Préambule
Dans les années 60, le prix Nobel Ilya Prigogine introduisait la notion de structure dissipative. Un cyclone ou une société humaine en sont des cas particuliers. Plus récemment, le physicien danois Per Bak (1) a montré que les structures dissipatives s'auto-organisent en décrivant des cycles autour d'un point critique. S'il est clair que les cyclones décrivent des cycles, il est moins clair que les sociétés humaines en font autant. C'est pourtant ce que montrent de façon convaincante Peter Turchin et Sergey A. Nefedov dans leur livre « Secular cycles » (2).
Les cycles séculaires de Turchin et Nefedov
Quant à la notion de point critique, la physique en fournit un exemple avec la transition, dite continue, entre un liquide et sa vapeur. Il était donc naturel de chercher à savoir s'il existe une relation quelconque entre l'évolution économique d'une société et l'état d'un fluide au voisinage du point critique (3, 4).
Plus vous élevez la température d'un fluide, plus ses molécules s'agitent. Saupoudrez du sucre sur une fourmilière, vous voyez les fourmis s'agiter. Découvrez une source d'énergie comme le pétrole et l'économie humaine en fait tout autant. Les économistes parlent de refroidissement et de surchauffe économique. Il existe donc bien une « température » de l'économie. On peut la caractériser par ce qu'ils appellent l'offre.
Un jour, un ami a acheté un ipad ou équivalent. Plusieurs membres de votre famille ont fait de même. Ils en sont contents car, à tout moment, ils trouvent l'information dont ils ont besoin. Vous vous demandez pourquoi ne pas en acheter un aussi? Le sociologue Émile Durkheim a appelé cela la « pression sociale ». Il la voyait comme la pression des molécules dans un fluide. Elle caractérise ce que les économistes appellent la demande.
L'état d'un fluide peut être caractérisé par son volume, qui est lui-même fonction de sa température et de sa pression. La relation qui lie le volume à la température et à la pression s'appelle l'équation d'état. Au voisinage du point critique, elle est bien représentée par ce qu'on appelle l'équation de van der Waals. C'est l'équation d'une surface dont une partie doit être remplacée par ce qu'on appelle des paliers de condensation sur lesquels deux formes différentes du fluide sont en présence sans se mélanger: une forme liquide et une forme gazeuse appelée aussi vapeur.
Dans le cas de l'économie, y-a-t'il aussi une relation liant le volume de la production à l'offre et à la demande? Dans une suite d'articles de mon blog, je montre que c'est effectivement le cas et que l'équation de van der Waals représente assez bien cette relation (5). J'identifie les paliers de condensation à ce que certains appellent la « falaise de Sénèque » (6). Elle correspond à une chute brutale de la production économique au cours de laquelle la société se divise en deux parties qui n'interagissent plus: l'une correspondant à une économie de luxe et l'autre à une économie de subsistance. C'est la phase de crise de Turchin et Nefedov. Elle est suivie d'une phase de dépression durant laquelle une nouvelle société se forme peu à peu, tandis que la température économique remonte. L'économie traverse alors une nouvelle phase d'expansion suivie d'une phase de stagflation au cours de laquelle la température économique redescend progressivement pour atteindre la phase de condensation suivante qui provoque une nouvelle crise.
Dans le texte ci-dessous, paru sur mon blog, je décris ma propre expérience depuis la phase de crise de la dernière guerre mondiale, jusqu'à la phase de stagflation actuelle. Je montre qu'à chaque phase correspondent des modèles économiques différents et j'en déduis un certain nombre de conséquences quant à l'avenir de nos sociétés. [François Roddier, le 6 juillet 2016]
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Les quatre phases de l'économie
Suite aux développements théoriques un peu aride des billets précédents, je propose à mes lecteurs de les illustrer brièvement à l'aide de mon expérience personnelle.
La première phase de l'économie que j'ai connue est une phase de crises, traversée dans ma petite enfance: l'occupation allemande pendant la deuxième guerre mondiale. Mes parents habitaient à la lisière de Paris, près du bois de Boulogne. Lorsque l'aviation alliée a attaqué les usines Renault de Boulogne-Billancourt, nous nous sommes réfugiés chez ma grand-mère dans le cinquième arrondissement. J'entends encore le son des alertes nocturnes et je me revois descendre à la cave avec mes parents. Le souvenir qui me reste de cette époque est l'espoir d'une libération proche, mais qui tarde toujours à arriver.
