigable voyageur qui fut Jacques Lacarrière (1925-2005). Il était arrivé pour la première fois en Grèce avec le Groupe du théâtre antique de la Sorbonne en 1947, et par la suite il a si bien raconté ce pays dans son "Été grec" dont la première édition date de 1976.
"Pendant toutes mes années grecques, j'ai presque toujours voyagé d'îles en îles sur le pont des bateaux. Je crois avoir pris tous les navires - terme euphémique d'ailleurs pour beaucoup d'entre eux - qui desservaient Cyclades et Sporades. Il y aurait un roman, une chronique voire une épopée à écrire sur ces bâtiments vétustes et increvables, arches flottantes, Exodus ambulants qui transportaient alors de port en port la moitié nomade de la Grèce : Moschánti, Élsi, Pandelís, Iónion, Maryléna, Déspina, Gláros, Nautílos, Ekateríni, Ándros, Angélika, Élli, Elías, Píndos... Certains d'entre eux ne naviguent sûrement plus aujourd'hui, tant ils étaient déjà à l'extrême limite de l'usure, il y a dix ou quinze ans".
"De ces périples accomplis vers Pátmos, Ios, Amorgós, Folégandros, Sérifos, Cos, Alonissos, Chios, Mytilène, j'ai gardé des souvenirs encore plus marquants que ceux de mes voyages terrestres en autobus. C'est que les bateaux portent et transportent en eux le même monde de paysannes et paysans livides, de grand-mères exsangues, de popes ventrus, de volailles, de matelas, de paquets mais à une échelle bien plus vaste et plus révélatrice encore. Chaque autobus vert était, en réduction, l'image d'un village. Chaque bateau blanc était, lui, l'image d'une île entière".
J'y suis arrivé presque trop tard, histoire déjà de génération. Dans les années 1980, mes traversées furent celles à bord d'autres bâtiments parfois autant vétustes que ceux pratiqués trois décennies plus tôt par Jacques Lacarrière et rarement il faut dire modernes, dont Alkaíos, Sappho, Mytilène, Theóphilos, Níssos Chios, ou Taxiárchis.
En 1989, je débarquais d'ailleurs de nouveau sur l'île de Lesbos, cette fois-ci par avion, pour y effectuer mon premier séjour de terrain, dans le cadre de mon enquête, menée en vue de la rédaction du mémoire de Maîtrise au sein du Département d'Ethnologie de l'Université Paris-X Nanterre, sous le titre : "Technique traditionnelle et formes de sociabilité dans l'île de Lesbos", celui de l'ethnologue en herbe que j'étais. J'avais alors 23 ans.
L'île m'était familière, mais pas la communauté de pêcheurs de Skála Kallonís, où j'ai décidé de séjourner durant plusieurs semaines pour mener une recherche de terrain - un passage obligé, me semble-t-il, pour tout nouveau chercheur sur le terrain. Bien qu'enrichi de données plus récentes, le présent article, s'appuyant en partie sur mes notes de journal, conserve délibérément une dimension ethnographique, laissant au lecteur le soin d'en tirer son appréciation finale.
Et pour le lecteur qui souhaite d'ailleurs approfondir sur le sujet, j'ai récemment publié le texte original et authentique de mon carnet en français : " Carnet d'un jeune ethnologue à Lesbos (1989) : Voyage dans la Grèce oubliée des pêcheurs à la sardine, en anticipation subjective du chaos à venir", et il s'agit en même temps un témoignage d'époque quant à son contexte, historique et culturel.
Faisant suite à la dégradation déjà pressentie à l'époque, voilà qu'elle se dessine en quelque sorte la délicate situation écologique actuelle du golfe de Kalloní, alors décrite avec une clarté désarmante mais aussi à travers une amertume justifiée, y compris par d'autres auteurs, notamment les spécialistes des différentes disciplines environnementalistes, relatant les événements des trente dernières années.
