Par Camille Adam
Accord avec le Mercosur, composition du mix énergétique, concessions sur ses barrages hydro-électriques, langue de travail... La France donne de plus en plus le sentiment de subir certaines politiques européennes et de ne plus exercer de véritable leadership sur l'orientation de l'Union européenne. Les années de Gaulle, Pompidou et Giscard d'Estaing paraissent désormais bien lointaines. À l'inverse, l'Allemagne semble parvenir, presque systématiquement, à imposer son agenda et garantir un alignement de ses intérêts avec les politiques européennes. Que s'est-il passé ? C'est la question que se posait le député socialiste Christophe Caresche au début de l'année 2016 en séance de commission des affaires européennes de l'Assemblée nationale.
En 2016, la commission des affaires européennes de l'Assemblée nationale s'interroge. Qu'est-il arrivé à la France ? Elle semble ne plus maîtriser ni son destin ni l'agenda européen. Quant à l'Allemagne, elle paraît alors toute-puissante et on ne voit pas ce qui pourrait l'arrêter. Que s'est-il passé ? C'est la question que se pose le député Christophe Caresche et à laquelle il tente de répondre dans un rapport sur l'influence française au sein des institutions européennes dont il est coauteur avec Pierre Lequiller.
C'est dans ce contexte qu'il présente ses observations, visibles dans l'extrait vidéo ci-dessus : l'Allemagne contrôle des postes clés, tels que la présidence et le secrétariat général du Parlement européen, qui exerce une influence importante dans le processus de nomination des commissaires européens. Elle dirige également le principal groupe politique européen, le PPE. L'influence allemande est telle qu'on parle de "Parl'allemand" pour désigner le Parlement européen. Le leadership allemand est incontestable sur le continent à cette époque sur tous les dossiers clés.
Qu'est-ce qui, alors, nourrit cette perception d'une Allemagne toute-puissante, maîtresse du jeu européen ?
Pour y répondre, il faut se replonger dans le contexte de l'époque. L'Europe est frappée par la crise des dettes souveraines. Les marchés financiers doutent de la viabilité de la zone euro après les révélations sur l'état réel des finances publiques grecques. La compétitivité du pays s'est en effet effondrée avec l'euro : ses recettes se sont dégradées au fil des années, tandis que ses dépenses - notamment liées aux Jeux olympiques d'Athènes de 2004 - ont fortement augmenté, creusant un déficit chronique, en partie maquillé par des artifices comptables.
Lorsque la situation éclate au grand jour, la note de la Grèce est brutalement dégradée, les marchés demandant des taux d'intérêt toujours plus élevés à la hauteur du risque pris en souscrivant les obligations du pays. Très vite, les taux deviennent insoutenables pour l'économie grecque et le risque du défaut se profile. Deux options se présentent : soit la Grèce fait défaut et sort de la zone euro pour pouvoir payer ses fonctionnaires, soit celle-ci procède à une purge dans ses dépenses publiques pour pouvoir honorer ses créanciers. C'est cette seconde voie qui est choisie.
Dans le même temps, les marchés comprennent très bien et à juste titre que les maux qui affectent l'économie grecque, à savoir une monnaie trop forte pour son économie, ne sont pas limités à ce pays et concernent tout aussi bien l'Italie, l'Espagne, le Portugal et dans une certaine mesure la France. La contagion s'installe, entraînant une envolée des taux d'intérêt dans ces pays.
La suite est connue : Mario Draghi, alors nouveau président de la BCE, met un coup d'arrêt à la crise en affirmant que la banque centrale est prête à racheter, si nécessaire et sans limite, la dette des États de la zone euro. Mais entre-temps, l'Allemagne d'Angela Merkel a imposé un narratif. Inversant les causes et les conséquences, les déficits des pays d'Europe du Sud auraient été causés par une mauvaise gestion de leurs finances publiques et non par une dégradation de leur compétitivité due à l'euro. Wolfgang Schäuble devient le principal protagoniste de ce récit, qui s'impose progressivement comme une doctrine au sein des institutions européennes - Commission, BCE et Eurogroupe en tête.
