👨‍👩‍👦 18/09/2026 reseauinternational.net  9min 9 #327032

Notes sur la dualité linguistique en Algérie - Il n'y a pas de nation polyglotte

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par Pr Djamel Labidi

En Algérie, la récente polémique sur l'enseignement de l'anglais à l'école a relancé les conflits, les affrontements chroniques sur la question linguistique. La véhémence des propos, les passions voire la violence qui s'exprime alors, indiquent bien que cette question occupe encore une place considérable, voire centrale, dans l'évolution actuelle de l'Algérie, et qu'il ne faut pas la mésestimer.

Il n'y a pas de nation polyglotte. La raison en est bien simple. Il faut parler la même langue pour se comprendre. Et il faut se comprendre pour travailler ensemble, commercer, enseigner et apprendre, échanger, débattre, partager, bref pour vivre en société, au sein d'une même nation.

L'individu est une chose, la société en est une autre. Et la société n'est pas la somme des individus. Autant il est possible et profitable pour un individu de connaitre et de parler plusieurs langues, autant pour une société, une nation cela n'a pas de sens, ou c'est le chaos. C'est sur cette confusion entre le niveau individuel et celui social de l'usage de la langue que s'est appuyée toute la propagande en faveur du français en tant que langue crypto nationale.

Je parlais de chaos. À ce sujet, un souvenir me revient. C'était en mai 2000, au début de la présidence de feu Abdelaziz Bouteflika. Je faisais partie de la Commission de réforme de l'enseignement créée par lui. La commission, de plusieurs dizaines de personnes, était constituée d'une petite minorité d'"arabisants", et une large majorité de "francisants" comme on disait alors, expressions affreuses héritées du colonialisme mais qui restaient en usage. C'était la cacophonie : une partie, la minorité, s'exprimait en arabe et l'autre, la grande majorité, en français. Un membre de la commission, à côté de moi, lisait un livre pendant les interventions en arabe. Je lui ai fait part de mon étonnement et il m'a dit : "je ne comprends pas". La querelle sur la traduction en arabe des documents, qui étaient naturellement tous en français rebondissait sans cesse. Pour les interventions, il n'y avait pas de système de traduction car cela aurait été reconnaitre que nous ne parlions pas la même langue bien que du même pays. L'atmosphère était surréaliste. Et c'est la commission qui voulait reformer l'enseignement ! J'ai démissionné de la commission après avoir expliqué mon refus d'assister à une telle farce et qu'elle illustrait bien que la question centrale était celle de la langue de l'enseignement ce que la commission se refusait de voir en face. Ce sont parait-il les travaux de cette commission qui ont servi de guide à l'action du ministère de l'éducation à partir de 2014.

Au sortir de l'aéroport

Un des traits d'un pays "sous développé" est qu'il utilise la langue étrangère dans ses relations internes : économiques, commerciales, administratives, étatiques.

Un voyageur étranger qui sort de l'aéroport d'un pays, le sait au premier coup d'œil : s'il y a, dès la route, deux langues, une locale et l'autre européenne sur les panneaux indicateurs, les enseignes, les bâtiments publics etc., il est clair que c'est la langue coloniale car si l'objectif était touristique, la deuxième langue sur les panneaux aurait été, comme partout au monde, l'anglais. Aucun pays développé, même les plus touristiques, n'a une langue étrangère, non nationale systématiquement dans son environnement. L'argument que la langue étrangère serait destinée aux étrangers, est une hypocrisie, car elle est en fait destinée à ceux des nationaux dont c'est finalement la langue d'usage. C'est curieux : ceux-là mêmes qui théorisent sur la nécessité de connaitre "une ou plusieurs langues", peuvent n'en connaitre qu'une seule, et qui plus est, étrangère, et donc être de fait monolingues, au risque de ne pas trouver leur route sans elle dans leur propre pays.

Situations de faux semblants, situation de confusion, situations périlleuses s'il en est pour la cohésion nationale, celle d'une guéguerre linguistique larvée qui peut "partir", s'enflammer à chaque moment.

On sait désormais, à travers l'expérience des dernières décennies de déchirements internes qu'ont connus bien des nations, que les conflits culturels et identitaires sont les plus terribles. Les dirigeants et responsables capables d'en préserver leur nation, de les prévenir, de les surmonter, auront un immense mérite historique.

La dualité économique, sociale et culturelle et sa reproduction 

Ce que voit le voyageur en sortant de l'aéroport porte un nom : la dualité. Elle est économique, sociale, culturelle. Cette dualité a sa source historique dans le colonialisme. Partout où il a dominé, le colonialisme a divisé, séparé la société en deux secteurs un secteur moderne par ses technologies, son mode de production et de gestion, ses services, et un secteur traditionnel, conservateur, aussi bien par son mode de production, sa technologie, que sa culture, dans l'agriculture, le petit commerce et l'artisanat. Et où a végété et survécu l'ensemble de la population autochtone. Le secteur moderne est généralement extraverti vers la puissance coloniale et il peut le rester longtemps après l'indépendance.

De l'économique, la dualité s'est étendue à tous les secteurs de l'activité sociale : l'éducation et l'enseignement, l'espace urbain, les élites, l'administration. La dualité a créé deux sociétés à l'époque coloniale. Aucun pays au monde n'a échappé à cette dualité, plus ou moins marquée, créée par la domination occidentale, puisque celle-ci a été mondiale. Ceci explique que dans tous les pays du monde, même les plus puissants, il reste encore, jusqu'à aujourd'hui, un courant occidentaliste plus ou moins influent, plus ou moins en déclin, comme c'est le cas encore par exemple en Chine, en Russie, en Inde, en Iran et bien des pays asiatiques. La guerre actuelle en Ukraine ne pourrait pleinement se comprendre sans l'existence d'un fort courant occidentaliste ukrainien.

