29/05/2026 ssofidelis.substack.com  4min #315436

Éclatons-nous au soleil

Par  George Tsakraklides, le 28 mai 2026

"On ne peut ni profiter de la vie, ni même simplement la vivre si on passe notre temps à penser à l'apocalypse climatique". C'est ainsi que le citoyen lambda justifie aujourd'hui son apathie, chaque fois qu'en tant que nutritionniste et biologiste végétal, je tire la sonnette d'alarme sur le risque de pénurie alimentaire et sur ce que nos enfants vont vivre dans un avenir proche : la guerre, la famine et la mort. C'est le même genre de personne qui considère le génocide de Gaza comme un véritable "pourrisseur d'ambiance", et le fascisme comme une sorte de "merde" accidentellement tombée des toilettes. Ils n'ont rien de mieux à faire que de surveiller où ils mettent les pieds, au cas où ils marcheraient accidentellement sur leur propre crotte fraîche.

Il s'avère que ces individus représentent environ 99 % du genre humain, et je pense que même cette estimation est prudente. La plupart des gens ignoreraient le génocide de Gaza même s'il se produisait chez leur voisin, même s'ils pouvaient l'entendre à travers leurs murs. C'est ce qu'ont fait les Allemands lambda, après tout, quand les Juifs ont été poussés dans des fours crématoires comme des miches de pain. Aujourd'hui, rien n'a changé : nous scrollons rapidement et de bon cœur pour passer les vidéos d'horreur de Gaza pour pouvoir accéder à la prochaine chorégraphie TikTok, à la prochaine vidéo humoristique ou au prochain spot publicitaire. Gaza est devenue un fond d'écran à l'instar des droits de l'homme et de la crise climatique. S'il ne s'agit pas là du pire scénario dystopique de déchéance morale humaine envisageable, alors je vous en prie, montrez-moi pire.

Le problème cognitif de la plupart des humains tient à ce que les crises systémiques sont incroyablement complexes à appréhender, précisément parce que le mécanisme permettant de les saisir est inhérent au système même dont ils doivent s'affranchir. Il est aussi vain d'expliquer à un humain qu'il vit à l'intérieur d'un système fini que démontrer à un poisson qu'il vit dans un bocal : pour le poisson comme pour l'humain, le bocal n'existe pas, car il constitue leur réalité tout entière. Même si, dans le cas des humains, ils se sont aventurés au-delà et ont même pris des photos qu'ils ont envoyées à ceux qui vivent dans le bocal. Mais sans succès.

Ainsi, les crises systémiques deviennent des phénomènes incroyablement abstraits et rébarbatifs pour la plupart des humains. Nous les enjolivons aisément grâce à notre propension à l'optimisme, aux idéologies aléatoires glanées ici et là et à toutes les autres hallucinations cognitives que notre  cerveau de 10 minutes peut rapidement bricoler. Le processus réel de déni est bien plus rapide, facile, simple et gratifiant que la tâche laborieuse, complexe et plutôt fastidieuse consistant à mobiliser un nombre important de cellules cérébrales pour questionner la vérité et dialoguer avec elle. Le déni épargne systématiquement l'effort cérébral au profit d'une imagination débridée.

On peut bien appeler cela du déni, mais d'autres termes me viennent à l'esprit. Les gens que je déteste ne sont pas des négationnistes. Ils manquent d'altruisme. Toutes ces conneries pour éviter le pessimisme et la morosité et ne pas sombrer dans la dépression n'ont en réalité rien à voir avec la prévention de la dépression, mais avec le refus de la responsabilisation. Incluant bien entendu la responsabilité parentale. Car non seulement ils ont choisi de mettre des enfants au monde dans un climat en train de sombrer, mais ils préfèrent allègrement qualifier une vague de chaleur apocalyptique de "journée ensoleillée" et laisser leurs enfants rôtir "au soleil" pour enfin pouvoir prendre un jour de congé et éviter de déprimer. Ce niveau d'égoïsme et d'irresponsabilité criminelle est pour moi tout simplement révoltant. Mais cela prend tout son sens à la lumière de la métaphore de l'aquarium.

Leur argument n'est pas sans fondement.

Oui, la réalité peut être déprimante. Mais elle peut aussi être réinventée, et la dépression n'est, la plupart du temps, qu'un état d'esprit. Il y a quelques décennies, avant d'entrer dans cette spirale catastrophique, nous pouvions encore choisir de transformer notre réalité climatique. Nous avons cependant décidé de ne pas nous en charger, car nous aurions dû pour cela devenir responsables, disciplinés et bienveillants, toutes ces qualités censées caractériser un parent. Nous avons préféré éviter notre propre dépression en condamnant nos enfants à une extinction climatique, écologique et civilisationnelle. Voilà nos priorités.

Pour ceux d'entre vous qui me connaissent et m'ont rencontré, je pense et écris sans cesse sur l'effondrement, ce qui ne m'empêche pas de mener une vie heureuse et épanouie. La dépression n'est donc pas le résultat d'une confrontation à la réalité. C'est la conséquence de la peur qu'elle inspire.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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