
par Philippe Bergerac
Un État "viril" qui gouverne comme les autres : par le fichier, la caméra et le portefeuille.
Moscou, Pékin, Bruxelles ou Washington empruntent des chemins politiques très différents tout en convergeant vers une même infrastructure : celle d'une société technocratique, à savoir une société gouvernée toujours davantage par la donnée.
Virile, traditionnelle, riche ou pas, la Russie s'oriente vers le même modèle de société technocratique (surveillance et crédit social).
C'est juste une question de temps.
Un régime qui se dit traditionnel n'a pas besoin d'aimer la Silicon Valley : il a besoin d'outils bon marché pour gouverner une société urbaine, connectée, fatiguée par la guerre et méfiante.
Ces outils existent, ils sont déjà achetés, et chaque crise (attentat, fraude massive, nouvelle mobilisation, crise budgétaire) justifie un cran de plus.
Le modèle technocratique arrive par la Russie "virile" : finit l'État fort du XXIe siècle de l'armée et l'Église !
Le "fichier", la caméra et le portefeuille que l'on peut supprimer ont pris le relais.
Ce n'est pas une question de "valeurs" :
"Virile", "traditionnelle", "orthodoxe" ou "anti-occidentale" décrit une légitimation politique.
Ça ne dit presque rien sur les outils de gouvernement.
Un État qui veut :
- mobiliser des hommes,
- contrôler les flux d'argent sous sanctions,
- identifier les protestataires,
- cibler les aides,
- surveiller les migrants,
- et réduire la fraude fiscale
... finit par les mêmes briques techniques que Pékin, Bruxelles ou Washington : identité numérique, biométrie, caméras + IA, interconnexion des fichiers, monnaie traçable.
Le récit culturel sert à vendre le dispositif ("souveraineté", "sécurité", "ordre") mais certainement pas à en changer la logique.
La tradition et la surveillance ne s'opposent pas : elle se renforcent → on protège "la famille", "le peuple", "la vérité historique" avec des fichiers mais pas vraiment avec des icônes.
La Russie n'improvise pas : elle empile depuis trente ans.
1. Écoute et Internet. SORM donne au FSB un accès structurel aux communications.
La loi Iarovaïa impose la conservation des métadonnées et d'une partie des contenus.
Les règles de 2025-2026 précisent comment chercher, croiser et transmettre : nom, passeport, INN fiscal, IP, IMEI, comptes, géolocalisation.
Ce n'est plus seulement "écouter un suspect" : c'est fabriquer un dossier numérique.
Le même principe s'étend aux banques, hébergeurs, réseaux sociaux.
2. Visage et ville.
Moscou a servi de laboratoire dès 2017.
Des centaines de milliers de caméras sont déjà reliées à la reconnaissance faciale ; l'objectif officiel est de monter vers des millions d'ici 2030, toutes branchées à de l'analyse automatique.
Le système a servi à retrouver des réfractaires à la mobilisation et des personnes présentes à des funérailles ou des manifestations.
Les régions recopient le modèle (Tatarstan, Kemerovo, Saint-Pétersbourg, etc.).
3. Identité unique. Gosuslugi (l'équivalent de FranceConnect / impôts.gouv) + Système biométrique unifié (visage, voix) deviennent la porte d'entrée des services : prêts en ligne, téléphonie pour les étrangers, démarches d'État.
Plus le service est "pratique", plus le refus de donner sa biométrie devient un handicap social.
C'est déjà un crédit d'accès, même sans note publique.
Note : en 2026, la Russie est légèrement plus avancée que la France dans l'intégration identité / authentification biométrique / services numériques.
4. Argent programmable. Le rouble numérique est en déploiement depuis septembre 2026, d'abord obligatoire pour les grandes banques et une partie du commerce.
Le portefeuille est sur la plateforme de la Banque centrale.
Chaque mouvement est visible par l'État.
On discute déjà de l'utiliser pour les prestations sociales afin de "garantir l'usage prévu".
Techniquement, c'est la condition du crédit social financier : on peut, plus tard, colorer, geler, limiter un paiement sans passer par un juge à chaque fois.
Le discours officiel nie souvent la "coloration" ; l'architecture la rend possible.
5. Une notation pour les étrangers.
En 2025-2026, Moscou construit des dossiers sur les visiteurs : biométrie, santé, famille, téléphones, "niveau de confiance".

C'est le prototype le plus explicite.
Une fois le tuyau éprouvé sur les non-citoyens, on l'étendra aux citoyens : c'est plus un choix politique qu'une révolution technique.
C'est juste une question de temps" : la guerre prolongée contre l'Ukraine permet d'accélérer le mouvement.
Trois forces poussent dans le même sens, indépendamment du folklore national.
1. La guerre et les sanctions. Coupée de SWIFT, de Visa, de beaucoup de puces et de services occidentaux, la Russie numérise pour tenir : paiements internes, contrôle des flux, substitution technologique.
Le récit de souveraineté justifie ce que, en temps de paix, une partie de la société aurait refusé.
La Chine fournit caméras, savoir-faire de censure, composants.
L'isolement n'éloigne pas du modèle technocratique : il l'accélère.
2. L'État moderne gère par la donnée. Impôts, pensions, conscription, fraude, migration, "anti-terrorisme" : chaque ministère a une raison légitime d'interconnecter.
Une fois les bases reliées, le coût politique d'un score composite baisse.
On n'annonce pas "crédit social" : on annonce
- "lutte contre la fraude",
- "sécurité des paiements",
- "ville sûre",
- "services sans paperasse".
Le résultat agrégé ressemble au modèle chinois parce que le problème administratif est le même.
3. La technique précède le nom. Le crédit social n'est pas une idéologie mystérieuse.
C'est :
- une identité difficile à falsifier,
- un historique de conformité (impôts, amendes, prêts, présence en ligne),
- des portes qui s'ouvrent ou se ferment (voyage, crédit, emploi public, aides).
La Russie a déjà le point 1
Elle construit le point 2
via le fisc, les banques, SORM, les caméras.
Elle expérimente le point 3 sur les migrants, les prestataires, les délinquants et l'opposition.
Le passage d'un fichier fragmenté à un indice unique est un saut organisationnel.
Les RAISONS de cette TECHNOCRATIE GÉNÉRALISÉE (= rendre tout mesurable et prévisible)
La mesure est généralisée parce que les états ne savent plus agir que sur ce qu'ils peuvent prévoir, et parce que la technique a rendu cette prévision individuelle, temps réel et bon marché.
Le crédit social n'est que le nom le plus honnête de cette opération.
Une entreprise, une banque, un assureur ne vivent pas de la vérité : ils vivent de la réduction d'incertitude.
Tous les pays font globalement la même chose sous d'autres étiquettes : conformité, notation / scoring, "trust", lutte antifraude, ville intelligente,...
La technocratie rend le réel suffisamment lisible pour continuer à le gérer.
Et lorsque tout devient mesurable, l'homme lui-même finit par devenir une variable du système.
Sous l'angle d'un système économique en crise, on peut aussi répondre ceci : la crise force le trait.
Comme la valeur se reproduit de plus en plus mal (automatisation, dette, saturation des marchés), le système diversifie : guerre, chaos migratoire, urgence sanitaire, écologie spectacle.
Ce ne sont pas des causes premières : ce sont des manœuvres de reproduction d'un capitalisme qui n'arrive plus à produire sa propre reproduction.
Plus la valorisation rame, plus il faut "voir", tracer, assigner, euthanasier l'"improductif".
La surveillance généralisée est la police d'une économie à bout de souffle.
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