Les travailleurs migrants fuient les villes indiennes alors que la guerre menée par les États-Unis contre l'Iran fait flamber les prix du carburant. Les scènes d'aujourd'hui rappellent l'exode des travailleurs migrants vers leurs villages pendant la pandémie de COVID-19, et la crise ne fait que commencer.
Source : Jacobin, Ananya Wilson-Bhattacharya
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

L'offensive américaine contre l'Iran et la fermeture du détroit d'Ormuz qui en a résulté ont des répercussions mondiales considérables, et les conséquences pour les travailleurs migrants indiens n'en sont qu'un exemple. Ces dernières semaines, face à la flambée des prix, à la fermeture d'entreprises et à l'épuisement rapide des réserves de carburant, de nombreux travailleurs migrants ont fui les villes indiennes pour retourner dans leurs villages, dans une tentative désespérée pour survivre.
La pénurie actuelle de bouteilles de gaz de pétrole liquéfié (GPL) et la disponibilité limitée de carburant, qui s'ajoutent à la forte hausse des prix des denrées alimentaires à cause de la guerre, ont contraint de nombreux restaurants et autres commerces des grandes villes comme Delhi à fermer leurs portes. En effet, nombre de gens ont de plus en plus de mal à ne serait-ce que cuisiner chez elles en raison du manque de combustible de cuisine, et beaucoup d'entre eux retournent chez eux pour pouvoir cuisiner sur des fourneaux à bois traditionnels, ce qui n'est pas possible dans leurs logements exiguës en ville.
Le gouvernement du Parti du peuple indien (BJP) de Narendra Modi affirme que les bouteilles de gaz sont toujours facilement disponibles, mais bien souvent ce n'est pas le cas. En effet, les travailleurs migrants à Delhi ne peuvent pas obtenir la carte de consommateur de gaz domestique qui permet de réserver des bouteilles de gaz en ligne, voilà qui illustre l'impact direct et les effets disproportionnés de la crise sur les migrants.
En payer le prix
Les images de travailleurs se déplaçant en masse sur de longues distances, alors que les entreprises ferment brusquement leurs portes, rappellent le premier confinement lié à la COVID-19 il y a six ans. En mars 2020, alors que diverses mesures de confinement étaient mises en place partout dans le monde, le gouvernement indien a rapidement opté pour une approche radicale : la suspension des liaisons de transport à l'échelle nationale.
Parallèlement, des usines et d'autres lieux de travail ont également été fermés sans préavis, ne laissant d'autre choix aux millions de travailleurs migrants internes de l'Inde que de parcourir à pied des milliers de kilomètres pour regagner leurs villages. Beaucoup ont tragiquement perdu la vie en chemin, victimes d'épuisement ou de coups de chaleur.
Les images de travailleurs se déplaçant en masse sur de longues distances, alors que les entreprises ferment brusquement leurs portes, rappellent le premier confinement lié à la COVID-19 il y a six ans.
Cette expérience vécue par les travailleurs migrants pendant le confinement est mise en lumière dans le film de 2025 Homebound, réalisé par Neeraj Ghaywan. La dernière partie du film suit le périple de deux travailleurs, Shoaib et Chandan, amis d'enfance originaires d'un village rural du nord de l'Inde, qui tentent de rentrer chez eux à pied sous un soleil de plomb.
Librement inspiré d'une histoire vraie, le film rend compte de la peur suscitée par le virus, en montrant comment les chauffeurs routiers qui ramenaient les gens dans leurs villages exigeaient que les personnes qui semblaient malades ou qui toussaient descendent du camion. Tel est le sort de Shoaib et Chandan : après que Chandan ait souffert d'étourdissement dans le camion, ils ont été abandonnés sur le bord de la route, n'ayant d'autre choix que de parcourir à pied les 400 kilomètres qui les séparaient de leur village.
Les motivations de la vague migratoire actuelle diffèrent de celles vécue lors du confinement de 2020 : cette fois-ci, c'est l'alimentation qui est au cœur de la décision de migrer. Certes, il ne s'agit pas d'une crise sanitaire de même ampleur, mais des millions de personnes rencontrent exactement autant de mal pour subvenir à leurs besoins vitaux. Une nouvelle fois, les travailleurs migrants indiens paient le prix fort d'une catastrophe économique mondiale, causée cette fois-ci bien sûr par la violence impérialiste américaine.
