
par Panagiotis Grigoriou
Vendredi Saint. On a déjà préparé l'Epitáphios. Le Christ est mort. Partout en Grèce comme ailleurs dans le monde des Orthodoxes on expose son icône ou plus exactement son linceul, grand tissu brodé, luxueusement orné.
Surmonté d'un dôme sculpté en bois sous forme de sarcophage décoré de fleurs, le Dieu mort est ainsi "montré" à la vénération des fidèles durant les offices du Vendredi Saint. Le soir même, il est porté solennellement en procession.
Déjà en Grèce Antique, l'épitaphe est l'inscription funéraire ajustée sur une tombe en souvenir de la personne décédée. Le terme fut également utilisé pour désigner un texte, voire un discours qui fait l'éloge du défunt s'agissant par la suite des laudatio funebris des Romains.
Du défunt ou encore des défunts au pluriel, quand par exemple il s'agit de ceux qui sont tombés au combat. D'où entre autres, le célèbre Épitaphe de Périclès, son oraison funèbre prononcé en 431 av. J.-C. en hommage aux oplites athéniens morts durant la première phase de la Guerre du Péloponnèse.
Mais de nos jours, en ce Péloponnèse supposé alors mythique et comme partout ailleurs à travers le pays, les drapeaux sont mis en berne. Ils le resteront jusqu'à la Résurrection du Samedi Saint au soir lors du moment de la Paque, et c'est la plus grande fête de l'année en Grèce avant le 15 août de la Dormition de la Vierge Marie et même avant Noël.
Pour commencer, le Jeudi Saint on aura préparé les œufs de la Pâque, c'est-à-dire, on aura peint des œufs bouillis en rouge. Le dimanche de Pâques en famille ou entre amis, les Grecs pratiquent à ce propos le "tsoúgrisma", rituel qui consiste à entrechoquer les œufs et celui dont l'œuf ne se fissure pas et qu'il aura résisté au maximum de chocs sans casser, il aura comme on dit de la chance... durant toute l'année.
Preuve s'il en est que la véritable année calendaire commencerait quelque part en ce moment-là. Déjà, pour les cultures anciennes dont Grèce et Rome, on célébrait l'équinoxe de printemps afin de marquer le retour de la lumière après les sombres mois d'hiver. Car voilà que la nature se réveille et il s'agit également d'une sorte de résurrection si l'on veut.
Ce même Jeudi Saint est l'un des jours les plus importants de la Semaine Sainte, car il est directement lié au début de la Passion du Christ. Ce jour est de ce fait marqué par de nombreuses traditions populaires transmises de génération en génération, en tout cas jusqu'à maintenant ou plus exactement... jusqu'à hier.
L'une des coutumes les plus connues est l'abstention de laver son linge. D'après notre vieille voisine au village, il était considéré comme sacrilège que de laver son linge le Jeudi Saint, car ce jour marque l'entrée dans la période la plus solennelle et sacrée de la Semaine Sainte.
L'eau était sinon considérée comme "chargée" de la Passion du Christ, et laver son linge pouvait être perçu comme une profanation du recueillement et du deuil de ce moment. Ici, tout comme aux autres régions de la Grèce, on croyait que se laver le Jeudi Saint portait malheur ou privait la maison de la bénédiction du jour.
À l'inverse, s'abstenir de ces tâches était considéré comme un signe de respect et de foi.
De même, le Vendredi Saint est traditionnellement et littéralement... un jour mort. Je me souviens depuis mon plus jeune âge en Thessalie de ma grand-mère qui restait éveillée tard pour faire toutes les corvées jusqu'au soir du Jeudi Saint, car, comme elle me le disait, "le Vendredi Saint, on ne doit rien faire, pas de ménage".
Aujourd'hui ces traditions se sont considérablement assouplies, mais elles sont encore observées dans de nombreux foyers, moins par superstition que pour préserver un hypothétique lien avec le passé et les valeurs qu'il véhicule.
L'église en ce village côtier du Péloponnèse finit donc par se remplir durant la Semaine Sainte, sauf que l'érosion des fidèles est plus que patente d'une année sur l'autre, faisant très exactement écho à la terrible érosion démographique, économique et morale qui caractérise alors la Grèce contemporaine. Dieu est mort et le pays avec, on dirait.
Cependant on fait semblant, si ce n'est que partiellement, et pour ceux qui tiennent les tavernes et les cafés, il s'agit particulièrement d'un avant-goût de la période touristique et rien de plus.
Le temps météorologique d'ailleurs s'y prête et voilà que les premières tables des terrasses des cafés et des tavernes sont de lors préparées sur la corniche, en attente des clients bien entendu.
