« Aucun doute : l'ISIS d'il y a seulement deux ans était la force paramilitaire la plus puissante de l'histoire moderne ; bien dirigée, généreusement armée et bien lotie en ressources, il avait forgé un empire chevauchant deux États souverains et dévasté leurs armées. Cependant, ce n'est plus le cas. Révolue l'époque de l'État islamique qui consume la Syrie comme un cancer ». [La défaite d'ISIS, Andrew Illingworth, Almasdar News]
La Russie et ses alliés ont expulsé ISIS de son dernier bastion urbain en Syrie. La coalition syrienne va maintenant se tourner vers les nombreux points chauds du pays où des groupes liés à Al-Qaïda se sont retranchés, dans l'attente que l'armée syrienne lui porte le coup fatal.
Lundi, les médias libanais ont rapporté que l'Armée arabe syrienne - à laquelle se sont jointes des troupes de combat du Corps de la Garde révolutionnaire iranienne (IRGC) et du Hezbollah - a repris la ville d'Abu Kamal dans la province de Deir Ezzor. La ville était le dernier bastion du groupe terroriste ISIS, qui contrôlait autrefois une vaste étendue de terres s'étendant du nord de l'Irak au centre de la Syrie. Aujourd'hui, le groupe a été chassé de sa dernière cachette urbaine et dispersé dans les terres arides comme une tribu nomade errant dans le désert. Abu Kamal était la « dernière position » d'ISIS, la dernière chance de repousser les forces loyalistes progressistes et d'inverser le cours de la guerre. Or, l'attaque à trois volets s'est avérée trop lourde pour les djihadistes démoralisés ; ils ont fui la ville vers le nord ou se sont rendus aux troupes syriennes sur le périmètre. Ainsi, ISIS [Daech ou Etat islamique, ndlr] n'occupe plus aucune des grandes villes qui constituaient autrefois l'État-proto-étatique wahhabite naissant. Le groupe a été sévèrement défait, son leadership est en lambeaux et le califat étoilé touche à sa fin.
Ce qui se passe ensuite en Syrie est d'une importance cruciale. Bien qu'une grande partie du pays reste sous le contrôle de groupes liés à Al-Qaeda et des autres milices sunnites, le président russe Vladimir Poutine estime que la phase de guerre chaude touche à sa fin et il souhaite entamer les préparatifs en vue d'un règlement politique. Ce point de vue est partagé par toute l'administration Poutine, y compris le vice-ministre de la Défense Valery Gerasimov. Lundi, Gerasimov a déclaré:
« La phase active de l'opération militaire en Syrie est presque terminée. Grâce à nos efforts conjoints, les terroristes sont exterminés dans la région d'Al-Bukamal, à l'est de la Syrie, et le long de la frontière syro-irakienne. Les autres groupes militants seront bientôt complètement éradiqués, ce n'est qu'une question de temps, ce qui nous permettra de passer à un règlement post-conflit ».
Il convient de noter que les médias occidentaux ont complètement ignoré la défaite d'ISIS à Abu Kamal, principalement parce que c'est la coalition dirigée par les Russes qui a porté l'estocade. Dans le climat actuel aux États-Unis, tous les faits qui ne soutiennent pas l'hystérie anti-Russie qui a balayé le pays, ne sont pas rendus public. Alors que les gros titres du New York Times auraient dû dire : « La Russie écrase ISIS en Syrie », ils se sont plutôt concentrés sur les détails insignifiants du dernier scandale sexuel.
Début des pourparlers post-ISIS
Lundi, Poutine a rencontré Bachar el Assad dans la ville russe de Sotchi, pour discuter de la fin des opérations militaires et de la prochaine phase de cette guerre de 7 ans. Le Président syrien a exprimé sa profonde gratitude à l'homme qui, à bien des égards, a sauvé la Syrie d'un sort semblable à celui de la Libye ou de l'Irak.
« J'ai transmis à M. Poutine et au peuple russe notre gratitude pour les efforts déployés pour sauver notre pays. Au nom du peuple syrien, je vous salue et vous remercie tous, vous les officiers, combattants et pilotes russes qui ont pris part à cette guerre ».
M. Poutine pense que la défaite d'ISIS à Abu Kamal offre aux belligérants l'occasion de régler leurs différends et de parvenir à un accord qui mettra fin aux combats. Il ne fait aucun doute qu'on demandera à Assad de faire des concessions qu'il ne ferait pas autrement, pour satisfaire les objectifs de ses alliés russes. Mais Poutine ne veut pas que la Syrie devienne son Vietnam, il n'a pas l'intention de recourir à l'Armée de l'air russe pour reconquérir chaque centimètre carré du territoire souverain syrien. Comme il l'a dit dès le début, ses plans impliquent l'anéantissement des forces terroristes opérant dans le pays, ni plus ni moins. C'est pourquoi les résultats obtenus à Abu Kamal sont si importants pour façonner l'ordre du jour. ISIS a été vaincu et les enclaves dans lesquelles se trouvent actuellement les autres groupes d'insurgés feront l'objet d'une vaste opération de nettoyage, qui mettra définitivement fin à la menace terroriste en Syrie. La sécurité finira par être rétablie et le gouvernement s'attellera à la tâche ardue de reconstruire ses villes et infrastructures décimées. Mais il faut d'abord parvenir à un règlement.
Plus tard dans la semaine, Poutine rencontrera des dirigeants iraniens, turcs et (peut-être) saoudiens. Les intérêts géopolitiques de toutes les parties sont très différents, mais pas nécessairement inconciliables. La Turquie, par exemple, pourrait accepter de retirer ses troupes du nord de la Syrie, si Poutine leur donne l'assurance que les Kurdes ne seront pas autorisés à établir un État indépendant à la frontière sud de la Turquie. Les Kurdes pourraient également être disposés à accepter un second choix, à défaut de la « pleine souveraineté de l'État », s'ils se voient accorder une autonomie suffisante pour fonctionner comme entité culturellement indépendante. Reste le principal problème : les États-Unis et leurs alliés israélo-saoudiens, qui veulent encore renverser Assad, cloisonner le pays et transformer la Syrie en un autre état-major américain au cœur des plus grandes réserves énergétiques du monde. La défaite d'ISIS n'a pas changé les ambitions stratégiques de Washington ni sa détermination à occuper la Syrie, même après la fin des hostilités.
Le ministre de la Défense, James « Mad Dog » (Chien Fou) Mattis a déjà déclaré que les États-Unis ne quitteront pas la Syrie après l'écrasement d'ISIS. Voici ce que Mattis a dit lors d'un récent point de presse, le 13 novembre :
« Nous n'allons pas nous en aller tout de suite, pas avant que le processus de Genève n'ait été rompu... Nous allons nous assurer d'instaurer les conditions d'une solution diplomatique... Nous devons obtenir l'arbitrage de l'ONU à Genève pour faire avancer ce dossier. »
Lorsqu'on a demandé à Mattis de fournir la justification juridique de l'occupation américaine actuelle de l'est de la Syrie, il a répondu : « Vous savez, les Nations Unies ont dit qu'ISIS... fondamentalement, nous pouvons pourchasser ISIS. Et nous sommes là pour les éradiquer de la région ».
Les Nations Unies n'ont jamais approuvé l'intervention des États-Unis en Syrie, mais c'est sans doute un point discutable, étant donné le bilan lamentable de Washington en matière d'irrespect du droit international. On le constate, les États-Unis prévoient de rester longtemps en Syrie, ce qui va compromettre les perspectives de paix. Regardez ce que dit NPR :
« Selon l'Organisation internationale pour les Migrations, un nombre croissant de Syriens qui se sont enfuis retournent chez eux, plus de 600 000 d'entre eux ayant fui au cours des sept premiers mois de cette année.
L'agence des Nations Unies pour les migrations indique que ce nombre est comparable au nombre de retours pour toute l'année 2016.Le gouvernement syrien a insisté sur le fait que les gens rentrent chez eux, rapporte Ruth Sherlock du NPR, et les médias d'État ont publié des photos et des comptes rendus de ces retours...
La plupart de ceux qui sont rentrés chez eux - 84% - ont été déplacés à l'intérieur de la Syrie. Le deuxième plus grand nombre de personnes déplacées... reviennent de Turquie, suivie du Liban, de la Jordanie et de l'Irak », ajoute l'OIM (N. U. : Plus de 600 000 Syriens sont rentrés chez eux en 2017, NPR)
Les réfugiés syriens rentrent chez eux en grand nombre, ce qui souligne encore davantage l'impact positif de l'intervention russe sur le rétablissement de la sécurité dans tout le pays. Le président russe et ses généraux ont empêché un autre pays du Moyen-Orient d'être inutilement ravagé et plongé dans une guerre fratricide. Cependant, si Poutine a réussi une grande partie de ce qu'il avait entrepris lorsqu'il a lancé sa campagne en septembre 2015, les mandataires américains du FSD, majoritairement kurde, ont pris possession de presque tout le territoire à l'est de l'Euphrate, créant ainsi la partition de facto que Poutine espérait éviter. Comment résoudre cette situation sans conflit entre Washington et Moscou ?
C'est impossible. Il ne peut y avoir de règlement politique sans que les États-Unis renoncent au contrôle du territoire syrien et abandonnent leur projet malavisé de redessiner la carte du Moyen-Orient. Mais cela va-t-il effectivement arriver ?
