13/06/2026 elucid.media  8min #316946

Tous anxieux ! Nous avons détruit ce qui nous protégeait de la peur - Sébastien Bohler

Par  Carla Costantini

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Docteur en neurosciences et fondateur de la revue Cerveau & Psycho, Sébastien Bohler signe avec "Pourquoi avons-nous peur ?" une plongée dans la plus ancienne de nos émotions. Son constat est sans appel : si nous étouffons sous l'angoisse, ce n'est pas une faiblesse personnelle, c'est le produit d'une société qui a démantelé tout ce qui nous protégeait de la peur, avant de nous vendre des remèdes frelatés.

Un cerveau de proie dans un corps de prédateur

Pourquoi convoquer les neurosciences pour décrypter nos crises sociales ? Parce que notre façon d'agir, de consommer, de voter, dépend de circuits nerveux stabilisés en des temps très anciens. Nous nous croyons souverains de nos choix, alors que notre cerveau profond reste truffé de failles que les intérêts privés savent désormais exploiter à très grande échelle. La peur, elle, est la plus vieille de toutes les émotions. Apparue voici plus de quatre cents millions d'années, elle s'est incarnée dans un minuscule noyau niché au centre du cerveau, l'amygdale, qui déclenche selon la proximité du danger l'un des trois réflexes de survie : l'immobilisation, la fuite ou le combat.

Le problème, c'est que ce cerveau n'a pas suivi le rythme effréné de nos sociétés. Pendant deux millions d'années, nos ancêtres étaient de petits bipèdes courant dans la savane pour échapper aux fauves. Nous avons hérité de cette condition de proie, et donc d'une amygdale hyperactive, toujours prête à s'alarmer, dont la peur du noir de nos enfants, par exemple, est le vestige direct. La conséquence est lourde : nous restons toujours en quête d'une solution pour apaiser la proie qui sommeille en nous.

Quand l'intelligence se retourne contre nous

Là réside toute la différence entre la peur, émotion vive qui retombe en quelques minutes, et l'angoisse, cette peur au long cours tournée vers un danger qu'on n'a pas encore sous les yeux. L'angoisse, c'est l'intelligence du cerveau qui alimente sa propre peur en boucle. La machine responsable porte un nom : le réseau du mode par défaut. En laissant des volontaires se reposer dans un IRM, le chercheur Marcus Raichle s'attendait à voir leur cerveau s'éteindre. Il le découvrit au contraire briller de mille feux : un cerveau au repos est hyperactif.

Ce réseau est le moteur de la rêverie et de la créativité, celui qui a permis à notre espèce de tailler la première pierre et de conquérir la planète. Mais l'avantage a un revers cruel, car s'il a été sélectionné par l'évolution, c'est sans le moindre souci de notre bonheur. Aujourd'hui, ce même réseau nous fait envisager en boucle l'effondrement de la planète, le remplacement par l'IA ou le conflit nucléaire.

"L'évolution sélectionne des capacités mentales qui augmentent nos chances de survie, mais pas forcément celles qui nous rendent heureux."

Le clan perdu, ou le démantèlement de nos remparts

L'évolution nous a pourtant légué un antidote. Les fragiles Homo erectus ont tiré leur épingle du jeu en faisant groupe, et la cohésion fait reculer la peur jusque dans notre biochimie, puisque la présence du clan libère ocytocine et endorphines, ces molécules qui éteignent l'incendie de l'amygdale. Pendant des millions d'années, le premier remède à la peur fut donc l'appartenance à un groupe d'une centaine de personnes. Qu'il vienne à manquer, et c'est la détresse : l'expérience de Harlow a montré qu'un bébé singe préfère s'agripper à une fausse mère en fourrure plutôt qu'à celle, sans tendresse, qui le nourrit, et le protocole du cyberball confirme chez l'humain qu'il suffit d'exclure subtilement un joueur d'une partie virtuelle pour affoler son amygdale. Être seul, voilà la première peur de l'individu contemporain.

Or l'histoire a méthodiquement rogné ce rempart. Le tournant néolithique fut pour notre cerveau une forme de fin du monde : sorti de son village pour la grande ville anonyme, l'humain croise des inconnus dont son amygdale ne sait s'ils sont amis ou ennemis. Des chercheurs de Heidelberg l'ont mesuré, plus la ville est grande, plus l'amygdale est active. Pour compenser, l'humanité a inventé des béquilles successives : le rituel collectif, les dieux moralisants qui réduisent l'incertitude du comportement d'autrui, puis l'État providence qui rassure par la santé et la protection. Il existe une corrélation : là où l'État social est puissant, la religion recule. Le pire serait de se retrouver sans l'un ni l'autre.

