
par Salomon Joseph
Un nœud de béton coulant se resserre sur une tragédie planétaire annoncée dans un inextricable enchevêtrement d'enjeux écologiques, politiques et sociaux. Pour l'architecte Lea Hobson, "le béton est une arme de destruction massive du vivant". La bétonisation de nos sociétés s'achèvera-t-elle en "civilisation des gravats" ?
Lea Hobson milite depuis une décennie pour défendre les terres contre l'artificialisation des sols et la bétonisation de nos territoires. Elle ouvre la boîte noire de cette bétonisation qui dévore les terres agricoles (600 000 hectares disparus en une décennie) et interpelle la responsabilité des bétonneurs qui transforment le bâti en "objet jetable" - une obsolescence programmée fort "lucrative" pour les uns, mais une dévastation environnementale avérée, préjudiciable à tous...
En somme, cette bétonisation exacerbée du pays, loin d'assurer l'habitation humaine dans le respect des écosystèmes, relève plutôt d'une dispendieuse entreprise de "déconstruction" de l'habitat - sur la ligne de front d'une décivilisation globale et d'une extinction de masse en cours : "Entre l'industrie du béton et les mouvements qui alertent sur ses pratiques, qui met véritablement en péril nos conditions d'existence ?"
Une aliénante norme bétonnée
Pour les auteurs d'un Manuel du cimentier de 1930, "il est devenu indispensable d'appliquer au bâtiment les méthodes de l'industrie : en utilisant l'énergie mécanique sur les chantiers lorsque l'homme n'est pas nécessaire".
La notion d'aménagement du territoire apparaît à Vichy en 1942 - il s'agit alors, pour une caste technocratique, de s'assurer la maîtrise de l'industrie de masse, à l'instar des corpocraties alors au pouvoir en Allemagne et en Italie...
Dans la configuration d'après-guerre, les nécessités de la reconstruction accélèrent la bétonisation, avec le plan Marshall (1948) qui remplissent les carnets de commande des bétonneurs avec des "équipements et procédés américains". La préfabrication, inventée par l'industriel pionnier François Coignet (1814-1888) dès 1853, permet de construire à la chaîne - le fordisme et le taylorisme mis en œuvre depuis permettent d'optimiser la production.
L'industrialisation du bâti se fond avec "le courant de pensée de l'architecture moderne, prônant le standard, la série et la production de masse" - il y a urgence à "produire du logement" jusqu'au productivisme effréné.
Ainsi, pour Lea Hobson, l'industrie dépossède l'homme de son rapport à la nature : "Un rapport ministériel de 2021 sur l'industrialisation du bâtiment identifie trois évolutions majeures : la conception numérique, les sites de production centralisés et automatisés et une méthode optimisée de gestion productive Les innovations numériques, se réclamant de l'écologie, réduisent le projet architectural à un simple produit. Repenser notre relation au béton nécessite de considérer les corps - leurs besoins, expériences, formation et émancipation - comme indissociables du processus de fabrication et des techniques constructives".
La militante écologiste franco-anglaise cite l'ingénieur André Guillerme en vigie de l'immédiat après-guerre : "Au fond, la préfabrication du bâti, parce qu'elle est sérielle et identique, parce qu'elle normalise et nivelle la production, rend le citadin médiocre, moyen, reproductible comme un lapin. La préfabrication signifie travail à la chaîne, ouvriers spécialisés, hommes machines. Elle a tous les attributs d'une incitation à la révolte urbaine. Ses formes - nervures de caisse, cube, parallélépipède, panneau, toit plat - s'appellent communément clapier, poulailler, boîte à chaussures".
Ainsi s'effritent le "vivre ensemble" et le socle vital de l'espèce, entre lieux communs pavillonnaires ("la maison de carton") et bétonisation carcérale encerclant les villes à grands renforts de tours et de barres - des extrêmes de "machines à habiter" ancrés dans le même référentiel industrialiste, en attendant les "villes à quinze minutes"...
