🌻️ 07/10/2026 essentiel.news  12min ⁑️ 12 #329149

Éolien en mer: Les dessous sales d'une énergie « propre »

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La réputation écolo de l'éolien est assurée depuis près de trente ans par des campagnes de promotion massives qui flirtent avec la propagande, qu'en est-il exactement de leur impact environnemental?

Alors qu' Antonio Guterres (le secrétaire général des Nations Unies) a récemment appelé à une "accélération de l'Agenda 2030" qui fixe les fameux "objectifs de développement durable" à l'échelle planétaire, les parcs éoliens offshore - réputés producteurs d'"énergie verte" - envahissent insensiblement l'ensemble du littoral français. A Dunkerque, ce sont pas moins de 46 éoliennes de près de 300m (une hauteur proche de celle de la tour Eiffel) qui émergeront sous peu le long de la côte, si le recours déposé au Conseil d'État par une association locale est rejeté. Nous nous sommes entretenus avec un militant ayant souhaité conserver l'anonymat suite à ce qu'il nomme "des intimidations". La situation qu'il décrit se révèle transposable à tous les territoires concernés par le déploiement de ces encombrants équipements.

En 2020, la  CNDP organise un débat public autour du futur parc éolien de Dunkerque. Les habitants, associations, élus et acteurs économiques, y trouvent l'occasion de s'exprimer sur le projet. Au terme des débats, l'enquête publique fait finalement apparaître  94% d'avis défavorables sur 2882 contributions recueillies. Au moment de cette consultation, les participants ignorent pour la plupart que la localisation du parc et son attribution sont  déjà engagées depuis plus d'un an.

L'État belge, la Région flamande, la commune de La Panne (à une dizaine de km de Dunkerque) et la société Port d'Ostende déposent un recours contre la décision de poursuivre le projet, que le Conseil d'État rejette en 2023. Puis en novembre 2024, la commission d'enquête rend un avis favorable à l'installation du parc éolien.

Ces dernières années, les pseudo-enquêtes critiques sur le secteur éolien offshore proposées dans la plupart des médias sous-entendent que la principale nuisance des parcs est simplement visuelle, comme ici dans ce reportage d'Envoyé Spécial de 2022 (qui fait même l'éloge de l'éolien offshore pour le développement de la biodiversité).

Pourtant, un examen du dossier révèle des nuisances environnementales qui dépassent largement les questions esthétiques.

A Dunkerque, le parc éolien doit être installé dans le secteur marin des Bancs des Flandres, qui comprend des espaces protégés au titre de Natura 2000. Le projet a fait l'objet d'importantes études environnementales et d'une procédure concernant plusieurs espèces protégées. En 2023, le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) rend un avis défavorable sur la demande de dérogation concernant les espèces protégées, relevant "plusieurs lacunes significatives en termes d'évaluation des impacts sur la biodiversité ainsi que des insuffisances dans les mesures proposées afin de réduire les incidences".

Les opposants au projet s'inquiètent particulièrement de la menace que représente le parc éolien sur l'avifaune et les mammifères marins. Ce sont des dizaines d'espèces d'oiseaux qui empruntent chaque année ce couloir migratoire d'importance, l'installation des machines provoquera irrémédiablement des collisions et perturbera les déplacements des oiseaux.

Par ailleurs, le chantier de Dunkerque enfoncera des pieux dans le fond de la mer du Nord, et l'étude d'impact elle-même reconnaît notamment un impact fort du bruit sous-marin sur le marsouin commun, tandis que le CNPN  dénonce l'absence de réduction du bruit à la source, mais cet avis ne pèse visiblement pas sur la décision de construire.

À cela s'ajoutent de graves pollutions chimiques documentées par la littérature scientifique: des microplastiques arrachés aux pales par l'érosion, des anodes qui se dissolvent dans l'eau Une étude européenne recense 228 substances susceptibles d'être émises par les parcs offshore, dont 62 jugées préoccupantes, via notamment les huiles et les lubrifiants.

Là encore, une autorisation environnementale est délivrée par les autorités administratives en février 2025, qui s'appuie notamment sur la  communication de la commission européenne de 2020, donnant une orientation pour les énergies renouvelables en mer.