L'austérité est alors imposée, souvent avec une grande brutalité, en Grèce, en Espagne, au Portugal et en Irlande, sous l'égide de la "troïka" (un trio composé de représentants du FMI, de la Commission et de la BCE). Toute la presse de l'époque souligne le rôle central de l'Allemagne et son inflexibilité quant à la rigueur des plans d'économies imposés à ces pays. Le Financial Times rappote même un appel de Barack Obama à Angela Merkel pour lui demander de faire preuve de plus de souplesse, car l'effondrement de la demande intérieure européenne faisait perdre des débouchés aux entreprises américaines, mais aussi et surtout à Wall Street.
Pour comprendre le consensus allemand de l'époque, il faut noter que nombre d'économistes et de responsables politiques outre-Rhin considèrent le multiplicateur budgétaire comme un mythe économique, une fable inventée par les pays dépensiers. Selon cette théorie, une dépense publique supplémentaire génère davantage de recettes via la croissance ; inversement, une réduction des dépenses peut entraîner une contraction encore plus forte des recettes. Or, pour ces responsables, cet effet n'existe pas : une réduction des dépenses publiques n'aurait pas d'impact négatif significatif sur les recettes.
Dans cette logique, la réduction des dépenses devait permettre de diminuer la dette. Mais c'est évidemment et malheureusement l'inverse qui s'est produit : partout où la "rigueur budgétaire" a été appliquée, la dette a explosé, sous l'effet de l'effondrement du PIB, confirmant empiriquement l'existence du multiplicateur budgétaire.
Durant cette période, la vision allemande de la politique économique s'impose donc avec force. Bien sûr, il ne faut pas avoir une lecture idéaliste de ces événements : la purge menée dans les pays d'Europe du Sud a permis d'éviter un renflouement des banques allemandes alors largement exposées à la dette grecque, mais a aussi permis à certaines entreprises allemandes de faire leur marché lors des privatisations opérées en Grèce, avec par exemple la concession pour 50 ans de 14 aéroports régionaux par Fraport AG (Thessalonique, Rhodes, Corfou, Santorin...).
Mais l'influence allemande durant cette période ne s'arrête pas là.
En parallèle, l'Allemagne parvient à constituer des coalitions pour bloquer les mesures de défense commerciale contre la Chine soutenues par la France, et impose un agenda de conclusion d'accords de libre-échange tous azimuts (Corée du Sud, Équateur, Colombie, Pérou, etc.). Elle ne l'a pas fait seule ; elle a réussi à constituer une coalition pro libre-échange au sein du Conseil, notamment auprès des pays d'Europe centrale qui forment avec celle-ci une zone industrielle intégrée. La France, elle, échoue à constituer un contre-front protectionniste, les États y ayant intérêt étant minoritaires au sein de l'UE.
À ces succès diplomatiques, commerciaux, politiques et institutionnels, il faut ajouter un succès économique. Les excédents commerciaux allemands sont alors gigantesques, supérieurs à ceux de la Chine. La recette ? Une énergie bon marché avec le gaz russe, une monnaie sous-évaluée comparativement à la structure de son économie, un savoir-faire industriel indéniable, pour une économie entière tournée vers l'exportation en dehors de l'Union européenne et de la zone euro qui est au bord de la déflation, précisément à cause de l'austérité imposée par la République fédérale.
En parallèle, la France subit humiliation sur humiliation.
Elle fait non seulement l'objet d'une procédure pour déficit excessif de la part de la Commission et du Conseil, mais également d'une procédure pour déséquilibres macroéconomiques excessifs, une procédure nouvelle introduite à la demande de la France qui s'est immédiatement retournée contre elle au motif qu'elle n'était pas assez compétitive (salaires jugés trop hauts et code du travail trop rigide). Concrètement, la France était sous tutelle. Sur le plan économique, la France, hier comme aujourd'hui, était en quasi-stagnation, son déficit commercial toujours plus grand, sa dette toujours plus lourde.
À cette humiliation institutionnelle, il fallait ajouter l'humiliation politique. À l'époque, les courriers de la Commission européenne à l'attention du gouvernement français se révèlent extrêmement prescriptifs quant aux réformes "souhaitées" attendues (ex. : réforme des retraites, libéralisation des tarifs EDF, etc.), mais le ton, lui, s'avère extrêmement comminatoire, posant la question du rapport entre une administration non élue et un État souverain.
Voici donc l'ambiance dans laquelle se déroulait cette séance de commission des affaires européennes en ce début d'année 2016. Une ambiance de désorientation, de perte de contrôle, de recherche de réponses.
Une question demeure. Qu'est-ce qui a changé depuis ?