Par Laurent Ottavi
L'issue de la compétition scolaire se décide très tôt, selon le milieu social ou encore selon les pratiques familiales, même si tout n'est pas pour autant plié. Gaële Henri-Panabière et Frédrique Giraud ont dirigé l'ouvrage collectif Premières classes, comment la reproduction sociale joue avant six ans (Éditions de l'Université Paris Cité, 2025). Écrit par des sociologues à partir d'enquêtes de terrain portant sur 35 enfants, celui-ci explore les causes des inégalités scolaires et sociales sous de multiples angles. Entretien.
Élucid : La question de la reproduction des inégalités est abondamment traitée. Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à l'école maternelle ? Quels manques cela vient-il combler, quelles idées reçues cela vient-il balayer ?
Gaële Henri-Panabière : La reproduction des inégalités d'une génération à l'autre et le rôle que l'école y joue est en effet démontré depuis les années 1960 et ces mécanismes se vérifient étude après étude : il est plus fréquent de réussir à l'école et d'obtenir un diplôme du supérieur quand ses propres parents en ont déjà un. Mais au-delà de ce constat statistique, encore faut-il comprendre par quels processus cela se produit. Qu'est-ce qui s'acquiert en famille qui s'avère ainsi payant à l'école (quelle forme de capital culturel diraient Bourdieu et Passeron) ? Comment les familles arment-elles différemment leurs enfants pour la compétition scolaire selon les ressources dont elles disposent ?
Dès la maternelle, ces ressources font des différences. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, les élèves y sont déjà classés selon la manière dont ils répondent aux attentes des enseignants. Ils sont en effet inégalement considérés comme "autonomes", "rapides" à comprendre, "assidus", parlant "bien", etc. Même sans notes, des groupes de niveau existent dans certaines classes et le passage des élèves en CP n'est pas automatique, il peut même se faire "en avance" dans certains cas. Or, ces différences sont liées à des conditions de vie et des pratiques familiales qui varient fortement selon le milieu social des enfants, dès leur naissance. On aimerait croire que la petite enfance est préservée des inégalités, mais celles-ci s'y observent déjà et sont déterminantes pour la suite, même si tout n'est pas joué.