Le rapport de référence sur l'impact environnemental des éoliennes est l'étude d'analyse de cycle de vie (ACV) réalisée par le cabinet Cycleco pour l'ADEME, datant de 2015. En plus des avertissements concernant l'impact des éoliennes sur la biodiversité, les conclusions du rapport visent le cycle de vie des machines, c'est-à-dire l'extraction des matières premières (acier, cuivre, terres rares pour certains aimants permanents), les fondations en béton et la difficulté à recycler les pales en matériaux composites. Enfin, il est reproché à l'éolien son impact sur les paysages et le cadre de vie (artificialisation, nuisances sonores et visuelles, balisage lumineux), ainsi que son intermittence, qui oblige à le compléter par d'autres sources ou du stockage.

Ces nuisances pourraient-elles être considérées comme un dommage collatéral nécessaire à l'alimentation en électricité du territoire?

Refusant de se faire qualifier d'"anti-éoliennes", les opposants au projet de Dunkerque cherchent à comprendre les tenants et aboutissants du projet du parc et découvrent, au fil des années, un empilement sans fin d'aberrations en tous genres. Ils finissent par comprendre que si l'on souhaite y trouver une logique, il ne faut pas chercher du côté de la gestion raisonnée, mais tourner le regard vers les intérêts financiers gigantesques qui se cachent derrière le projet.

Au fil de leurs recherches, se révèle en effet un système complexe d'intérêts plus ou moins transparents dans lequel interviennent l'État, les grands groupes énergétiques, les investisseurs, les organismes administratifs, les élus et les associations nationales. Les quelques habitants qui s'emparent du dossier se retrouvent alors rapidement confrontés à des acteurs disposant de moyens sans commune mesure avec ceux de leur association,  Vent Debout 59, fondée pour la circonstance et regroupant une trentaine d'adhérents.

Derrière les parcs éoliens offshore qui fleurissent sur tout le littoral français et dans le monde se trouvent de grands groupes énergétiques internationaux et, via leurs actionnaires, de puissants gestionnaires d'actifs. BlackRock, par exemple, était en mars 2026 le deuxième actionnaire déclaré de RWE (un grand groupe allemand, l'un des plus importants producteurs d'électricité renouvelable en Europe et un acteur majeur de l'éolien en mer) derrière Qatar Holding.

Rappelons que BlackRock et Vanguard figurent également parmi les principaux actionnaires institutionnels de grands groupes américains de l'économie militaire.

À Dunkerque, le projet est aujourd'hui porté par un consortium associant EDF Renouvelables et l'entreprise canadienne Enbridge, spécialisée notamment dans les infrastructures énergétiques et le transport d'hydrocarbures. Enbridge a notamment été responsable d'un important accident de pipeline au Michigan en juillet 2010: une rupture de canalisation près de Marshall a entraîné le déversement de quelques 3200 m³ de pétrole brut bitumineux dilué dans Talmadge Creek puis la rivière Kalamazoo au Michigan. L'EPA a qualifié cet accident de plus important rejet de pétrole brut lourd dans un milieu aquatique continental de l'histoire nord-américaine, un passif peu reluisant pour défendre des projets qui se disent écologiques.

Selon les militants locaux, le modèle économique à Dunkerque pourrait conduire, à terme, à une prise de contrôle plus importante par Enbridge, l'investisseur canadien, une fois le projet construit et rentable. Emerge donc la question de savoir qui possédera demain les infrastructures qui produisent l'électricité en France.

Les Dunkerquois ont d'autant plus de raisons de s'opposer au projet de l'éolien offshore que l'électricité produite ne sera pas forcément destinée à leur territoire. En effet, une fois injectée dans le réseau, l'électricité est mutualisée à l'échelle européenne et vendue sur le marché.

Rappelons que la France est aujourd'hui largement exportatrice d'électricité: après un solde record de 89 TWh en 2024, les exportations nettes ont encore atteint 92,3 TWh en 2025. Cette abondance de production entraîne à certaines périodes une forte pression à la baisse sur les prix de marché, jusqu'à des épisodes de prix négatifs lorsque l'offre dépasse largement la demande.

Le nucléaire a ses spécificités: ses risques sont soumis à un régime de sûreté particulièrement contraignant, qui explique notamment le maintien du parc français dans le giron d'EDF, aujourd'hui détenue à 100% par l'État. La "transition écologique" offre ainsi un moyen opportun d'ouvrir à la concurrence un secteur qui y était fermé avec le nucléaire.

Il est intéressant d'éclaircir un autre point. Contrairement à une idée largement répandue, l'éolien n'a pas vocation à remplacer ou réduire le nucléaire: c'est une information confirmée par la " feuille de route" PPE 3 que le gouvernement a présentée en février 2026. L'enjeu de la "décarbonation" n'étant donc pas de remplacer une technologie par une autre, se situerait-il plutôt dans le fait de déterminer qui possédera et contrôlera les nouvelles infrastructures électriques?

