Le bâtiment principal de l'École polytechnique fédérale de Zurich © Roland Fischer, Zürich (Switzerland)
Par Guy Mettan
L'Asie avance, l'Europe recule, la Suisse tient bon : ainsi pourrait-on résumer le dernier palmarès des universités mondiales publié par le Times Higher Education (THE) cette semaine. Pour être fair-play, on devrait ajouter que les universités anglo-saxonnes cartonnent puisqu'Anglais et Américains continuent à truster les dix premières places. Mais est-ce étonnant quand l'évaluateur est lui-même anglo-saxon et qu'il détermine à la fois les critères de qualité et leur interprétation ?
On notera toutefois que les deux champions suisses, l'EPFZ et l'EPFL connaissent toutes deux un petit tassement puisque l'EPFZ recule de la onzième à la douzième place et se fait dépasser par l'université chinoise Tsinghua, tandis que l'EPFL glisse de la 35e à la 36e place pour la même raison. Mais l'ego suisse peut être satisfait puisque l'EPFZ reste, malgré ce petit revers, la première université d'Europe. Sur un total de 2297 universités recensées, ce n'est pas si mal ! Toutefois la Chine fait encore mieux car elle place désormais une dizaine d'universités parmi les 50 premières et une quinzaine dans le top-100, et cela sans compter Hongkong ni Singapour.
La montée en puissance des universités asiatiques, et chinoises en particulier, est donc époustouflante et cela quel que soit le système de classement, Times, ou QS World. Pour l'instant, la Chine ne menace pas l'hégémonie anglo-saxonne qui, entre Harvard, Stanford, le MIT, Cambridge, Oxford, Princeton, UCLA, Imperial College ou Caltech, se débrouille toujours pour figurer dans le top-10. On notera au passage la très bonne 8e place de l'EPFZ dans le classement QS World.
Sur le plan international. On notera un recul global des universités européennes (5 de moins dans le Top-200) et un fort recul des universités françaises, qui sortent du Top-50 et ne placent que rois des leurs dans le Top-200 (Royaume-Uni 24, Allemagne 19) tandis que l'Italie fait un bond en avant avec la progression de ses deux universités phares (Bologne et la Sapienza à Rome). Il est juste de dire que la France s'en sort beaucoup mieux dans le classement de Shanghai grâce à sa recherche de pointe (Paris-Saclay 13e et Paris Sciences et Lettres 33e) et fait bonne figure dans le QS World.
Le tableau suivant nous donne une bonne synthèse des résultats suisses :
Université QS 2027 THE 2027 Shanghai (ARWU) 2026
ETH Zurich 8e (7e) ▼ 12e (11e) ▼ 19e (22e) ▲
EPFL 22e (22e) = 36e (35e) ▼ 43e
Université de Zurich 98e (100e) ▲ Ne part. pas 65e
Université de Genève 168e (155e) ▼ 163e (166e) ▲ 55e
Université de Bâle 150e (158e) ▲ 111e (120e) ▲ 91e
Université de Berne 191e (184e) ▼ 121e (108e) ▼ 151-200e
Université de Lausanne 233e (212e) ▼ 129e (125e) ▼ 151-200e
Si l'on entre dans les détails, on constate que l'EPFZ baisse légèrement chez QS et THE, mais progresse chez Shanghai (de 22e à 19e) grâce notamment à ses 22 prix Nobel. L'EPFL quant à elle est stable chez QS et en très léger recul chez THE, tout en étant nettement plus bas (43e) dans Shanghai. Bâle est la seule université qui progresse dans les deux classements (QS et THE). Berne et Lausanne sont en recul chez QS et chez THE, avec une baisse marquée pour Berne (13 places chez THE). Genève présente des signaux contraires (recul chez QS, hausse chez THE) avec une performance remarquable et stable chez Shanghai. L'Université de Zurich enfin est en hausse chez QS, conserve un bon rang chez Shanghai, tout en étant absente du classement du Times car elle refuse d'y participer depuis 2024.