Lea Hobson invite à considérer l'évidence même de notre condition urbaine : "Du matériau découle tout le reste : quand la matière devient un simple produit au service du capital, les personnes qui la produisent ou l'habitent subissent le même sort".
Chaque seconde, rappelle-t-elle, 150 tonnes de béton sont coulés dans le monde et 80% du patrimoine bâti hexagonal est en béton : "Renforcé par une armature d'acier, le béton armé est devenu l'emblème du progrès et de l'ingéniosité industrielle C'est par le recours massif au béton que les villes sont devenues des métropoles L'étalement urbain, accéléré par un besoin fictif de logements neufs, justifie la destruction des rares espaces naturels et agricoles restants, ou, paradoxalement, la démolition de quartiers entiers".
Voilà un siècle encore, nos aïeux bâtissaient leur demeure avec des matériaux naturels locaux et, en cas de nécessité, démontaient leurs constructions en pierre ou en bois pour réutiliser les matériaux.
Mais le bâti en béton n'est ni démontable ni durable - instable, "il se désagrège par des phénomènes de carbonatation et de corrosion des armatures en acier" et génère des déchets inertes le plus souvent enfouis - irrécupérables : "Chaque mètre cube de béton coulé nous mène un peu plus à notre perte"...
De l'extractivisme à l'enfouissement
Comment arrivera cette perte annoncée ?
Bétonner notre habitat terrestre, c'est d'abord artificialiser, imperméabiliser et stériliser les sols - leur matière organique est l'habitat de milliards d'espèces qui assurent leur bonne porosité permettant aux eaux de circuler en filtrant les polluants. Mais voilà : "Le béton ôte au sol sa capacité d'absorption et de rétention de l'eau, ce qui accroît considérablement le risque de crues et d'inondations par le ruissellement des eaux pluviales. Il empêche également l'eau de s'infiltrer dans les nappes phréatiques".
Le saccage de la terre par les lourdes machines du productivisme immobilier déstabilise les sols, entraînant affaissements et glissements de terrain tout en précipitant les extinctions d'espèces - à commencer par les lombrics, humbles garants de notre survie qui maintiennent les sols vivants...
Le premier stade de la bétonisation est l'extractivisme dont les sites (carrières, sablières, gravières sans oublier les sites d'enfouissement...) épuisent les ressources naturelles : "Chaque année, l'extraction mondiale de sable dépasse celle du pétrole par un facteur de 9, le secteur du BTP en étant le principal consommateur".
En somme, il s'agit d'"extraire des centaines de millions de terre, d'argile, de sable, de calcaire pour ensuite remplir ces plaies béantes de déchets". Peu importent ces atteintes à l'environnement comme au sens commun : le béton est considéré comme une "ressource stratégique" - quand l'argent parle fort, la raison se tait, et les centrales de béton "produisent" à plein rendement des cubes transmutés en autant de "produits financiers"...
Loin d'être un matériau unique, le béton "s'enrichit" d'adjuvants chimiques (plastifiants, fluidifiants, accélérateurs ou retardateurs de prise, hydrofuges, etc.) dont la "dangerosité potentielle" n'est pas interrogée à l'ère d'une "dynamique d'expansion métropolitaine perpétuelle" ou de "chantier sans fin", destructrice d'habitats naturels... Ce que nous consommons dans nos habitations ne devrait-il pas faire l'objet de la même attention que notre alimentation ?
Depuis le "choc pétrolier" de 1973, il est question d'"isolation thermique" des cubes de béton proliférant dans l'Hexagone par des plaques minérales (laine de verre, laine de roche) ou synthétiques (polystyrène et polyuréthane issus de la pétrochimie) dont ni la "possible dangerosité pour les voies respiratoires et pour la peau" ni "l'énergie grise" qu'ils consomment (leur coût énergétique caché) n'est davantage interrogé. Alors que des isolants naturels (laine de mouton, paille, fibre de bois, de lin) "nécessitent quatre fois moins d'énergie grise et engendrent cinquante fois moins d'émissions de CO2".
