
par Panagiotis Grigoriou
Journée du 23 avril et l'on célèbre comme il se doit, la Saint-Georges. Il faut dire que c'est un moment marquant du calendrier traditionnel, de ce qui en reste en tout cas.
Le temps météorologique déjà n'est certes pas à la hauteur en ce 23 avril 2026, car il pleut presque partout en Grèce. Cependant, à l'instar de l'ambiance disons générale en ce village côtier du Péloponnèse, on fête la Saint-Georges comme de coutume... quand par exemple tout le monde attend la panégyrie du jour et son agneau cuit, partagé après la messe.
Rappelons que d'après la tradition populaire, saint Georges avait un frère jumeau, saint Démétrius. Les deux frères décidèrent de se partager l'année en deux. Saint Georges s'occupant vaillamment de l'été et saint Démétrius de l'hiver.
C'est ainsi que l'année agricole est divisée de la sorte. De saint Georges à saint Démétrius, c'est le cycle printemps-été, et de saint Démétrius à saint Georges, l'automne et l'hiver. La veille de la fête de saint Démétrius, dit-on, le ciel s'ouvre, le saint secoue sa barbe blanche et de là, tombent les premiers flocons de neige.
Et à la saint-Georges, la Lumière, la vraie est de retour, d'où dans ce même contexte le terme "Lambrí" (en grec Λαμπρή), utilisé pour désigner Pâques, ce qui signifie littéralement "la Lumineuse", en référence à la lumière de la résurrection du Christ.
Seulement, on vient de loin. De l'Antiquité à nos jours, cette quête métaphysique et religieuse de la civilisation humaine a été déterminée par sa relation à la Terre, à la planète qui l'abrite. D'Apollon, dieu du Soleil, nous sommes passés au Soleil de justice, Jésus-Christ, à l'instar du passage de Gaïa, mère de tous les hommes et de tous les dieux dans un sens, à saint Georges, et de la vision de Déméter pleurant sa fille Perséphone engloutie sous terre, à la journée de saint Démétrius !
Deux héros de la foi chrétienne, deux soldats - deux saints importants, deux cavaliers sur terre, à savoir saint Démétrius et saint Georges ! Et comme il se doit, deux fêtes marquantes du folklore et des traditions : la Saint-Démétrius d'abord en fin octobre, célèbre l'arrivée de l'hiver, annonçant la fin des travaux agricoles et l'arrivée des troupeaux dans les pâturages.
Elle est commémorée à la suite... logique de Déméter, déesse de l'agriculture et du nom de son homonyme, qui pleure l'enlèvement de sa fille Perséphone par Hadès, plongeant ainsi la Terre dans son sommeil hivernal.
La saint-Georges quant à elle, c'est la fête qui ouvre le calendrier agraire en avril, avec le printemps et le renouveau de la nature. Elle proclame le début des travaux agricoles et d'élevage, la mise en culture des terres et le retour des troupeaux dans les montagnes.
Notons également que Saint Georges en tant que figure emblématique de l'intemporalité chrétienne, fut martyrisé au IVe siècle. À cette époque, tous les sujets de l'empereur Dioclétien sont instamment invités à offrir des sacrifices aux dieux de l'Empire. Cet ordre est tout spécialement appliqué aux militaires, car il est le signe de leur fidélité aux vœux impériaux. À Lydda pourtant, en Palestine, un officier, originaire de Cappadoce, refuse. Il est exécuté pour refus d'obéissance.
Cet homme, décédé le 23 avril 303, justement appelé saint Georges, est donc ce martyr du IVe siècle, selon la tradition continue de l'Église, chez les catholiques d'ailleurs, tout comme pour les diverses Églises orthodoxes.
Et c'est à cette occasion qu'en Thessalie de l'ouest sous les Météores aux célèbres monastères, qu'une étonnante marque polychrome apparaît chaque année dans une cavité de la paroi nord de la grande colonne rocheuse d'Agio Pneuma. Il s'agit de l'ancien minuscule monastère dit de Saint-Georges-des-Mouchoirs fondé au XIVe siècle.
Justement, depuis le XVIIe siècle chaque 23 avril, des grimpeurs de toute la Grèce s'y hissent à l'aide d'une corde à 40 mètres de hauteur, pour installer en ces lieux des ex-voto sous forme d'étoffes en souvenir de la résistance aux Ottomans.
