Par Frédéric Farah
L'année 2026 marque les 90 ans de l'avènement du Front populaire conduit par Léon Blum. La mémoire collective a surtout retenu l'instauration des congés payés, véritable révolution silencieuse qui a permis aux travailleurs de bénéficier, pour la première fois, d'un temps de repos rémunéré par l'employeur. Ce bouleversement a constitué un renversement profond de la logique capitaliste traditionnelle. Tout au long du XXe siècle, la réduction du temps de travail s'est imposée comme l'un des principaux instruments du progrès social. Jusqu'à la fin des années 1990, plusieurs gouvernements de gauche s'en sont saisis pour améliorer le pouvoir d'achat, les conditions de travail et offrir davantage de temps libre aux salariés. Pourtant, depuis la mise en œuvre controversée des trente-cinq heures, la réduction ou l'aménagement du temps de travail semble avoir disparu du débat politique. Or, depuis la crise sanitaire, l'accélération des transformations technologiques et l'aggravation de la crise climatique, cette question revient progressivement au premier plan. La réduction du temps de travail pourrait redevenir l'un des piliers de nouvelles conquêtes sociales. Encore faudrait-il qu'elle soit pensée dans un contexte économique fragilisé, marqué par une croissance faible, des finances publiques contraintes et un rapport de force peu favorable au monde du travail.
Il y a 90 ans, le gouvernement du Front populaire, fraîchement arrivé au pouvoir, ouvrait la voie à une révolution silencieuse : celle des congés payés. Pour la première fois dans l'histoire de France, un gouvernement accordait aux travailleurs deux semaines de repos rémunérées. Dès les années 1840, une thématique centrale s'est imposée : la question sociale relative aux conditions de travail et de rémunération des ouvriers. Les revendications ouvrières ont alors porté sur une question au cœur du capitalisme : celle du temps. L'une des caractéristiques fondamentales de ce système économique réside en effet dans la mobilisation du temps de travail d'autrui afin de produire de la valeur. La maîtrise du temps est donc essentielle, d'autant plus qu'il constitue la ressource rare par excellence puisqu'il ne peut être reproduit.
Les premières revendications ouvrières se sont rapidement concentrées sur la lutte contre le travail des enfants, l'obtention de la journée de huit heures, l'instauration d'un jour de repos hebdomadaire ou encore la mise en place des premiers régimes de retraite. À travers ces revendications revenait toujours la même thématique : celle du temps. Pour reprendre une formule de François Mitterrand , il s'agissait de mener "la bataille du temps de vivre".
Ce n'est donc pas un hasard si la réduction du temps de travail ou l'octroi de congés payés ont suscité, à chaque époque, de vives controverses. La semaine de quarante heures, celle de trente-neuf heures puis les accords sur les trente-cinq heures ont été combattus avec vigueur par certaines franges du patronat, des intellectuels et des responsables politiques. Les congés payés eux-mêmes ont souvent été présentés comme la revendication d'une France paresseuse. Souvenons-nous du procès avorté de Riom, en 1942, qui entendait rendre le Front populaire et sa politique sociale responsables de la défaite de 1940.