Les hameaux situés entre Kalloní et son port, à savoir Kerámi, Papianá, Argianá et bien sûr Skála, forment une communauté unifiée, avec des lignes de démarcation à la fois imaginaires et réelles. Ce sont des communautés à caractère rural, à l'exception de Skála où la pêche constituait avant l'avènement du tourisme, le principal moyen de subsistance depuis l'arrivée des habitants réfugiés en tant que Grecs d'Asie mineure en 1922. Trois hameaux liés mais fondamentalement distincts.
Ainsi, cette enquête de terrain à Skála Kallonís visait à y suivre les activités, notamment la pêche, son lien avec la sociabilité locale et en définitive, son interdépendance avec l'environnement sur une période, si possible, s'étalant sur une année calendaire complète. Parallèlement, l'évolution des articulations de la tradition et le synchronisme du développement y ont été examinés, du moins en termes de perception des représentations réceptives, ainsi que des antagonismes pour cette la communauté locale.
Il est d'ailleurs ordinairement admis que la perception, l'acceptation et l'usage, esthétiques, sociaux, économiques et plus généralement culturels de l'écosystème au sens large alors ils varient, mais également ils évoluent constamment, pas toujours dans une optique de développement que l'on dit "durable", du moins jusqu'à récemment. Parfois, des mutations et des transferts intempestifs de modèles traditionnels dans un contexte technologique et économique nouveau peuvent être fatals pour la biodiversité, et cela en l'espace de quelques années seulement.
Cet article examine ainsi un tel cas lié à la surpêche des coquillages au golfe de Kalloní, et principalement celle concernant les coquilles Saint-Jacques de petite taille et les pétoncles déjà à l'époque, en 1989, dont l'arrêt est désormais établi, l'espèce ayant quasiment disparu des eaux de cet écosystème aujourd'hui assez dégradé.
Cependant encore aujourd'hui (2026), plusieurs guides touristiques imprimés ou sur Internet, soulignent que, pendant l'Occupation Allemande (1941-1944), la pêche aux coquilles a considérablement limité les effets de la famine sur les populations voisines de l'intérieur des terres, tandis qu'à l'inverse, les pêcheurs de Skála, intervertissant la situation économique de l'avant-guerre, en exploitaient sans entrave les ressources du milieu marin.
Les anciens parmi les habitants mentionnent même à travers leurs témoignages que les pêcheurs de Skála mangeaient leur poisson à huis clos, afin de ne pas éveiller la jalousie de leurs compatriotes, agriculteurs et citadins. Cette brève perturbation de "l'ordre établi" s'est immédiatement gravée dans la mémoire des habitants, avec des répercussions encore visibles aujourd'hui quant à la perception de la "juridiction" exclusive des pêcheurs sur la gestion de la baie.
Aujourd'hui encore, les coquilles du golfe de Kalloní sont présentées comme un plat emblématique des lieux, souvent associée à sa légendaire sardine. Il s'agit d'une mise en avant d'une tradition à usage des visiteurs potentiels sinon mal informés, alors que les coquilles de type Saint-Jacques ont disparu depuis longtemps.
"Le golfe de Kalloní a toujours été et demeure un port de commerce, un lieu de production de poisson et de fruits de mer de qualité, mais aussi un lieu de villégiature et d'étude de la nature depuis l'époque d'Aristote. C'est ici que le grand philosophe et ses élèves Théophraste et Phainias d'Érèse ont posé les fondements de l'histoire naturelle en étudiant la flore, les fruits de mer et les poissons uniques de la région : corégones, chabots, sardines, coquilles Saint-Jacques, étoiles de mer, et tant d'autres", pouvait-on lire sur la page de présentation du site Internet de l'Administration régionale de l'Égée du Nord il y a quelques années.
Parallèlement et contrairement à ce qui précède, les fréquentes mentions faites par la presse locale soulignent plutôt la fin de cette... richesse naturelle des eaux du golfe. Il y a eu déjà le programme de sauvegarde des coquilles du golfe de Kalloní, exposé comme à travers l'initiative en la matière, organisée par l'Université de la mer Égée dans les années 2000.
Ce programme visait à protéger les alevins existants, à les engraisser, puis à disperser les coquilles Saint-Jacques adultes dans des habitats appropriés de la baie pour leur croissance. Il était associé à des mesures restrictives de pêche durant ses premières années. Il s'inscrivait alors dans le cadre d'un programme quadriennal mis en œuvre par l'Université de la mer Égée dans le golfe de Kalloní, avec la gestion d'une station d'élevage de coquillages.