De nos jours, ce site s'anime ainsi une fois par an, le jour de la Saint-Georges. Des jeunes de Kastráki, le village situé sous la colonne rocheuse d'Agio Pneuma, visiblement passionnés d'escalade, montent sur la paroi verticale, portant les foulards-vœux, des châles issus des fidèles. À leur descente, ils emportent avec eux les châles de l'année précédente, que les fidèles conservent alors comme amulettes.
Des personnes de tout âge participent à cette coutume, certaines entraînées à l'escalade, d'autres non. Après avoir échangé leurs étoffes, les participants chantent et dansent des chants traditionnels. Il existe deux versions expliquant l'origine de cette coutume.
Selon la première, au pied du rocher où se dresse la chapelle de Saint Georges, toute une forêt dense s'étendait durant la domination ottomane. Dans cette forêt, l'abattage d'arbres était interdit, même parmi les conquérants. Or, un jour, alors qu'il s'apprêtait à abattre un arbre, un soldat de la garnison ottomane de Kastráki s'effondra, devenu inconscient, pratiquement comme mort.
Le commandant ottoman de la bourgade croyant qu'un infidèle l'avait tué, ordonna à tous les habitants de se rassembler sur la place du village. Il menaça de terribles représailles si le meurtrier de son soldat ne lui était pas sitôt livré. À cet instant, une voix forte s'éleva du monastère, proclamant que personne n'avait tué le soldat, mais que saint Georges l'avait ainsi puni. Elle suggéra toutefois aux Turcs de faire une offrande au saint. Aussitôt, l'épouse du chef ottoman lui offrit le foulard de son turban.
Un homme de Kastráki apporta alors l'écharpe au monastère et, dès que le moine l'eut accrochée à l'icône du saint, le Turc se releva de son... coma, fort et vigoureux.
Selon une autre version, cette coutume remonte à une femme turque dont le mari, un fonctionnaire ottoman, fut grièvement blessé par un tronc d'arbre près des racines d'un rocher. Elle implora le saint de le guérir, lui offrant son turban. Aussitôt, un habitant de Kastráki se rendit à la chapelle du saint, accrocha ce tissu devant l'icône, et le fonctionnaire ottoman fut instantanément guéri.
En ce 23 avril 2026, la presse locale ne manque pas que de rapporter les faits du jour, justement à Kastráki. "Dès les premières heures de ce matin, jour de la Saint-Georges, la coutume des foulards ou des châles a été observée à Kastráki, dans le district de Kalambáka, au monastère historique en ruines de Saint-Georges du Foulard, comme chaque année".
"Une foule de fidèles et de visiteurs s'est rassemblée sur le site pour assister de près à ce rituel particulier, faisant partie intégrante de la tradition locale. Des grimpeurs ont escaladé la paroi rocheuse escarpée, perpétuant ainsi une coutume transmise de génération en génération. Les premiers grimpeurs ont installé les cordes, suivis de ceux qui se sont chargés de monter et descendre les foulards colorés, lesquels sont ensuite remis aux fidèles".
"Ces foulards sont offerts en ex-voto à Saint-Georges et, une fois la cérémonie terminée, ils sont découpés en petits morceaux et distribués aux fidèles au même titre que des icônes du saint, comme une bénédiction et un porte-bonheur. Parallèlement, la Divine Liturgie est célébrée dans la petite chapelle située près du rocher, créant une atmosphère de profonde dévotion et d'émotion spirituelle".
"Ainsi chaque année Kastráki honore saint Georges avec une ferveur particulière, perpétuant une coutume qui relève non seulement d'une expression religieuse, mais qu'également elle incarne un lien profond avec l'histoire, la foi et l'identité culturelle des lieux".
Dans la même synchronie, la presse locale de la région voisine de l'Épire, rapporte de son côté qu'un spectacle animalier rare et saisissant a été filmé dans le parc national de Valia Calda, au cœur de la nature continentale du Pinde.
Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montre ainsi une ourse engagée dans une course-poursuite incroyable avec un loup, ce dernier aurait attaqué son ourson de 15 mois.
D'après des témoins, les loups auraient tendu une embuscade aux deux ourses. Sur un enregistrement précédent, on entendait les hurlements des loups s'approcher, annonçant l'attaque. Cependant, l'instinct maternel a été plus fort : l'ourse, loin de se contenter de se défendre, a contre-attaqué, poursuivant l'intrus pour assurer la sécurité de son petit.