L'UZH justifie ce choix pour des raisons de méthodologie. Elle estime en effet que le Times donne la priorité à la quantité au détriment de la qualité. Son classement se focalise trop sur des indicateurs quantitatifs (comme le volume brut de publications scientifiques) au détriment de la qualité réelle de l'enseignement et de la recherche. Elle lui reproche aussi de créer de "fausses incitations" dans la mesure où la course aux indicateurs crée des biais académiques néfastes, poussant les chercheurs à produire du volume pour faire grimper l'école dans les algorithmes au lieu de se concentrer sur l'excellence scientifique. Enfin, Zurich reproche le manque d'exhaustivité du système de notation du THE qui ne reflète pas la diversité des activités d'une haute école.
Les trois classements ne mesurent en effet pas la même chose. Shanghai repose sur la recherche de très haut niveau, QS accorde beaucoup de poids à la réputation, et THE mélange enseignement, recherche et ouverture internationale. Il est donc normal qu'une même université soit à des rangs assez différents.
La méthodologie de Shanghai (ARWU) mise sur l'élite scientifique brute. Si une université n'a pas de prix Nobel ou de médailles Fields parmi ses anciens élèves ou ses professeurs, ou si elle ne publie pas massivement dans les revues Nature et Science, elle est lourdement pénalisée. Son défaut ? Elle ignore totalement la qualité de l'enseignement, le taux d'encadrement des étudiants et les sciences humaines, qui publient moins sous forme d'articles indexés.
Le Times Higher Education (THE) représente le modèle holistique. C'est un écosystème universitaire complet, qui s'intéresse en particulier à l'environnement d'apprentissage (réputation de l'enseignement, ratio doctorants/licenciés) et au transfert de connaissances vers l'industrie (financements privés). Il a toutefois l'inconvénient d'accorder une importance traditionnellement très forte aux citations des articles, ce qui a tendance à favoriser artificiellement les universités anglophones ou spécialisées en médecine.
Enfin, le QS World University Rankings insiste sur la marque et l'employabilité des étudiants. Il mesure en priorité l'attractivité internationale et l'insertion professionnelle. C'est le seul classement qui demande directement aux recruteurs et aux entreprises quelles sont les universités dont ils s'arrachent les diplômés. Près de la moitié de la note repose sur des enquêtes de perception (réputation). Mais ce biais crée un "effet d'écho" qui fait que les universités les plus anciennes et les plus connues (comme Harvard, Oxford ou l'ETH) restent solidement ancrées en haut du tableau.
Un dernier mot enfin sur les autres universités suisses. Elles font plutôt bonne figure, notamment celles du Tessin (251-300), en progression constante, et de Saint-Gall (251-300e). L'Uni de Fribourg (401-500e) et de Neuchâtel (601-800e) suivent dans le gros du peloton, tandis que les HES-SO ferment la marche aux environs de la 1200e place.
Quelles leçons tirer de ces différents résultats ? Tout d'abord, les écoles polytechniques s'en sortent bien, et très bien même, dans tous les classements : elles performent aussi bien dans l'excellence de la recherche que sur le plan académique, en termes d'employabilité de leurs diplômés. Avec un avantage de 75 000 francs de dépenses par étudiant contre 55 000 pour l'UNIGE par exemple, ce résultat est logique.
Le problème se pose pour les universités généralistes comme celle de Genève, qui réalise une spectaculaire remontée à la 55e place mondiale dans le classement de Shanghai, portée par ses 13 Prix Nobel et l'excellence de ses sciences médicales et de sa recherche expérimentale, mais fait piètre figure dans les autres classements, péjorée qu'elle est par sa réputation médiocre auprès du monde professionnel et la relative mauvaise employabilité de ses - trop ? - nombreux étudiants en sciences sociales, droit, psychologie ou lettres.
Alors que les budgets tendent à se resserrer et que Berne serre aussi la vis au financement des universités, celles-ci devront faire des choix - privilégier l'excellence dans la recherche scientifique ou miser sur l'employabilité des étudiants et le généralisme - car elles ne pourront pas exceller dans les deux domaines à la fois, surtout si elles continuent à privilégier l'augmentation du nombre d'étudiants plutôt que leur qualité.
Par Guy Mettan
Arrêt sur info, 04.10.2026:
