
Duarte Branquinho
Il importe de redécouvrir Julien Freund, l'un des penseurs essentiels pour mieux comprendre le politique et, par conséquent, la politique. Indispensable parce qu'intemporel.
Source: breviario.substack.com
Philosophe, sociologue et professeur d'université, Julien Freund (1921-1993) s'inscrivit dans le prolongement de Carl Schmitt et fut l'un des principaux artisans de l'introduction de sa pensée en France, ainsi que le principal promoteur de Max Weber, tant par les traductions françaises qu'il réalisa de son œuvre que par les études qu'il lui consacra. Il fut également un penseur original et prolifique, dont l'influence s'étendit à plusieurs domaines des sciences sociales. Sa proximité avec ce que l'on appelle la Nouvelle Droite d'Alain de Benosit lui valut plusieurs attaques, auxquelles il réagit avec fermeté, clairvoyance et humour.

Freund se définissait comme «français, gaulliste, européen et régionaliste» ou, parfois, non sans ironie, comme un «réactionnaire de gauche». Mais les traits les plus marquants que relevaient ceux qui le fréquentaient étaient sa bonne humeur et son rire tonitruant.
Au Portugal, deux de ses livres furent traduits et publiés, Qu'est-ce que la politique? et Les Théories des sciences humaines, tous deux en 1977. Son influence s'y fit particulièrement sentir au cours des années 1980, avant qu'il ne tombe dans l'oubli.
À la question «Qu'est-ce que la politique?», Freund répondait dans son essai: «Nous pouvons nous fonder sur les relations et les corrélations entre les différents présupposés: commandement et obéissance, privé et public, ami et ennemi. Il nous semble cependant que la meilleure manière consiste à la caractériser par l'enchaînement des dialectiques qu'orientent ces présupposés. La politique est donc l'activité sociale qui a pour objectif de garantir, par la force, généralement appuyée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure d'une unité politique particulière, en sauvegardant l'ordre au milieu des luttes qui trouvent leur origine dans la diversité et la divergence des opinions et des intérêts». On décèle dans cette définition de Freund l'influence manifeste de Schmitt, qui affirmait que «la distinction politique spécifique à laquelle peuvent être ramenés les actes et les mobiles politiques est la distinction entre ami (Freund) et ennemi (Feind)». Il convient de préciser que, dans cette opposition, l'ennemi auquel Schmitt se réfère est l'ennemi public, l'hostis latin, et non l'ennemi privé, l'inimicus.

Schmitt constitua une référence intellectuelle majeure pour la Nouvelle Droite française, notamment pour Alain de Beonist, qui lui consacra de nombreux écrits. Il n'est donc guère étonnant que Julien Freund ait été un compagnon de route de ce courant de pensée, aussi novateur qu'incompris.

En 2020 parut Le Politique ou l'art de désigner l'ennemi, ouvrage particulièrement pertinent pour mieux comprendre cette proximité. Le livre se présente comme un triptyque: il éveille d'abord notre curiosité par une conversation entre amis, nous fait ensuite découvrir une partie de la pensée de Freund, puis s'achève sur un échange épistolaire qui nous révèle l'intimité d'une amitié allant en s'approfondissant.
Dans un premier temps, s'appuyant sur ses notes et sur la vivacité de ses souvenirs, Pierre Bérard restitue les nombreuses conversations qu'il eut avec Julien Freund en différents lieux, principalement chez celui-ci, en Alsace. Il reconstitue ainsi un dialogue savoureux, autour d'une table à laquelle nous prenons place dès les premières pages. La discussion intelligente des idées, toujours émaillée d'humour et de références gastronomiques, nous invite à y participer mentalement, en nous remémorant thèses et auteurs, sujets et controverses, en formulant des commentaires et en réexaminant certains concepts. Freund cesse alors d'être un auteur lointain: il se rapproche de nous et, au-delà de l'admiration, nous en venons à éprouver pour lui de l'amitié et à entendre son rire communicatif.

La collaboration de Julien Freund avec la Nouvelle Droite se traduisit par sa participation à des colloques du GRECE et par la publication d'articles dans des revues telles que Nouvelle École ou Études et Recherches. La deuxième partie du livre rassemble ces contributions, parmi lesquelles figurent un article consacré à une analyse du politique, une défense de l'aristocratie présentée au colloque du GRECE de 1975, un long essai sur la pensée de Carl Schmitt et une étude sur le fascisme, qui constitue un commentaire du livre Entretien sur le fascisme de Renzo De Felice.
La complicité entre Freund et la Nouvelle Droite lui valut les attaques habituelles de la part des «antifascistes», qui allèrent jusqu'à l'accuser d'avoir inspiré un attentat terroriste en Italie ! Plutôt que de réfuter de telles accusations, aussi graves qu'extravagantes, rappelons que Julien Freund fit partie de la Résistance française dès 1941. Cependant, contrairement à tant d'autres, il refusa les honneurs et les avantages qui auraient pu en découler, déclarant, dans une perspective schmittienne: «Le résistant est un combattant; dans une situation d'exception, il opère la discrimination entre ami et ennemi et assume tous les risques».
Freund alla plus loin encore, affirmant que ce n'était pas seulement par ignorance historique ou par malhonnêteté intellectuelle que son passé de résistant ne lui fut d'aucun secours face à ceux qui le vilipendaient. Il observa avec perspicacité que «la Résistance appartient pleinement à l'ancien monde, celui des réflexes vitaux qui s'éveillent lorsque le territoire est envahi par l'ennemi». Il en conclut que «c'est cet attachement presque paysan à la terre que l'on prétend aujourd'hui abolir», car «les élites se sont affranchies de ces attaches» et sont devenues transnationales, méprisant «des liens qui ne sont à leurs yeux que des entraves».

Entre 1973 et 1990, Julien Freund et Alain de Benosit entretinrent une correspondance régulière. Ce dialogue épistolaire est reproduit dans la dernière partie du livre, accompagné de notes soigneusement établies qui aident à comprendre le contexte de certains passages. Le plus intéressant est de constater que les deux hommes se rapprochent progressivement, dans un respect mutuel, jusqu'à devenir amis, comme en témoigne l'évolution de leur formule d'adresse, qui passe de «Cher Monsieur» à «Cher Ami». Dès la première lettre, nous apprenons qu'ils se lisent mutuellement et qu'aux éloges ils joignent l'exigence ainsi que, lorsque cela s'avère nécessaire, l'éclaircissement ou, plus exactement, la précision. Le thème récurrent est celui de la publication d'articles et d'ouvrages, de la préparation de revues, des projets de livres... Bref, un régal pour quiconque s'intéresse à ces deux auteurs.
Freund est un auteur dont l'œuvre semble inépuisable, notamment en raison de sa lumineuse actualité. Sa thèse de doctorat portait sur «l'essence du politique», et la permanence du politique demeure, tout comme la nature humaine. Comme l'écrit Alain de Beonist, Julien Freund fut «un théoricien et un pédagogue du réalisme politique». Il est urgent de le redécouvrir.
Article publié au Portugal dans Sol.