25/07/2026 reseauinternational.net  6min #321239

La domestication des intellectuels et la métamorphose de la gauche latino-américaine

par Sergio Medina Viveros

C'est au début de la transition négociée que la revue Punto Final publia un article de James Petras qui provoqua l'indignation des milieux intellectuels de la Concertación. Intitulé "La métamorphose des intellectuels en Amérique latine", l'article mettait en lumière un aspect inquiétant : à la merci d'influences extérieures, notamment financières, ces intellectuels de centre-gauche réorientaient leurs positions vers "une série de formules justifiant l'apaisement des élites militaires et économiques, tant locales qu'étrangères, comme seule option viable et"possible", bloquant ainsi le processus de transformation".

Trente ans plus tard, l'analyse de Petras demeure l'une des clés les plus pertinentes pour comprendre la profonde transformation de la pensée critique en Amérique latine. La disparition du sociologue gréco-américain, le 17 janvier 2026, nous invite à relire son œuvre et à nous interroger : comment l'intellectuel révolutionnaire du XXe siècle s'est-il mué en acteur démocrate de la gauche révisionniste contemporaine ?

L'intellectuel collectif : de l'exil à la tranchée militante

Pour Petras, l'exil latino-américain en Europe durant les dictatures des années 1970 fut le creuset d'une transformation paradoxale. Loin de leurs pays, les intellectuels exilés se muèrent en un collectif intellectuel : ils abandonnèrent leur tour d'ivoire pour organiser une résistance transnationale, construire des réseaux de solidarité et dénoncer les crimes contre l'humanité.

Petras fut une figure clé de cette époque. Membre du Tribunal Russell sur la répression en Amérique latine, aux côtés de Julio Cortázar et Gabriel García Márquez, il contribua à documenter les violations des droits de l'homme qui allaient jeter les bases de la justice internationale. Il collabora également avec le gouvernement de Salvador Allende au Chili, incarnant la figure de l'intellectuel organique gramscien : engagé dans la transformation sociale, proche des mouvements populaires et ancré dans une conception révolutionnaire du changement.

Ce collectif intellectuel - marxiste, anti-impérialiste et classiste - fonctionnait selon une logique implacable : les luttes identitaires ne pouvaient engendrer de transformation que si elles étaient liées aux questions de propriété, de travail et de pouvoir. Son sujet politique était la classe ouvrière, la paysannerie et les mouvements populaires. Son horizon : la révolution.

La Grande Métamorphose : Du marxisme au post-marxisme

Ce changement a consolidé le néolibéralisme, et la classe ouvrière a perdu de son importance historique. "Le post-marxisme est devenu une position intellectuelle à la mode avec le triomphe du néolibéralisme et le recul de la classe ouvrière", écrivait Petras. L'espace laissé vacant par la gauche réformiste a été occupé non seulement par des idéologues capitalistes, mais aussi par une nouvelle génération d'intellectuels, dont beaucoup étaient d'anciens marxistes.

Petras a identifié les dix arguments fondamentaux du discours post-marxiste :

Le socialisme a été un échec et les théories générales de la société sont vouées à le répéter.

L'accent mis par les marxistes sur les classes sociales est réductionniste ; le point de départ est constitué par les identités culturelles (race, genre, ethnicité).

L'État est l'ennemi de la démocratie ; la société civile est le véritable agent du changement.

Les marchés, avec une réglementation limitée, sont plus efficaces que la planification centrale.

La lutte pour le pouvoir d'État est corruptrice ; seules les luttes locales et les organisations non gouvernementales sont démocratiques.

Les révolutions finissent toujours mal ou sont impossibles.

Ce corpus idéologique n'a pas émergé spontanément. Il a été encouragé et, dans bien des cas, subventionné par les principales institutions financières et agences gouvernementales qui promouvaient le néolibéralisme. Il en a résulté une "domestication des intellectuels" liée à leur dépendance vis-à-vis des financements extérieurs.

Le rôle des ONG : dollars et démobilisation

Le principal mécanisme à l'origine de cette métamorphose fut le financement. Les ONG et les centres de recherche indépendants - que Petras décrivait comme des "organisations dont l'idéologie, les réseaux et les pratiques sont en concurrence directe avec la théorie et la pratique marxistes" - devinrent le nouvel habitat de l'intellectuel critique.

Ces organisations, financées par des gouvernements, la Banque mondiale, la Banque interaméricaine de développement et des fondations proches du pouvoir, diffusent un discours de gauche - "pouvoir du peuple", "égalité des sexes", "développement communautaire" - mais vident ces termes de leur substance transformatrice. Petras était catégorique : nombre d'ONG sont des "bras armés du gouvernement" et des "instruments de démobilisation des luttes sociales et politiques qui s'appuient sur la nécessité d'une transformation radicale".

Il en résulta la dépolitisation de l'intellectuel. Il ne s'agissait plus de construire le pouvoir populaire pour transformer l'État, mais de gérer des projets, d'obtenir des financements et de rédiger des rapports. Un salaire en dollars remplaça l'engagement révolutionnaire. L'économie déterminait les "avantages comparatifs" et, par conséquent, le sujet politique national.

Le révisionnisme démocratique comme nouvelle orthodoxie

La gauche révisionniste actuelle est le fruit de cette métamorphose. Son sujet politique n'est plus la classe ouvrière organisée, mais une constellation d'identités fragmentées : genre, race, écologie, diversité sexuelle. Sa méthode n'est pas la révolution, mais l'activisme, l'engagement dans les ONG et la pression sur les autorités nationales et internationales. Son horizon n'est pas le socialisme, mais une démocratie libérale à visage humain.

Petras remettait en question cette "transition démocratique", la considérant comme une dichotomie simpliste entre dictature militaire et démocratie. Selon lui, ce qui avait réellement émergé après les dictatures, c'étaient des "régimes électoraux néo-autoritaires" : des systèmes qui maintenaient des structures de pouvoir exclusives tout en cooptant les élites intellectuelles par le biais de financements et d'institutionnalisations.

L'intellectuel organique est ainsi devenu l'intellectuel institutionnalisé. Le marxisme critique s'est répandu après le marxisme. La révolution est devenue gestion. La classe est devenue identité.

Conclusion : L'héritage de Petras

James Petras était un critique gênant : quelqu'un qui osait "critiquer la gauche de l'intérieur". Son analyse de la métamorphose des intellectuels latino-américains n'était pas un simple exercice académique, mais un avertissement. En abandonnant la lutte des classes comme axe du changement social, la gauche révisionniste a non seulement perdu son repère théorique, mais s'est aussi rendue complice - volontairement ou non - de l'ordre néolibéral qu'elle prétendait combattre.

Aujourd'hui, à une époque où la pensée critique semble diluée entre les rapports d'ONG, les projets financés et l'activisme identitaire, la question de Petras demeure pertinente : est-il possible de réhabiliter la figure de l'intellectuel engagé dans une transformation radicale, ou cette métamorphose est-elle irréversible ? La réponse réside peut-être dans une relecture de Petras et dans le souvenir que l'intellectuel critique n'est pas celui qui administre l'existant, mais celui qui ose imaginer ce qui n'existe pas encore.

source :  Sinistra in Rete via  China Beyond the Wall

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