Ce programme permettrait de restaurer les populations de coquilles dans les zones où l'espèce a disparu à cause de l'ostréiculture non contrôlée qui a débuté en 1984. Après 1990, ces populations ont fortement diminué dans le golfe de Kalloní, et après 2000, l'espèce a disparu. Il est évident que le coût spécifique de la mise en œuvre du projet pouvait paraître élevé, mais il s'avèrerait en réalité faible, comparé aux bénéfices que l'économie locale aurait-elle tiré du rétablissement des populations de coquilles.
En 1989, dans le golfe de Kalloní on découvrait encore des coquilles de type Saint-Jacques (Chlamys glabra, de 40 à 70 millimètres) et ceci dans plusieurs zones. Exceptionnellement, les engins de pêche ramenaient également à la surface la fameuse coquille Saint-Jacques qui, du fait de sa rareté, ne pouvait être commercialisée et elle était devenue un mets très prisé des pêcheurs et de leurs familles.
Dès le milieu des années 1980, une étude de l'Université de Patras avait-elle mis en évidence le risque de disparition de l'espèce dans les eaux de cette baie relativement fermée, en raison de la pollution imminente et déjà manifeste liée aux activités côtières. Compte tenu des conditions qui prévalent dans la zone, le cycle de vie adulte de la coquille s'achève en trois ans environ, période durant laquelle toute intervention sur ses populations peut lui être fatale (étude de Lykákis, 1986).
Il convient de rappeler que, d'après la bibliographie scientifique disponible, le golfe de Kalloní constitue une zone subcôtière particulière qui s'étend jusqu'à la limite de croissance des algues photophiles et des angiospermes marines, limite qui ne dépasse pas 15 à 20 mètres du fait de la faible transparence de l'eau. L'écosystème benthique bénéficie de conditions de croissance optimales : le fond est constamment immergé, la lumière est abondante et la variété des substrats est importante (rocheux, sableux et vaseux).
Cependant, l'eutrophisation naturelle de ces zones les rend idéales pour le développement de Mollusques bivalves d'intérêt commercial tels que les huîtres, les moules, la modiole barbue, la praire commune et les pétoncles, puis des diverses autres espèces des genres Pecten et Chlamys.
Pour la pêche aux coquilles de la famille Saint-Jacques, les habitants du golfe de Kalloní utilisaient un outil traditionnel de dragage de fond, la lagámna, un filet-élingue fixé à une armature métallique triangulaire. Il s'agit d'une drague mobile, traînée sur le fond marin et utilisée principalement pour la capture de coquillages : coquilles Saint-Jacques, huîtres, moules et autres mollusques bivalves.
De nombreuses variantes de cet outil ont été comme on sait recensées et classées par ethnographie technologique dans différentes communautés côtières d'Europe et d'ailleurs comme par exemple sur l'île française de Houat dans l'Atlantique, en Italie où il est également utilisé pour la pêche à la sole, ou à Symi dans le Dodécanèse grec, sous le nom de gagáva ou argaliós, comme étant d'ailleurs une technique parallèle pour la pêche aux éponges. Le nom argaliós qui signifie "métier à tisser", est également utilisé mais plus rarement, comme ils me l'ont indiqué les pêcheurs les plus âgés de Skála.
Les Skaliótes se souviennent que, même dans les années 1950, l'utilisation du métier à tisser était une tâche laborieuse et épuisante. Sans motorisation des bateaux de pêche, tirer un tel outil pesant de 15 kilos (à vide) à 50 kilos (plein), uniquement à la force musculaire, ne laissait guère de place à l'intensification. La moindre irrégularité du fond marin compliquait encore davantage l'utilisation de l'outil, la rendant impossible dans de nombreux cas.
"Autrefois, les filets de pêche étaient tirés à la main, ainsi que nos gragues en pleine mer, à quatre ou cinq brasses de profondeur. On n'allait pas dans les eaux peu profondes où l'animal se reproduit, car le fond marin était accidenté et le filet remontait, ce qui empêchait de le tirer à la main. Maintenant, on utilise un moteur très puissant et l'on peut pêcher partout, ce qui ravage la baie. On emporte alors même les petites et jeunes coquilles, celles que normalement on doit les laisser sur place pour pouvoir vivre. Avant, on était vite épuisé après cinq ou six heures de rame ; maintenant, grâce aux moteurs, on n'hésite pas de racler les fonds marins du matin au soir" - conversation enregistrée avec N.A., Skála Kallonís, le 13 mars 1989.
Ainsi, plusieurs zones de la baie restaient alors presque intactes, préservant au moins quelques colonies parmi les différentes espèces de coquilles. Les jeunes coquilles avaient ainsi... la possibilité d'atteindre l'âge adulte au-delà de la période critique de trois ans durant laquelle toute intervention sur leur population pouvait leur être fatale.
En même temps, des mesures administratives furent donc proposées et adoptées pour limiter la pêche, tant en termes de périodicité qu'en termes de taille acceptée (Lykákis, 1986). L'objectif était de protéger les alevins, car par exemple, la sélectivité quant à la taille des coquilles dépend de la taille des mailles du filet ou du panier métallique, tandis que l'utilisation de la lagámna était soumise aux restrictions locales et temporelles correspondantes.
Cependant, ces restrictions étaient rarement respectées dans la pratique. Après tout, comme les pêcheurs de coquillages le répétaient souvent lors de leurs sorties en mer, "il n'y a pas de restrictions en mer, on prend ce qu'elle donne". La lagámna, remorquée mécaniquement et désormais "expansible", pesant donc jusqu'à 70 kilos une fois remplie.
Concernant les résultats de leurs prises ostréicoles, les pêcheurs de Skála Kallonís avaient leur propre système hiérarchique pour valoriser leurs gains, du plus important, à savoir la coquille Saint-Jacques, symboliquement dite "propre" et donc rentable ; au plus insignifiant dit symboliquement "sale" et inutile, à savoir la vase et les petits coraux qui dégagent une odeur nauséabonde dès qu'ils se détachent et sont jetés à la mer au plus vite.
Pourtant ces derniers étant essentiellement liés à la fertilité de la mer, ces organismes essentiels vivant au fond de la baie, intervertissent en réalité et cela radicalement le rapport entre ce qui est réellement bénéfique et ce qui est nuisible pour l'environnement, aux antipodes d'ailleurs de l'échelle stéréotypée des pêcheurs qui vient d'être mentionnée.
Pour faire court, les stéréotypes traditionnels, conjugués à l'amélioration des équipements technologiques et de leurs performances, et étant donné la recherche simultanée de profits prétendument faciles et rapides, ont largement compromis les perspectives d'un modèle de gestion durable.
En dépit des les décrets présidentiels de 1990 fixant des restrictions sur la pêche aux coquillages dans le golfe de Kalloní pour les années 1991 et 1992, la surpêche (à juste titre qualifiée de pillage) s'est poursuivie, notamment par l'utilisation interdite d'équipements de plongée, menaçant l'ensemble de l'écosystème du golfe et faisant désormais planer un risque manifeste d'effondrement même de la célèbre pêche à la sardine.
Pour les habitants de Skála Kallonís, leur situation, installée de la sorte depuis deux ou trois générations, sans (presque) aucune concession de terres agricoles contrairement aux populations rurales voisines, plus "sages" et donc mieux respectueuses des lois, impliquait la "concession" potentielle et permanente de la baie, leur permettant ainsi "à travailler légitimement leur mer", comme ils le disaient eux-mêmes, du moins jusqu'aux années 1990.

Comme pour d'autres communautés traditionnellement tournées vers la mer, la résurgence du stéréotype du marin indiscipliné, associée à la gestion quotidienne des risques, reproduit des pratiques de survie, et selon nous, la circonspection, voire la violence et la ruse nécessaires, rendant toute relation avec les instances publiques ardue et problématique.
Déjà, l'octroi des permis de pêche dans la baie à des étrangers à des Italiens, a renforcé la tendance des locaux à exploiter presque frénétiquement les ressources marines, "pour les pêcher avant que les étrangers ne nous les prennent". Durant mon séjour à Skála, certains pêcheurs ont même lié ma présence à l'implantation prévue d'unités d'ostréiculture et de pisciculture françaises, croyant naïvement certes, mais par une méfiance justifiée, "que mes recherches s'inscriraient dans un plan visant à obtenir des informations de manière tricheuse".
Le vrai problème à l'époque était la location d'une partie de la baie à des particuliers pour l'ostréiculture et la pisciculture, avec l'octroi prévu de permis à des entreprises françaises. De fait, la société française KSF s'est finalement implantée dans la région de Kalloní et les conséquences de son activité, dévastatrices selon les habitants, ont engendré des tensions et des affrontements ayant abouti... devant les tribunaux en 1996.

D'après de nombreux articles parus dans la presse locale et athénienne de l'époque, plusieurs pêcheurs estimaient que la société KSF agissait comme propriétaire de la baie de Kalloní, car, durant son exploitation, elle avait étendu ses cages à une superficie bien plus importante que celle initialement autorisée, tout en occupant arbitrairement une plage et en la polluant avec toutes sortes de chaînes, de blocs et de râteaux à filets.
Sitôt, des phénomènes... inédits ont été observés dans la baie de Kalloní. Eaux turbides, poissons morts et diminution des prises. L'installation d'un élevage de poissons en cages d'engraissement constitue, en soi, une activité qui ajoute de la matière organique au milieu marin.
Cependant, à travers le modèle de "développement" plus largement adopté, sans planification adéquate, la pression spécifique exercée sur l'écosystème de la baie n'était que la partie émergée de l'iceberg. Parallèlement, l'utilisation d'engrais dans les cultures agricoles s'était intensifiée et la technologie des moulins à huile d'olive avait évolué, surchargeant la baie avec la production et fatalement par le rejet de tant de volumes de déchets liquides considérablement accrus.
Dans le même temps, la population estivale des villages côtiers augmentait de façon spectaculaire, compte tenu de l'insuffisance des infrastructures d'évacuation des déchets ménagers. Enfin, comme nous l'avons vu, la pêche aux coquillages, ces derniers étant les filtres naturels de la baie, s'intensifiait.
Cependant, dès 1989, lorsque les pêcheurs de Skála Kallonís rencontrèrent le Préfet, une fois de retour dans leur village, les discussions dans les cafés se déroulèrent dans une atmosphère comme je l'avais noté à l'époque, bien électrique.
"Nous avons protesté lorsqu'on nous a dit qu'en cas d'implantation de la société française dans les eaux du golfe, nous n'aurions plus le droit de pêcher dans un rayon de 200 à 500 mètres de la zone convenue. C'est hors de question ! Nous avons hérité de cette baie de nos grands-parents, c'est comme se ces étrangers allaient saisir les champs des agriculteurs. De quel droit d'autres gens, qui plus est étrangers, viennent-ils ici exploiter notre mer ? Et que pêcherons-nous, allons-nous devenir des ouvriers ?" Voilà pour le dialogue enregistré à Skála Kallonís, le 28 mars 1989, il y a donc très exactement 37 ans.
Dans ce contexte et avec un tel climat si tendu, ma présence en tant qu'ethnographe n'était pas toujours bien comprise, et je dois mon acceptation par l'immense majorité de la communauté locale, à la confiance que m'ont témoignée dès le premier instant trois très jeunes pêcheurs de l'époque, avec lesquels j'ai effectué la plupart de mes sorties en mer dans le cadre de mon projet de recherche. Observation donc participative intensément expérimentale, voire émouvante.
Nous n'étions guère dupes pourtant. Mes interlocuteurs et autant compagnons de l'époque avaient déjà pris conscience de la disparition imminente des coquilles, des eaux du golfe de Kalloní, mais ils n'ont malheureusement pas réagi collectivement, car ils considéraient que toute initiative en ce sens portait en elle "le germe de la trahison et de la soumission" aux exigences de toute forme d'altérité, qu'il s'agisse d'un organisme d'État, d'une organisation environnementale ou d'une institution universitaire.
