Le sociologue Pilati : « Maranza, la violence comme marchandise à exhiber et à monétiser sur les réseaux sociaux »

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par Paolo Hamidouche

Dans un contexte de marginalisation économique, la violence filmée et publiée devient un raccourci pour intégrer la sphère des créateurs de contenu.

Les manifestations étudiantes contre la vie chère, qui ont eu lieu un peu partout en Italie - à l'instar de ce qui s'est passé en France -, ont été éclipsées dans les médias par les images de quelques centaines d'adolescents, pour beaucoup mineurs, qui, les samedi 17 et dimanche 18 octobre, ont saccagé et pillé des boutiques de grandes marques à Milan. Des affrontements sur la Piazza del Duomo ont dégénéré, donnant lieu à des jets de pavés et à des attaques contre les véhicules des forces de l'ordre. Derrière ces visages dissimulés par des capuches se cacheraient les "maranza" - un terme désormais entré dans le langage courant, bien que l'on sache peu, voire rien, à leur sujet. Federico Pilati, sociologue à l'université de Bologne, a consacré ses recherches à ce phénomène ; ses travaux sont rassemblés dans un ouvrage paru en mars dernier, intitulé Maranza. Il capitalismo dello stigma (Maranza. Le capitalisme du stigmate).

Professeur Pilati, que faut-il entendre, d'un point de vue sociologique, par le terme "maranza" ?

Pr Federico Pilati : D'un point de vue sociologique, le terme "maranza" est avant tout une étiquette : une appellation qui décrit une population de l'extérieur et que, par ailleurs, certains des jeunes ainsi désignés finissent par adopter pour se définir eux-mêmes. Tout part de cette fonction d'étiquetage, car ce mot unique regroupe des groupes hétérogènes et des phénomènes très divers.

Et quel en est le signe distinctif ?

Pr Federico Pilati : Il existe un style, une mode reconnaissable : la sacoche portée en bandoulière, les Nike TN (surnommées "squalo"), une certaine coupe de cheveux. Il y a aussi le regard de l'observateur : une inquiétude face aux jeunes qui traînent dans la rue, face à "l'autre" - ce qui finit par se confondre avec le jeune à la peau d'une autre couleur. Enfin, le spectre du "maranza" peut servir d'alibi, de bouc émissaire, permettant à la classe politique, aux responsables municipaux et, en fin de compte, à l'État, de détourner l'attention des inégalités économiques vers un problème qui - chiffres à l'appui - n'est pas si manifeste dans la vie quotidienne : celui de la déviance juvénile.

Mais est-il approprié de les désigner ainsi ?

Pr Federico Pilati : Cela dépend. Le terme est apparu à Milan à la fin des années 1980 pour désigner des jeunes gravitant autour d'une certaine scène : sur YouTube, on trouve encore des playlists "maranza" composées de techno des années 1990, au style assez "beauf" ou tape-à-l'œil. Depuis, le mot s'est imposé comme une étiquette. Or, une étiquette a des effets néfastes sur ceux qui la portent, mais elle peut aussi souder des groupes et leur conférer une identité dont ils ont besoin. Les recherches empiriques révèlent toutefois une nette divergence. En ligne, le terme "maranza" sert avant tout à tourner en dérision ; même ceux qui se l'approprient le font souvent par jeu ou par provocation. Dans la rue, en revanche, si vous demandez à un jeune s'il se considère comme un "maranza", il répondra rarement par l'affirmative. Pourtant, en creusant un peu ("Que signifie ce mot pour toi ?"), certains finissent par admettre : si "maranza" signifie vivre dans la rue, alors oui. C'est ce que je démontre dans mon ouvrage : l'étiquette, bien que rejetée au premier abord, finit parfois par être adoptée comme une identité.

À en juger par les faits, ce sont également eux qui sont à l'origine des affrontements survenus lors de rassemblements organisés en ligne, au sein de groupes Telegram. D'où provient la violence chez des jeunes de ce type ?

Pr Federico Pilati : Le jeu de mots selon lequel "maranza rime avec déviance" circule souvent, y compris parmi les jeunes eux-mêmes ; mais il s'agit d'une double simplification : on prend une étiquette qui, en soi, constitue déjà une simplification, pour la lier systématiquement à une forme de déviance. Le "maranza" est alors assimilé à l'adolescent maghrébin qui vend de la drogue au pied de son immeuble, via Padova - pour reprendre le stéréotype le plus grossier. Il convient donc d'aborder ce rapprochement avec une grande prudence. Cela étant dit, il est vrai que des groupes de jeunes - que le sens commun qualifierait de "maranza" - peuvent parfois faire preuve de violence. À l'origine, on trouve souvent le désir d'obtenir quelque chose. Il peut s'agir d'une simple quête de visibilité - le besoin d'être vu -, ce qui, pour un adolescent, revêt une importance capitale. Plus souvent, hélas, il s'agit de problèmes économiques bien réels.

Comment cette quête de visibilité se manifeste-t-elle ?