La  loi du 10 février 2000 a ouvert la production d'électricité à la concurrence, permettant à de nouveaux opérateurs d'investir dans des capacités de production. Dans l'éolien en mer, cette ouverture s'est accompagnée de mécanismes publics de soutien, financés notamment, historiquement, par la CSPE, une taxe payée par les consommateurs d'électricité (Depuis 2016, la CSPE a été intégrée à la fiscalité sur la consommation d'électricité, d'abord sous la forme de la TICFE, puis, depuis 2022, dans le régime de l'accise sur l'électricité).

La collectivité organise les appels d'offres, finance certaines infrastructures (notamment le raccordement assuré par le Réseau Transport Electricité -RTE) et contribue à sécuriser la rémunération des producteurs.

À Dunkerque, le contrat prévoit ainsi un prix de référence de 44 €/MWh sur vingt ans, la durée de vie du parc étant estimée à 30 ans. Lorsque les prix de marché sont inférieurs à ce niveau, le producteur bénéficie d'un complément de rémunération; lorsque les prix sont suffisamment élevés, le mécanisme peut à l'inverse conduire à une restitution à l'État.

Ainsi, les investissements sont en partie publics, les garanties sont publiques et une partie du risque économique est assumée par la collectivité, tandis que la propriété des parcs et les revenus qui en découlent restent entre les mains d'acteurs privés.

Des compensations financières importantes auraient contribué à réduire l'opposition de certains professionnels. Certains parlent même d'une forme de "rachat" des oppositions les plus gênantes.

Des "dispositifs de compensation" existent bien sur les territoires concernés par des projets offshore: certains projets prévoient effectivement plusieurs millions d'euros à destination des pêcheurs. À titre d'exemple, pour le parc de Dieppe-Le Tréport,  l'opérateur prévoit 3,9 millions d'euros de compensations pendant la phase de construction, puis 310 000 à 350 000 euros par an pendant les 25 années d'exploitation, auxquels s'ajoute un fonds d'accompagnement à la "pêche durable" doté de 5 millions d'euros. Cela contrebalancera-t-il la qualité des produits de la pêche, probablement affectés par les pollutions chimiques citées précédemment?

Cette question s'inscrit dans un contexte plus large de controverses sur la manière dont la filière éolienne obtient l'adhésion des acteurs locaux. Les soupçons de conflits d'intérêts ne relèvent pas uniquement du discours militant: le Service central de prévention de la corruption avait lui-même  alerté sur de nombreux cas de prises illégales d'intérêts (le rapport est désormais indisponible en ligne) impliquant des élus locaux dans le développement de l'éolien.

Au fil de leurs mobilisations, les militants de Vent Debout 59 ont approché des représentants de l'État et des élus, le dialogue se refermant au fil des années. Ils dénoncent notamment une disqualification de leur parole par l'invective de "complotistes" que leurs adversaires ont fini par leur imposer. Ici, comme sur d'autres sujets gênants, cette étiquette cherche à faire taire.

Les activistes expliquent s'être formés eux-mêmes au droit, aux problématiques de l'énergie et aux procédures administratives, estimant que personne d'autre ne défendait suffisamment leur territoire. Après une  pétition, la création de l'association, des réunions publiques et un travail de documentation,  Vent Debout 59 a choisi la voie judiciaire. Après l'autorisation environnementale délivrée par le préfet en février 2025, elle a déposé, le 8 avril de l'année dernière, un recours en annulation devant le Conseil d'État. Elle conteste notamment les impacts environnementaux du parc et demande l'annulation de l'autorisation accordée à l'exploitant.

Ces inquiétudes sont désormais partagées par de nombreuses personnes à l'international, concernées directement par la prédation du marché de l'éolien offshore. Des voix s'élèvent partout dans le monde pour lancer des appels au secours, comme celle de ce moine, depuis son monastère isolé de l'île d'Iona en Ecosse.

L'association Vent Debout 59 a mis en place  une collecte, afin de financer sa bataille juridique et payer les honoraires des avocats estimés entre 5 000 et 15 000 euros.

Grâce à la mobilisation de l'association, le calendrier du parc éolien a déjà reculé par rapport aux premières prévisions. Une belle victoire pour des habitants disposant de si peu de moyens, dans l'attente de la décision du Conseil d'État.

Philosophe de formation, auteure et journaliste indépendante, Alice a vécu une vie professionnelle variée dans les domaines de la pédagogie et des arts. Elle collabore également à la revue Nexus.

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