Il faut dire que les premiers touristes ou souvent les retraités de l'Europe occidentale venus s'installer au pays d'Alcibiade sont de la partie et que d'abord, de nombreux Grecs originaires de la contrée reviennent en ces lieux du thermalisme suranné et de sa trop vieille hôtellerie... à l'occasion de la Pâque.
Donc... on y attend la Résurrection. D'où le blanchiment des trottoirs, des façades, des cours et des murets, ce qui reste encore quelque peu de tradition en Grèce rurale à l'approche de la Pâque orthodoxe. Il appartient à sa manière au grand nettoyage de Printemps qui symbolise la purification, le renouveau et si possible... l'allégresse de la Résurrection.
Et c'est ainsi qu'en ce Vendredi Saint tout le monde est censé avoir cessé le travail et cependant, les commerces, les tavernes, les cafés et les supérettes sont ouverts. Sauf que Yannis, le vieux paysan parmi les derniers, lui alors, il a ostensiblement aligné son vieux "malkótsi" devant le portail de son domicile, histoire de monter à tout le monde que la tradition n'est sans doute pas encore tout à fait morte.
Malkótsi, c'est-à-dire cet engin roulant fabriqué en... local et équipé du légendaire moteur du constructeur grec de jadis, Socrátis Malkótsis qui fut historiquement le plus important fabricant de moteurs grec. Diplômé en 1919 de l'École Polytechnique d'Athènes en tant qu'ingénieur mécanicien, il acheva ses études à l'École Polytechnique de Liège un an plus tard, avant de revenir en Grèce et d'y fonder sa propre entreprise industrielle.
Même des années plus tard, on trouve encore de tels moteurs en service, principalement équipant certains tracteurs, mais aussi dans des bateaux et des pompes, ceci, plus de 60 ans après que l'entreprise a cessé d'exister.
Yannis donc, le vieux paysan est comme il se doit très fier de son engin datant de 1965, équipé du moteur diesel monocylindre vertical à refroidissement par eau, d'une puissance de 12 chevaux, qui fut le légendaire moteur de la firme grecque.
Sauf que l'État "grec" lui a donné en quelque sorte le coup de grâce au milieu des années 1970. Malkótsis fut en réalité victime d'un sabotage financier. Sommé de répondre à une importante commande de mille moteurs pour véhicules militaires, il fut contraint de contracter un prêt auprès de la Banque nationale.
Malkótsis livra les moteurs, mais l'État ne le paya jamais. Ce dernier refusa même toute compensation avec la Banque nationale, laquelle exigeait le respect scrupuleux des conditions du prêt.
Lors de sa fermeture, l'entreprise était un géant pour l'époque, employant près de 3000 personnes. La disparition de la plus grande industrie de machines lourdes que la Grèce n'ait jamais connue, marque le début du plan visant à détruire les piliers de l'économie nationale. Et pour ce qui est de sa Résurrection... on l'attend toujours pour ainsi dire.
En attendant certes, on aura nos citrons... à volonté et l'on attendra de pied ferme aux cafés et aux tavernes... les clients, autant Grecs que touristes étrangers. Le voisin de Yannis se dit tout de même préoccupé quant à la situation actuelle, comme d'abord du prix exorbitant des carburants et pour cela, il remettra à bien après la Résurrection... la mise à l'eau de son petit bateau de plaisance.
En ce Vendredi Saint, on entend bien la cloche sonner la mort toute la journée... celle du Christ déifié et peut-être d'abord, celle du pays réel grec pour ne rien dissimuler. Sauf que le soleil est de retour et que les chats des tavernes s'abritent déjà sous leurs tables, pour bien rester à l'ombre.
Dans le même ordre d'idées félines, notre Serafína s'est enfermée dans un carton tandis que notre Spítha attend déjà son repas traditionnel... fait d'agneau, dimanche de la Pâque Orthodoxe.
Ce soir, le linceul du pays chrétien si luxueusement orné ainsi que son sarcophage décoré de fleurs, sera comme d'habitude porté solennellement en procession.
Les fidèles feront semblant d'y croire, les officiels s'habilleront de leur fausse tristesse et le pope ira de sa parade parodique sous l'angle ontologique de la mort... Vendredi Saint oblige.
Merveilleux pays grec ! En ce Péloponnèse supposé mythique comme partout ailleurs, les figuiers ont retrouvé toutes leurs feuilles, la mer est plus bleue que jamais et l'on attend paraît-il la Résurrection. Kítsos, matou parmi nos matous ne dira sans doute pas le contraire.
L'Épitaphe dans tout son éclat (de rire).
source : Greek City
Photo de couverture : L'Epitáphios. Péloponnèse, avril 2026