Alors, la "transition énergétique" ? Du "greenwashing grotesque" - un détournement sémantique qui capitalise sur la catastrophe environnementale générée, histoire de la perpétuer par l'imposition de "nouveaux impératifs techno-marchands" selon un discours marketing tournant en boucle pour le plus grand "profit d'intérêts dominants".
Outre la notion imprécise de "rénovation énergétique" dont "le dispositif est inadapté à la complexité du bâti ancien", Lea Hobson pointe un paradoxe frappant, "l'obstination des politiques législatives, urbaines et fiscales à suivre une devise implacable : bétonner plutôt que réparer et entretenir". Soit "démolir avant de re-bétonner, privilégiant la construction neuve au détriment de la rénovation et de l'entretien". Autant dire que "le bâti existant n'a jamais été une priorité politique". Près de sept millions de logements seraient disponibles "sans couler 1m3 de béton supplémentaire". L'urgence serait de déconstruire l'imaginaire techno-marchand et celui "selon lequel les grues dans un paysage sont le symbole de la bonne santé d'un pays et de comprendre que leur présence devrait au contraire nous alarmer fortement". Il faudra bien s'alarmer de cette artificialisation planifiée des sols qui n'est rien moins qu'une "table rase" du vivant...
Trouver sa demeure...
Depuis La petite fille aux allumettes d'Andersen (1805-1875) et les multiples "réformes" de l'immobilier, le "droit au logement" se fracasse contre le mur d'un réel imposé, fallacieusement reverdi, dans un "pays de propriétaires" en voie de dépossession. Le dit droit fondamental au logement avait été défini comme un "objectif à valeur constitutionnelle" dans un contexte social difficile, exacerbé par une inflation législative coulée comme une dalle de béton sur une précarisation exponentielle.
Saint-Exupéry (1900-1944) écrivait : "L'avenir n'est pas fait pour être prévu, il s'agit de le rendre possible"... Un logement assuré permet de construire l'avenir - ou du moins de l'envisager... L'habiter est le fondement de l'être-là humain. Mais est-ce "le projet" des aménageurs et bétonneurs, concepteurs d'un "produit qui s'effondre afin de mieux le couler à l'infini" ?
Si le rêve "liberté, égalité, propriété" demeure vivace dans un Hexagone plus malade que jamais du logement, les difficultés à habiter sont exacerbées par un "cycle sans fin de démolition-reconstruction" constituant une "stratégie d'effacement" sous de nouveaux édifices "bas carbone" et des discours de "performance énergétique".
Lea Hobsen propose d'"enrayer la cadence d'une production effrénée", de réduire drastiquement l'extraction des matières premières" en faisant "front commun contre les bétonneurs" et autres gentryficateurs greenwashés - et de "concevoir des architectures non extractivistes".
La fonction première du ciment n'est-elle pas de lier ?
Si le béton déracine populations humaines et non humaines, des "alliances avec le vivant" peuvent bloquer de grands chantiers écocidaires : "C'est une mésange bleue de 11cm qui a fait suspendre l'abattage d'arbres et une partie des travaux de l'autoroute A69 à Saïx".
Alors, défaire et désarmer ce qui nous défait pour (re)faire un monde commun ? "Nous sommes le monde" dit la chanson - si "on" nous laisse l'habiter à partir de notre condition terrestre...
L'anthropologue des sociétés industrialisées Marc Augé (1935-2023) écrivait : "L'histoire à venir ne produira pas de ruines. Elle n'en a pas le temps". Il faudra bien renouer avec l'étendue d'un temps de vivre où trouver sa place, s'ancrer dans une histoire, s'établir en un lieu de séjour terrestre et l'habiter selon de saines habitudes, enfin - comme on est habité par son souffle, sa langue, l'empreinte d'un vécu collectif, la mémoire d'un nid natif. Et comme l'espèce présumée "durable" en appellerait au perpétuel devenir de l'univers...
Lea Hobson, Désarmer le béton - Ré-habiter la terre, La Découverte, 208 pages, 20 euros.