Cet incident, au-delà de son ampleur impressionnante, constitue un précieux témoignage pour les scientifiques étudiant la faune du Pinde entre l'Épire et la Thessalie, car de tels affrontements directs entre les deux... prédateurs d'Europe sont rarement filmés.
Voilà donc pour la prédation... animale, même ratée. Ensuite, il y a l'histoire et même sa... triste mémoire. Le 18 avril 1941 l'armée allemande entre dans Kalambáka et dans Kastráki. Durant ces premiers jours de l'Occupation autour du 23 avril, certains Grecs accueillent les Allemands plutôt chaleureusement... et toujours incontestablement sous la crainte, une vieille habitante baise alors la main d'un soldat de la Wehrmacht.
Toujours ce même 23 avril 1941, le jeune diplomate et déjà poète Georges Séféris, quitte Athènes accompagné de son épouse Maro, devant l'avancée de l'armée allemande pour se rendre en Crète et ensuite en Égypte, en suivant le gouvernement grec en exil, sous le total contrôle il faut préciser, des Britanniques.
Extraits de son "Journal" - "Journées" pour édition en langue française, la traduction est de Gilles Ortlieb en 2021.
"Chania en Crète, mercredi de la Saint-Georges 1941" "Retour à la maison pour prévenir Maro et lui demander de tout fermer. Au même instant, le téléphone sonne ; c'est Papadakis : - Vous partez à sept heures du Pirée. Nous, nous partirons plus tard. Le bateau, l'Elsi est en train de charger la colonie britannique. À sa tête, un certain Christford, que je suppose levantin, et qui pérore : - Je vous en prie, que tous ceux qui ont un passeport britannique se comportent comme il sied aux détenteurs d'un passeport britannique".
"La bousculade est considérable. À l'avant du bateau, on voit embarquer des otages allemands ; ils passent devant nous, de grands gars au regard fier, qui ne portent aucun des stigmates de la défaite. Alerte ; nous allons nous réfugier derrière les colonnes métalliques, puis nous revenons".
"Également présent, l'ambassadeur de Pologne, avec cinquante malles et un grand chien, ainsi que l'ambassadeur de Yougoslavie avec sa suite, une douzaine de personnes. Nous grimpons à bord, tant bien que mal. Alekos Xýdis, qui par chance se trouvait également là, nous offre son aide. Nous finissons par trouvez un coin où nous installer tous les trois, à même le sol, près de la soute arrière".
"J'aurais préféré avoir une meilleure opinion des Anglais lors de ce dernier, ou premier voyage. Ils nous ont traités comme les membres d'une tribu à qui ils feraient l'aumône".
"Ceux qui sont à la tête de cette troupe en partance, M Christford et O'Caffrey, sont d'un ridicule et d'une vulgarité sans nom. Ce dernier a dit à Xýdis, devant moi, pour je ne sais quelle raison : - Savez-vous seulement, je vous le demande, qui paie pour ce bateau ?"
"Pauvre marine grecque. Et lorsque, à l'aube, ils ont fait des exercices de sauvetage, après avoir montré les barques à leurs troupes, ils ont dit, en voyant nos femmes s'approcher : - Les autres se débrouilleront comme ils le pourront. Wallace et Young, qui sont également du voyage, ne sont même pas venus me dire un mot - après tant d'années de collaboration".
En cette lointaine journée du 23 avril 1941 où l'on ne célébrait guère comme il se devait la Saint-Georges, Kastráki, Kalambáka et ses Météores, puis Athènes, sont restés bien derrière depuis ce départ précipité du poète, portant de fait tous les stigmates de la défaite.
Les terroirs du pays grec étaient alors bien peuplés, et cela contrairement à la situation tragique actuelle, puis... les chats des Météores étaient presque tous encore à leur place car il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un moment marquant du calendrier ontologique, de ce qui en reste en tout cas.
Sauf que le moment météorologique déjà n'est pas à la hauteur en ce 23 avril 2026, mais pour finir en fête, voilà que Volodia, mon matou parmi les matous, s'affiche dirait-on... en co-auteur de cette chronique, sans doute en potentielle figure emblématique de la temporalité géopolitique actuelle. Dieu merci !
source : Greek City
Photo de couverture : Les rochers près de Kastráki, 2026