Deux sociétés dans une même nation

Mais revenons à l'Algérie. La langue y est un bon marqueur sociologique de cette dualité. Ainsi notre voyageur durant son séjour en Algérie constatera un phénomène aussi intriguant que spectaculaire : tout y est en double comme sur les panneaux du début de son voyage : il découvrira qu'il y a deux universités, l'une en arabe et l'autre en français, deux presses, l'une en arabe, l'autre en français, et même des partis francophones et des partis arabophones. Il verra aussi que même des administrations se distinguent par la langue utilisée, l'administration populaire, les mairies et autres services de base en arabe, et la haute administration de l'État, et celle des grandes entreprises économiques, fonctionneront en français ainsi que les services bancaires. S'il est touriste, il verra que la langue utilisée change aussi avec le lieu, dans l'espace, le français sera plutôt la langue dominante des beaux quartiers, des restaurants et des hôtels huppés, et l'arabe celui des quartiers populaires de ce qu'on appelle "les gargotes". Il constatera que l'arabe est de plus en plus présent dans l'environnement à mesure qu'il s'enfonce dans le pays. Il remarquera qu'il y a tout un code subtil dans l'usage de ces deux langues. Ainsi, s'il reste assez longtemps il apprendra, comme les Algériens, à différencier à l'avance avec qui utiliser l'une des deux langues, à mille petits signes imperceptibles dans l'apparence extérieure, la tenue, l'habillement, l'approche. On sait d'intuition à qui parler en arabe et à qui en français, à qui dire "pardon" au passage, et à qui "asmahli", à qui dire "merci" et à qui "saha". Les anciens vous raconteront qu'à l'époque coloniale aussi, les gens changeaient de langue, français ou arabe, au faciès ou à d'autres détails qui distinguaient un Algérien d'un européen. Serait-ce sous d'autres formes encore le cas ?

Le voyageur aura donc l'impression de deux sociétés dans un même pays. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que la question linguistique imprègne la vie quotidienne, la vie active, partout où il va. Comme les gens, il apprendra à naviguer sans cesse entre ces deux secteurs, l'un d'activité moderne, et l'autre traditionnel. Une gymnastique permanente. Qui explique bien des tensions et des conflits de la vie sociale. Et en même temps, tout le monde fait comme si de rien n'était. Incroyable Algérie.

Le sous-développement, c'est la dualité économique et sociale

Le sous-développement, c'est la dualité économique, sociale, culturelle. Si cette dualité persiste à divers degrés, elle reproduit les formes de domination sociale les plus graves, et même des formes d'humiliation, celles qui ne sont pas uniquement celles d'une classe sur une autre, mais nationales, celles d'une société sur une autre.

Le problème devient grave, il devient politique, lorsque cette dualité est indirectement légitimée, érigée en bienfait, en atout supplémentaire, à travers une philosophie du "dualisme enrichissant", de la pluralité linguistique, comme le font les partisans du bilinguisme sociétal franco-arabe en Algérie.

Il est donc évident que la tâche première des révolutions nationales est de surmonter, résorber cette dualité, de le dépasser en une nouvelle synthèse économique et sociale, où les structures économiques et sociales, culturelles ne s'opposent pas, mais interagissent, se complètent, avancent en même temps sur le même niveau de développement et de modernité,

Comme la dualité socio-économique est le résumé du sous-développement, la fin de cette dualité est l'indicateur absolu de la sortie de ce sous-développement structurel, et de l'entrée dans un développement autoentretenu et durable.

En Algérie, la dualité économique s'est atténuée notamment grâce à la modernisation graduelle de l'agriculture, et des infrastructures de communication ainsi que l'immense effort de logement qui a touché aussi bien les villes que les campagnes. Un bon indicateur de ce progrès est l'urbanisation du pays, et l'atténuation spectaculaire de la différence ville-campagne avec de plus en plus, partout, le même mode de vie, et l'accès aux mêmes services, dans les grandes métropoles, les autres agglomérations et en particulier, ces dernières années, la sortie des territoires appelés "les zones d'ombre" (les zones défavorisées - manateq edhal") de leur isolement.

Cependant la dualité économique subsiste de façon significative encore. Elle a sa projection sur le plan culturel et linguistique à travers la dualité langue nationale- langue française. Cette dualité sociolinguistique traverse tous les secteurs. Elle reste donc un bon indicateur du degré de résorption de la dualité héritée de la domination coloniale, de la dépendance du pays et donc de ses progrès dans la modernité et le développement.

Si on n'en finit pas avec elle, la dualité des structures économiques, sociales et culturelles continuera de se reproduire par elle-même, automatiquement, par son fonctionnement spontané. Il n'est pas besoin d'avoir recours à des théories complotistes d'un mystérieux "parti français" pour les expliquer. Point n'est besoin de l'intervention de la pauvre France, qui, de plus, a bien d'autres chats à fouetter et qui a fort à faire pour éviter d'entrer elle-même dans un processus de sous-développement. Plus de 60 ans après l'indépendance, il est trop commode de tenir le vieux discours anticolonial et de ne pas voir notre entière responsabilité, aujourd'hui, en la matière.

 Professeur Djamel Labidi

Prochain article : La révolution nationale algérienne et la question linguistique

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