Dernier recours
Si le retour à la maison constitue le point culminant de Homebound, [Film indien tourné en 2025, qui a été présélectionné pour l'Oscar du meilleur long métrage international, NdT] les circonstances qui ont mené à ce moment-là sont tout aussi essentielles. Shoaib est musulman et Chandan est dalit ; leurs familles respectives sont pauvres, en difficulté et dépendent du fait que ces jeunes hommes trouvent du travail.
Le père de Soaib souffre de graves problèmes de santé et ne peut pas travailler, tandis que la mère de Chandan est victime de discrimination liée à sa caste alors qu'elle travaille dur comme cuisinière à l'école locale. Ces circonstances expliquent la succession d'événements et de choix qui ont conduit les deux jeunes gens à travailler dans une usine textile en ville, puis à rentrer chez eux pendant le confinement.
Les histoires de Shoaib et Chandan illustrent l'intersectionnalité entre caste, religion et classe sociale sous l'actuel gouvernement indien suprémaciste hindou. Leur migration vers la ville n'intervient que relativement tard dans le film. Tout au long de la première moitié, leurs rêves de gravir les échelons au sein du système et d'obtenir des emplois dans la fonction publique sont sans cesse anéantis par des rappels à leur statut d'outsiders, qu'ils subissent de la part de leurs collègues, leurs supérieurs et les structures mêmes au sein desquelles ils postulent.
Bien qu'ils aient échoué à l'examen d'entrée dans la police, qu'ils passent tous les deux au début du film, Shoaib parvient tout de même à décrocher un emploi "respectable" dans la vente. Le père de Chandan envisage dans un premier temps d'accepter le poste à l'usine textile, tandis que Chandan, ayant réussi l'examen de police, attend en vain sa lettre de nomination. Finalement, déçu par la lenteur de la procédure, il décide d'accepter le poste à l'usine à la place de son père.
Shoaib est musulman et Chandan est dalit ; leurs familles respectives sont pauvres, en difficulté et dépendent de l'emploi des jeunes gens.
Lassé de subir l'islamophobie constante de ses collègues et de ses supérieurs, Shoaib finit par démissionner de son poste dans la vente. Après s'être rendu chez Chandan pour se confier à lui dans l'une des nombreuses scènes poignantes entre les deux jeunes gens, Shoaib rejoint Chandan à l'usine textile, ce qui constitue pour eux deux le dernier recours.
Le film retrace avec précision comment la discrimination liée à la classe sociale, à la caste et à la religion contraint de fait ces deux hommes à exercer des emplois précaires et mal rémunérés. Ils viennent à peine de commencer à travailler que l'usine ferme ses portes pour une durée indéterminée, à l'annonce du confinement.
Les spectateurs peuvent se rendre compte du caractère éphémère de ces emplois en regardant des montages montrant Chandan lors d'appels vidéo avec ses parents et sa sœur. Ceux-ci pensent qu'ils vont enfin pouvoir commencer à construire une maison plus grande grâce à l'argent que Chandan leur envoie, mais c'est alors que le confinement s'installe, et leur espoir partagé ne tarde pas à s'effondrer.
Discrimination et privation des droits
Tout comme Shoaib et Chandan, de nombreux travailleurs migrants dans les villes indiennes sont issus de milieux musulmans et dalits. Le film explore avec subtilité le poids des préjugés liés aux castes et de la discrimination sur le lieu de travail. Dans toute l'Inde, des postes sont réservés aux candidats issus des castes dalits et des castes inférieures dans la fonction publique, afin de tenter de compenser des siècles de discrimination institutionnelle. Cependant, Chandan refuse de postuler dans cette catégorie réservée, sachant que révéler son identité dalit ne manquera pas d'entraîner davantage de discrimination au travail.
C'est là le dilemme auquel sont confrontés de nombreux travailleurs dalits : affirmer son identité dalit, ne serait-ce que pour réclamer le peu que l'État a à offrir, c'est s'exposer au risque de subir encore le traitement auquel vous avez probablement été soumis depuis votre enfance. Il convient de noter que les institutions privées sont exemptées des obligations en matière de quotas. La résistance contre la discrimination fondée sur les castes est permanente et touche l'ensemble de la société indienne, comme en témoignent, par exemple, les luttes actuelles contre le système des castes menées par les étudiants dans les universités indiennes.
La lutte contre la discrimination fondée sur les castes est permanente et touche l'ensemble de la société indienne.