À cette époque cependant, les habitants de Skála croyaient que lorsque les coquilles Saint-Jacques, les coings et les poissons auront disparu, le tourisme se développera considérablement et la communauté bénéficiera ainsi de conditions de vie plus favorables, notes du 03 avril 1989.
Les années ont passé et le "développement" touristique de Skála Kalloní a radicalement transformé le village, donnant lieu à une esthétique spatiale pour le moins controversée, parallèlement à la déconstruction progressive du lien des habitants avec le milieu marin.
La pression exercée sur l'écosystème ainsi que la rupture de l'équilibre entre la gestion des ressources naturelles et la prétendue "prospérité économique" compromettent désormais sérieusement l'avenir de cette mer fermée. Il est devenu alors évident que les conditions idéales pour le maintien d'un écosystème plutôt clos, aux moyens limités et aux pratiques et techniques d'exploitation des ressources marines relativement respectueuses de l'environnement, appartiennent désormais au passé.
Puis, l'adoption parallèle, tout aussi critique, d'un modèle de tourisme de masse ne permettra pas de faire revenir les ostréiculteurs qui, ces dernières années, ont quitté le golfe de Kalloní pour y chercher des ressources, dans les Cyclades ou ailleurs. J'ai appris bien plus tard en 2009, que certains parmi les jeunes... bateliers de lagámna de la pêche aux coquilles, alors si vaillants, avaient émigré définitivement vers d'autres pays suite à l'effondrement des prises ; certains n'ont même jamais voulu revenir, même pas en tant que visiteurs.
Car, les années passent mais les problèmes demeurent. Dans un pays mortellement touché par les années dites de "la crise grecque", Lesbos et son golfe de Kalloní ne font guère exception. Tout continue en apparence comme avant, mais en pire. Alors que plus de la moitié des fonds marins sont détruits et que la pêche donne bien peu de résultats en comparaison au lointain 1989, il était ainsi toujours question que d'interdire l'usage des dragues dans le golfe en 1994 et alors par la suite.
Et en 2025, leur usage fait encore débat. Déjà en 1989, les acteurs impliqués sur le terrain étaient conscients des méfaits que cet outil pouvait causer à l'écosystème du golfe. Comme les coquilles Saint Jacques... ont disparu des eaux du golfe de Kalloní, ces dernières années on y extrait de la même manière la moule sauvage ou modiole barbue, laquelle, à l'instar des coquilles de 1989, elle est exportée en grosses quantités vers l'Italie.
D'après mes sources, il subsiste actuellement (2025) une vive opposition entre deux camps. Le premier est formé autour d'une importante entreprise localisée à Skála Polichnítou - toujours dans le golfe de Kalloní - dont les bateaux utilisant toujours des dragues, et qui conditionne ses moules les exportant en Italie.
Un deuxième groupe, est constitué essentiellement par les pêcheurs affiliés à la Coopérative de Skála Kallonís, exigeant de leur côté, l'arrêt total de ce type de pêche. Enfin, on a développé comme partout ailleurs ce tourisme prédateur, surnommé par les "vaillants" politiciens du pays mourant... "l'industrie lourde de la Grèce".
En effet, son essor est certainement bien lourd. Désordonné, omniprésent et omnivore en ressources et en espaces... comme attendu. Et quant à Skála Kallonís, ce n'est plus tout à fait un village de pêcheurs ; la localité est devenue en somme une station balnéaire polyvalente... multitâche.
Enfin, en novembre 2025, le laborieux aménagement du territoire, combiné au développement touristique à tout crin, ont contribué à empirer les dégâts importants sur Kalloní et sur Skála pour cause d'inondations, suite à un épisode de fortes précipitations.
En espérant tout de même qu'il y aura des jours meilleurs à Lesbos comme ailleurs...
Disons que ceux qui voyagent encore en Grèce des îles de notre temps, peuvent déjà se vanter d'avoir rencontré leurs innombrables... nouveautés ultimes, fatalement venues des mers et pas seulement.
source : Greek City
Photo de couverture : Chalutier. En mer Égée, années 2000