Pr Federico Pilati : C'est là que les médias numériques changent la donne. Un acte violent attire beaucoup d'attention, et cette attention peut être monétisée. Dans des conditions de précarité et de marginalisation économique extrêmes, la violence filmée puis publiée devient un raccourci pour intégrer la nébuleuse des créateurs de contenu. C'est, à mon sens, l'aspect le plus intéressant, car il révèle une mutation du rapport à la violence. Elle n'est plus seulement un moyen d'arriver à ses fins - le vol, l'appropriation de biens - ; elle devient, bien souvent, la marchandise elle-même : on exerce la violence dans le seul but d'en partager les images, et sa valeur se concrétise en ligne, sur les plateformes. Cela indique qu'une grande partie de cette violence revêt une dimension performative : elle est conçue pour le public, avant même de l'être pour la victime.

Un autre aspect est celui de l'ethnicité, c'est-à-dire le malaise que l'on peut observer chez les immigrés de deuxième ou troisième génération. Quel poids accorder à la dimension ethno-culturelle et familiale ?

Pr Federico Pilati : L'ethnicité joue un rôle, mais surtout du point de vue de celui qui appose l'étiquette. Il suffit de retracer l'évolution récente du terme. Durant la période du Covid, le mot "maranza" a refait surface lors de diffusions en direct sur Twitch, pour désigner ceux qui venaient les perturber. Par la suite, il a commencé à désigner des jeunes d'origine nord-africaine, adoptant le style vestimentaire évoqué plus tôt, écoutant de la drill et parlant arabe. Enfin, par un glissement sémantique supplémentaire, il en est venu à désigner des individus perçus comme de petits délinquants, des "caïds" de quartier. Aujourd'hui, dans le discours journalistique, ce terme fait office d'instrument de dissimulation ethnique : le mot "maranza" racialise, sans pour autant avoir besoin de le formuler explicitement.

Une sorte de mot-écran.

Pr Federico Pilati : Il est inutile de dire à un jeune adulte d'origine étrangère qui vit dans la rue des choses comme "tu es étranger", "tu es nord-africain" ou "tu es musulman" : tout cela se résume en une seule formule : "tu es un maranza". Autrefois, cette insulte relevait presque du jeu ; elle signifiait "tu t'habilles comme un beauf" - ou, au pire, "tu es un frimeur" -, surtout chez les adolescents. Aujourd'hui, elle porte en elle une marque ethnique qui n'a même plus besoin d'être explicitée. C'est ce que confirme un article de ma plume, à paraître dans la revue  Problemi dell'informazione (éditée par  il Mulino), qui analyse 1438 articles de presse publiés entre 2020 et 2025. Le glissement est net. Dans les 910 articles parus en 2025, la connotation renvoie systématiquement à une occultation de l'origine ethnique et à une approche sécuritaire de la jeunesse : le maranza n'est plus une question de style, mais un problème d'ordre public, assorti d'une marque raciale implicite.

Si l'on examine les contenus proposés par les influenceurs de référence sur les réseaux sociaux, on y décèle un imaginaire typiquement consumériste - qui n'a rien d'islamique ni même de politisé : objets-symboles de statut social, richesse, exhibitionnisme. Quelle est donc leur sous-culture ?

Pr Federico Pilati : Prenons le protagoniste de l'affaire survenue à Vicence il y a quelques semaines : le tiktoker Hamza Messaf, alias "Ilvucumprà". Il a bâti son personnage sur une double composante : d'une part, une forte ethnicisation - à commencer par son nom de scène, qui reprend une ancienne appellation péjorative désignant les vendeurs ambulants étrangers - et, d'autre part, l'étalage d'un "drip luxury" : des vêtements et accessoires de luxe exhibés, mis en jeu, mis en circulation. Le rassemblement de Vicence prenait la forme d'une "aura battle", où des vêtements de marque étaient promis à celui qui se présenterait avec la pire tenue. Il s'agit d'une sous-culture qui, tout comme la trap, mise tout sur le désir de revanche sociale : montrer, "flexer", ostenter ce que l'on ne possède souvent pas dans la réalité concrète - une pratique dont les créateurs de contenu sont les premiers adeptes. C'est une culture extrêmement consumériste.

Et exhibitionniste.

Pr Federico Pilati : Simmel a montré comment la mode sert aux classes supérieures à se distinguer, et Veblen, comment la consommation ostentatoire marque la distance sociale. Ici, le paradoxe réside dans le fait que ce sont les classes populaires - souvent les plus démunies - qui exhibent ce qu'elles ne possèdent pas. La consommation opulente ne sert plus à marquer une distance vis-à-vis des classes inférieures ; elle devient le langage par lequel ces dernières tentent d'affirmer qu'elles s'en sont affranchies. Les réseaux sociaux constituent l'habitat idéal pour une telle dynamique. Ce type de contenu capte l'attention, alimente un circuit de visibilité et suscite un effet d'émulation : des cohortes de jeunes se disent alors : "S'il a réussi, pourquoi pas moi ?" Pourtant, une grande partie de ce que l'on voit relève de la fiction - une richesse mise en scène pour satisfaire l'algorithme. L'épisode de Vicence illustre ce qui se passe lorsque cette promesse quitte l'écran pour descendre dans la rue : des centaines de jeunes qui courent après une camionnette dans l'espoir d'obtenir une pièce de marque.

source :  Paolo Hamidouche

 reseauinternational.net