Les travailleurs musulmans comme Shoaib sont confrontés à des préjugés islamophobes, en particulier à l'insinuation selon laquelle ils ne seraient pas indiens, mais originaires du Pakistan ou du Bangladesh. Ces préjugés se sont intensifiés au cours des derniers mois, passant de simples railleries à une politique répressive cautionnée par l'État, via le processus de "révision intensive spéciale" (SIR). Mis en place dans certains États indiens en décembre 2025, le SIR est un système d'enregistrement des électeurs qui vise en fin de compte à priver les musulmans indiens de leurs droits civiques en les qualifiant d'immigrants illégaux.
Depuis plusieurs mois, et déjà avant cette initiative, de nombreux musulmans du Bengale occidental étaient déjà privés de leurs droits de cette manière. Au cours de l'été 2025, des centaines de musulmans bengalis ont été illégalement envoyés au Bangladesh (beaucoup d'entre eux ayant par la suite été réadmis). Cette campagne de harcèlement s'inscrit dans le prolongement de la loi sur la modification de la citoyenneté adoptée fin 2019, qui visait également à priver les musulmans de leurs droits en répandant des rumeurs sur l'immigration clandestine.
Les oubliés
Les images de travailleurs sur les routes aujourd'hui, à l'instar des scènes de Homebound, racontent l'histoire de ceux que le pays, les infrastructures et le système mondial ont laissés tomber. Après avoir rejoint un de ces groupes à bord d'un camion, Shoaib et Chandan se retrouvent finalement abandonnés et contraints de poursuivre leur route à pied, seuls tous les deux, Shoaib soutenant Chandan alors que ce dernier s'affaiblit de plus en plus sous une chaleur implacable.
C'est une métaphore poignante de leur relation tout au long du film : pour ces deux hommes, l'autre est le seul véritable réseau de soutien. La solidarité qui naît de leurs combats communs transparaît dans leur utilisation constante du "nous" tout au long du film. À bien des égards, le système est contre eux et s'efforcera toujours de les maintenir au bas de l'échelle.
Les conséquences désastreuses à long terme de la guerre menée par les États-Unis sont loin d'être terminées pour les travailleurs migrants indiens, la situation actuelle n'en est que le début..
Dimanche 19 avril, des milliers de personnes se sont rassemblées à la gare d'Udhna, à Surat, la ville du Gujarat où Shoaib et Chandan travaillent avant d'être contraints de partir, dans l'attente de monter à bord des trains qui les ramèneront dans leurs villages de l'Uttar Pradesh et du Bihar. À mesure que la crise du carburant s'aggrave, il est vraisemblable que nous verrons à nouveau des travailleurs obligés de parcourir de longues distances à pied, en raison de la surpopulation dans les trains ou de l'épuisement des réserves de carburant des camions.
Il ne fait aucun doute que les conséquences dévastatrices à long terme de la guerre menée par les États-Unis sont loin d'être terminées pour les travailleurs migrants indiens.
Dans le climat politique fascisant qui règne actuellement en Inde, Homebound est une œuvre audacieuse qui a été étonnamment bien accueillie, compte tenu de son sujet. Elle a même été présélectionnée pour les Oscars en début d'année (même si elle n'a finalement pas été nominée), quelques semaines seulement avant que la réalité ne commence à faire de nouveau écho à ses scènes, avec le début de la crise du carburant.
C'est l'interaction entre l'impérialisme mondial et la politique d'extrême droite menée par le gouvernement indien lui-même qui est à l'origine de la situation désespérée des travailleurs migrants. Le retour éprouvant de Shoaib et Chandan vers leur village n'est pas seulement la conséquence du confinement. Il est le résultat d'années de discrimination et d'espoirs déçus.
Il est important de noter que les travailleurs migrants ripostent. En avril, des manifestations ont eu lieu dans tout le nord de l'Inde pour réclamer de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail ; des milliers d'ouvriers d'usine, dont de nombreux travailleurs migrants, ont bloqué les routes à Noida, une ville située juste à la périphérie de Delhi. Plus que jamais, il est essentiel de faire preuve de solidarité envers les travailleurs migrants en Inde, comme Shoaib et Chandan, ainsi qu'envers les mouvements populaires tels que le Migrant Solidarity Network.
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Ananya Wilson-Bhattacharya est écrivaine et militante, elle vit à Sheffield.
Source : Jacobin, Ananya Wilson-Bhattacharya, 25-04-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
