15/08/2026 lesakerfrancophone.fr  5min #323375

Du sextant au sexting

Par Roger Scruton - 2009

Les hommes aiment vagabonder, ils parcourent le monde en quête d'aventures. Et cet amour de l'aventure suscite le besoin du retour chez soi : le retour chez soi donne sa valeur au vagabondage.

De là l'invention d'instruments qui les aident à naviguer, en les guidant vers leur destination et - ce qui importe le plus - sur le chemin du retour vers ce lieu où ils sont chez eux.

Le sextant en est l'un des plus beaux exemples : un instrument pour se guider d'après les étoiles, à travers lequel vous regardiez et qui vous rappelait l'immensité de l'espace alentour et la futilité de vos ambitions. Nos ancêtres qui utilisaient le sextant n'ont jamais douté de la constance du monde où ils vivaient ni des cieux immuables sous lesquels ils naviguaient. Il y avait un lieu où ils allaient, mais aussi un endroit d'appartenance. Les aventures prenaient fin avec le retour à la maison et le désir d'être chez soi les habitait. Grâce au sextant, ils pouvaient s'aventurer toujours plus loin et toutefois revenir en sécurité ; mais c'étaient eux, et non le sextant, qui choisissaient la destination.

Les ustensiles modernes sont différents. Ils sont de moins en moins nos serviteurs et de plus en plus nos maîtres. Nous pensons pouvoir les utiliser à loisir pour arriver à nos fins, et nous découvrons alors qu'ils nous ont utilisés pour atteindre des buts que nous n'avions pas envisagés et qui sont hors de contrôle.

Il est bien plus facile de nous lancer dans des aventures vers lesquelles ils nous attirent, qu'il ne l'était, pour nos ancêtres, d'embarquer pour un voyage à travers les océans. Et tout cela nous semble absolument sans danger. Un clic de souris, et nous voyageons de par le monde ; nous rendons visite à des amis ou à des étrangers sur un écran, nous conversons grâce au téléphone mobile et nous "postons" sur Facebook toutes ces choses que nous voudrions que tout le monde connaisse. Nous pouvons nous asseoir à notre bureau et connaître toutes sortes d'émotions sans aucun danger. C'est, du moins, ce que nous pensons. Mais pendant ce temps la Toile mondiale nous enserre et nous y sommes pris comme des mouches, nous nous tortillons dans les liens étouffants de l'asservissement aux écrans. Et c'est seulement alors que nous nous rendons compte qu'il n'y a pas de voie de retour ; que nous sommes assis à notre bureau, mais loin, très loin de chez nous.

Le pouvoir des ustensiles de pénétrer et de posséder l'âme humaine est rendu manifeste par ce vice nouveau qu'est le "sexting". Quelle aventure ! Prendre une photo de soi-même, toute nue, et l'envoyer instantanément à son petit ami ! Le téléphone mobile est là, vous demandant de le faire. Et où est le problème, puisque personne d'autre ne me voit ? C'est ainsi que des jeunes filles furent prises au piège, pour découvrir ensuite leur photo, nue, dans les téléphones mobiles d'amis et d'ennemis, alimentant les fantasmes d'étrangers, dans les plans lubriques de prédateurs, et diffusée dans tout le cyber espace.

Où est alors le chemin de retour ? Nous ne devrions pas être surpris qu'une jeune fille, incapable de vivre avec son image prostituée, s'est donné la mort, et que d'autres se voient confrontées à leurs parents, à leurs professeurs, à la loi.

Le problème ne réside pas dans l'usage qu'on peut faire de l'ustensile, mais dans l'ustensile lui-même. Les sextants étaient d'innocents moyens en vue de nos fins, ils n'avaient pas d'agenda propre. Les artefacts modernes sont d'une autre nature. Ce sont des complexes de tentations. Ils offrent de nouveaux choix, de nouvelles visions, de nouvelles aventures. Ils se tiennent à la porte de nos vies, nous demandant s'ils peuvent prendre la relève. Et les jeunes, qui n'ont aucune défense contre eux, les laissent entrer aussitôt.

Les parents aiment à penser qu'en fournissant à leur enfant un téléphone portable, ils lui donnent un pur instrument, quelque chose qu'on peut utiliser à des fins légitimes, comme par exemple permettre à vos parents de savoir où vous êtes, ou bien à quel endroit aller vous chercher. En réalité, ils fournissent à leur enfant un nouveau maître, conçu par des adultes avisés pour prendre en charge la personne dans les mains de laquelle il se trouve.

Malheureusement, à cause de la télévision et d'internet, les gens ne savent plus que les images posent question. Toutes les images sont OK, pensent-ils, pourvu qu'elles soient dans les mains de ceux à qui elles sont destinées. Mais l'Ancien Testament et le Coran interdisent les images, y compris celles de la forme humaine, et dans toutes les cultures les gens ont regardé avec méfiance les images explicitement sexuelles. Cette méfiance disparaît maintenant, et les premières victimes sont les enfants - ceux qui commencent à se rendre compte qu'ils sont des sujets sexués et qui ignorent encore le prix à payer pour être un objet sexuel.

Une culture de la résistance chez les parents pourrait aider, bien sûr. Il y a ceux qui refusent d'avoir une télévision à cause des ordures qu'elle déverse. Et il y a ceux qui entraînent leurs enfants à survivre sans téléphone mobile, comme le faisait chacun jusqu'à récemment. Il y a ceux qui autorisent le téléphone mobile, mais pas dans la chambre. Et ainsi de suite. Mais le problème demeure pour une majorité d'adolescents qu'on laisse utiliser des ustensiles dont ils deviennent aussitôt les esclaves.

Il n'y a qu'un chemin à suivre, c'est de reconnaître que la honte que les jeunes, et les filles en particulier, éprouvent à être vus nus, n'est pas elle-même honteuse - et qu'au contraire la honte est, comme le disait Scheler1:nh, un Shutzgefühl, une émotion protectrice et qui fait partie d'un sain développement sexuel. Enseigner cela à nos enfants aujourd'hui, alors que la tendance dominante dans leurs "cours d'éducation sexuelle" et d' "éducation à la santé" va dans un sens opposé, sera très difficile. Mais peut-être qu'une heureuse conséquence du sexting consistera à persuader les parents et les professeurs qu'il n'y a pas d'autre remède.

Roger Scruton (1944-2020), "Against the tide", pp. 208 à 210, Bloomsbury, 2022
"Against the tide", qu'on peut traduire par "A contre-courant", est un recueil d'articles parus, pour la plupart, dans la presse britannique ; "Sextants and sexting" est un article de 2009 qui n'a jamais été publié.

Traduit par J.A., relu par Hervé pour le Saker Francophone

Notes

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