Le grand basculement : seuls face aux menaces globales

C'est exactement le piège du tournant néolibéral, qui laisse l'individu seul face au marché, atomisé. Jusqu'au début du vingtième siècle, la France rurale offrait encore un cocktail parfait contre l'angoisse, avec trois générations sous un même toit et un monde ordonné par la religion. Puis, dans l'euphorie des Trente Glorieuses, on a cru pouvoir tout balayer : chacun aurait son frigo et son compte en banque, le marché résoudrait tout. C'était le rêve de la fin de l'histoire. Sauf que l'amygdale, elle, ne disparaît pas, et part inlassablement en quête d'angoisse.

Bohler situe un basculement, voici six ou sept ans, le moment où le vent de la peur a tourné. La société du progrès a cédé la place à une autre, inaugurée par la prise de conscience d'une menace devenue terminale, celle d'une planète peut-être invivable d'ici trente ou quarante ans. À cela s'ajoutent le retour des guerres et l'inconnue totale de l'intelligence artificielle. L'individu a perdu ses protections naturelles pile au moment où surgissaient des menaces systémiques et globales, insurmontables pour un cerveau jamais programmé pour affronter un monstre qui sort non plus d'une caverne, mais de toutes les cavernes à la fois. Les conséquences sont glaçantes : de nombreuses études corrèlent l'activité de l'amygdale avec l'attrait pour l'autoritarisme. Plus l'angoisse grimpe, plus les cerveaux sont tentés de confier leur destin à des dirigeants promettant l'ordre par la force. Nous sommes, dit-il, les jouets de nos angoisses collectives.

Les fausses solutions d'une société droguée

Faute de clan, l'humain moderne se rabat sur des palliatifs. L'argent d'abord, dont des expériences montrent qu'il calme l'amygdale : il achète aujourd'hui la sécurité que procurait jadis le groupe. À l'inégalité de richesse s'ajoute ainsi une inégalité face à l'angoisse, car le précaire, coupé du jeu social, n'a plus que le supermarché et la malbouffe. Double peine, insiste Bohler, car les plats ultra-transformés déclenchent un état inflammatoire qui suractive l'amygdale. Le mal n'est plus seulement psychique, il devient métabolique.

Au bout du chemin, il y a la drogue. La crise du fentanyl est éloquente, ces molécules mimant exactement les endorphines libérées autrefois par la protection du clan. On a éjecté l'individu de son groupe, et il en retrouve le signal biochimique dans la seringue. Le plus inquiétant reste la pente vers l'agressivité, illustrée par les travaux d'Henri Laborit : un rat rongé par le stress se jette sur un congénère, et ses ulcères se résorbent à mesure qu'il l'agresse. Agresser soulage. Dans un monde de peur, le réflexe par défaut est de se comporter en prédateur, ce que Hobbes résumait par sa formule l'homme est un loup pour l'homme.

Déculpabiliser, puis reprendre la main

À ceux qui s'en veulent de ressentir tant d'angoisse, Bohler oppose une réponse libératrice. Le confort moderne lui-même est anxiogène : les cinq heures d'écran quotidiennes servent à recevoir un déferlement de catastrophes. Le psychologue George Gerbner avait montré que plus on consomme de médias anxiogènes, plus on surestime les dangers réels. Notre amygdale n'est tout simplement pas configurée pour absorber d'un coup le malheur potentiel de milliards d'humains.

"Il est normal que vous soyez angoissé dans cette société, car les conditions pour apaiser ne sont plus réunies. Ce qui serait anormal, c'est que vous ne soyez pas anxieux."

L'angoisse n'est donc pas une tare, mais un signal d'alarme lucide. À l'échelle individuelle, le neuroscientifique invite à une hygiène informationnelle et à distinguer l'information gratuitement anxiogène de l'information qui a du sens. Il faut également se reconnecter à des activités manuelles, une respiration lente ou le contact avec la nature. Mais l'essentiel est ailleurs : la vraie réponse est collective et politique. L'État a perdu sa capacité de planification au profit d'une société livrée aux intérêts privés et au dogme d'Adam Smith. Pourtant, rien n'est irréversible tant que demeure un système démocratique. À l'approche d'une année électorale, une question se pose : qu'est-ce que mon amygdale me dicte dans mes choix, et qu'est-ce que mon intelligence me commanderait ? Comprendre que notre cerveau primitif guide nos décisions à notre insu, et qu'il est en permanence ciblé par ceux qui exploitent nos failles, voilà peut-être le savoir le plus utile pour redevenir des humains libres.

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