La phase de dépression qui a suivi a duré une dizaine d'années. Elle se caractérise par une demande très forte et une offre excessivement faible. La population, notamment dans les villes, manquait d'à peu près tout. Les tickets d'alimentation ont subsisté jusqu'en 1949. Peu à peu la situation s'est améliorée mais, en 1954, on s'inquiétait encore de la malnutrition au point que Mendès France a fait distribuer du lait aux enfants des écoles. Politiquement, ce fut une époque très instable, le gouvernement changeant parfois tous les six mois.
Le début de la phase d'expansion coïncide avec celui de la cinquième République. J'avais alors 22 ans. Il n'y avait ni mendiants ni chômeurs. Avec des salaires en constante augmentation, le pouvoir d'achat s'accroissait rapidement. Sur la surface de Van der Waals, cette phase de l'économie correspond à une isotherme à température élevée (voir deuxième figure du billet 90), ce qui se traduit par une offre élevée tandis que la demande, enfin satisfaite, tend à baisser.
C'est l'époque où, pour compenser cette baisse de la demande, la publicité a fait son apparition. On parlait alors de «réclame» et elle se limitait aux journaux. Je ne saurais citer aucune publicité dans la rue antérieure à cette date. Les premières furent si frappantes que je m'en souviens encore. Cela allait de la plus banale: «Les piles Wonder ne s'usent que si l'on s'en sert», à la rengaine: «Du bo, du bon, Dubonnet», en passant par l'actualité: « Les Républiques passent, les peintures Soudée restent».
Il est clair que, pour un produit donné, la demande diminuait au fur et à mesure que le marché en était saturé, mais l'apparition constante de nouveaux produits innovants compensait largement ces baisses de demandes particulières en maintenant la demande globale. Dans mes précédents billets, j'ai traduit cela en disant que l'offre maintient la demande comme la température maintient la pression dans une chaudière. L'économiste français Jean Baptiste Say en avait conclu que l'offre créait de la demande. Dans son livre «l'ère de l'opulence», John Kenneth Galbraith fait le même constat.
La phase de stagflation est bien illustrée par l'économie actuelle. Le chômage est endémique. Les salaires sont à la baisse. Le pouvoir d'achat diminue régulièrement, à commencer par celui de la partie la plus pauvre de la population. Cela se traduit par une demande trop faible en regard de l'offre. Alors que la production stagne, des hordes de poids lourds sillonnent nos autoroutes à la poursuite hystérique de clients potentiels. Sur la surface de Van der Waals, cela se traduit par une baisse de la pression et de la température de l'économie, baisse qui serait pourtant souhaitable d'autant plus que le climat se réchauffe et que nos ressources en énergie diminuent.
Une société humaine se trouve ainsi dans des situations économiques très différentes suivant la phase du cycle qu'elle traverse. Selon l'époque à laquelle il vit, un économiste va décrire des faits bien différents. Il pourra même aboutir à des conclusions opposées de celles qu'il aurait tirées s'il avait vécu dans une économie de phase opposée.
Adam Smith est considéré comme le premier grand économiste. Il a vécu en Angleterre dans une phase d'expansion. Il était donc naturel qu'il décrive une économie d'expansion. Il se trouve que c'est la plus simple car, située au dessus de la température critique, ses lois s'apparentent à celles des gaz parfaits. Sans savoir qu'il s'agit des lois de la mécanique statistique, Adam Smith les attribue à une «main invisible» qui fait que l'intérêt de chacun coïncide avec l'intérêt général. Il en déduit un peu hâtivement qu'il s'agit d'une loi générale et en fait la base du «libéralisme économique».
On sait aujourd'hui qu'on ne peut mathématiquement optimiser un ensemble en optimisant individuellement chacune de ses parties (voir billet 2). Les principes du libéralisme économique sont donc viciés à la base. Il est facile de s'en rendre compte en considérant une économie dans la phase opposée, pour laquelle la «température économique» est en dessous du point critique.
Nous avons vu que c'est une économie de crises durant laquelle la société passe brutalement de l'abondance à la pénurie et s'endette. Karl Marx a connu une telle phase et l'a décrite mieux que tout autre. Il est clair qu'en période de pénurie, découvrir une source de biens matériels, sans la partager avec les autres, satisfait l'intérêt particulier sans satisfaire l'intérêt général, ce qui contredit Adam Smith. Même les insectes le savent et partagent entre eux l'information!
L'analyse de Marx a conduit au communisme, une attitude radicalement opposée à celle du libéralisme. Elle a divisé le monde en deux blocs qui se haïssent mutuellement. N'est-il pas grand temps de réaliser qu'il s'agit seulement de réponses à des phases très différentes de l'évolution économique et d'agir en conséquence?
Restent enfin les deux phases intermédiaires que sont la dépression et la stagflation. Elles sont souvent confondues car toutes deux sont des phases de stagnation de l'économie. La première est une phase de stagnation dans la pénurie tandis que l'autre est une phase de stagnation dans l'abondance.
Si l'on cherche à affecter le nom d'un économiste à ces phases, le nom de John Maynard Keynes vient immédiatement à l'esprit. Il a traversé et théorisé la grande phase de dépression de 1929. L'apport essentiel de Keynes a été de montrer que l'économie ne s'auto-régule pas comme on le croyait jusque là et qu'une intervention gouvernementale peut être nécessaire. Il n'a malheureusement pas distingué clairement la dépression de la stagflation.
Un simple regard à la surface de van der Waals, reproduite à nouveau ici, montre la politique à adopter. En cas de dépression, il faut agrandir la taille du cycle économique ce qui implique d'internationaliser les échanges. C'est ce qui a été réalisé avec succès après la dernière guerre mondiale en créant la communauté européenne du charbon et de l'acier. En cas de stagflation, il faut au contraire régionaliser l'économie de façon à diminuer la taille du cycle et passer au plus près du point critique. On n'évite pas la crise mais on en minimise l'impact en réduisant la hauteur de la chute.
On retrouve ainsi la stratégie d'alternance entre les grandes structures et les petites structures que l'évolution biologique suit naturellement avec la sélection r et K. L'évolution culturelle est malheureusement beaucoup plus rapide et l'homme a encore du mal à s'y adapter. Il tend à réappliquer les méthodes qui ont eu du succès dans une certaine phase de l'économie à une phase qui est maintenant son opposée. Ce faisant, il court régulièrement à la catastrophe. Cela fait partie de son apprentissage.
L'Amérique du Nord et à sa suite l'Europe sont aujourd'hui en stade de stagflation. Un coup d'œil à la surface de van der Waals montre qu'on ne peut maintenir la croissance économique qu'en longeant la falaise de Sénèque de plus en plus loin du point critique. C'est ce qu'on fait en internationalisant l'économie. C'est ce à quoi conduira tout traité transatlantique. Mais plus on s'éloigne du point critique plus la hauteur de la falaise augmente et plus la chute sera catastrophique.
Or cette chute est inévitable, car nos ressources énergétiques sont finies. Il serait donc beaucoup plus sage de régionaliser l'économie, mais cela implique une décroissance économique, donc des dettes à résorber. Peu d'économistes sont prêts à l'accepter, encore moins à le suggérer. Rappelons seulement que les romains se sont trouvés devant la même situation. Ils n'ont pu maintenir leur économie qu'en étendant continuellement leur empire. On en connait le résultat. L'occident a mis des siècles à s'en remettre. Cette fois l'effondrement risque d'être beaucoup plus grave car la taille des populations et des énergies mises en jeu sont beaucoup plus importantes. Qu'on se le dise.
Par François Roddier | 29 mai 2016
(1) Per Bak, Quand la nature s'organise, Flammarion (1999).
(2) Peter Turchin and Sergey A. Nefedov, Secular cycles, Princeton (2009).
(3) François Roddier, Res Systemica, vol. 14, article 01.
(4)
(5) francois-roddier.fr et articles suivants.
(6) theoildrum.com
Source: francois-roddier.fr
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