Tout dépend de Donald Trump. Si Trump veut vraiment mettre fin au conflit, les Saoudiens et les Israéliens s'y conformeront probablement. Mais si Trump est convaincu que la Syrie n'est qu'une escarmouche dans une guerre beaucoup plus large avec l'Iran, il pourrait alors choisir de doubler les effectifs en établissant des bases à l'est de l'Euphrate, tout en intensifiant les tensions dans d'autres parties de la région. Est-ce de cela qu'il s'agit ? Le prince héritier a-t-il collaboré avec les agents de Trump pour arrêter Saad Hariri ? L'administration essaie-t-elle d'attiser les braises du Moyen-Orient en feu, espérant ainsi détourner l'attention vers Téhéran ?
C'est possible. Trump n'a jamais caché sa haine de l'Iran, mais jusqu'où est-il prêt à aller ? Est-il prêt à mener le pays à la guerre ? Voici l'extrait d'un article de Josh Rogin, paru dans le Washington Post, qui illustre comment les médias (et leurs collègues du groupe de réflexion ?) instrumentalisent les événements en Syrie pour défendre leurs arguments contre l'Iran. Voici ce qu'il dit :
«... le régime d'Assad et l'Iran se préparent à la prochaine phase de la longue guerre dans laquelle ils tenteront de conquérir le reste du pays. La réussite de l'Iran dépend en grande partie de ce que les États-Unis reconnaissent puis contrent cette stratégie. »Téhéran déverse des milliers de combattants dans les territoires nouvellement acquis et y construit des bases militaires. Bien que les forces soutenues par les États-Unis détiennent des territoires à l'est de l'Euphrate dans le sud-est de la Syrie, ainsi que le long des frontières d'Israël et de la Jordanie dans le sud-ouest, l'Iran a déclaré son intention d'aider Bachar el-Assad à reprendre toute la Syrie... » [Les États-Unis doivent se préparer pour contrer la prochaine initiative iranienne en Syrie, Washington Post]
Trump croit-il à ce non-sens ? L'Iran n'a pas « conquis la Syrie ». Il a été invité à contribuer à soutenir le gouvernement souverain dans sa lutte contre les étrangers djihadistes qui ont détruit le pays et tué des dizaines de milliers de personnes. L'analyse de Rogin est complètement dissociée de la réalité.
Voici d'autres extraits du même article :
« Un groupe de travail composé d'anciens hauts responsables diplomatiques et militaires américains a offert des suggestions quant à la façon dont Trump pourrait empêcher l'Iran de prendre le contrôle de ce qui reste de la Syrie libérée et tenir sa propre promesse de contenir l'influence iranienne dans la région ».
En parlant de « Syrie libérée », Rogin fait sans doute référence au territoire à l'est de la Syrie actuellement occupé par les forces spéciales américaines et leurs mandataires kurdes. En voici d'autres:
« C'est urgent... les États-Unis doivent opposer de réels obstacles à la poursuite par Téhéran de la victoire totale du régime d'Assad en Syrie »,... l'administration Trump doit accroître son aide aux communautés sunnites qui ont la chance de vivre hors de portée du pouvoir d'Assad et aider les groupes locaux soutenus par les États-Unis à contrôler un territoire précieux au sud-est de la Syrie... » (Washington Post)
Escalade du conflit ? Est-cela que veut Rogin ? Intensifier la guerre ? Et pour quelles raisons ?
Il faut donner carte blanche aux ennemis du gouvernement syrien dans leur lutte pour le changement de régime. N'est-ce pas l'essentiel de ce qu'il dit ?
Encore une citation de Rogin :
«... les États-Unis devraient travailler avec des alliés régionaux pour empêcher l'Iran d'envoyer des armes et des troupes en Syrie. Pour ce faire, il faudrait interdire les expéditions de marchandises par voie maritime et veiller à ce que les forces appuyées par les États-Unis contrôlent les principales villes frontalières en Syrie et Irak. De telles initiatives pourraient contrer l'agression iranienne sans déclencher de conflit armé avec Téhéran » (Les États-Unis doivent se préparer pour la prochaine initiative iranienne en Syrie, Washington Post)
L'analyse de Rogin ressemble à un roman de science-fiction. Il veut que les États-Unis se livrent à des actes de piraterie clairement illégaux pour empêcher un gouvernement souverain d'aider un voisin dans sa lutte contre les terroristes étrangers. Il veut également que Trump bloque les routes terrestres critiques qui relient Beyrouth, Damas, Bagdad et Téhéran, imposant ainsi un cordon militaire tout autour du pays. Rogin pense que les États-Unis ont le droit de décider arbitrairement de ces questions, sans l'approbation des Nations Unies.
C'est de la folie ; et pourtant, c'est la raison pour laquelle les néoconservateurs souhaitent étendre la guerre au-delà des frontières syriennes. Plus que tout, les néocons veulent entraîner les États-Unis dans une guerre contre l'Iran. C'est leur priorité numéro 1.
Mais qu'en est-il de Trump ? Que veut Trump ? Veut-il devenir le leader « exalté » qui plonge son pays dans une autre guerre mondiale sanglante ou veut-il mettre en œuvre les politiques non-interventionnistes qu'il a soutenues pendant sa campagne ?
Quelle option choisira-t-il ?
Par Mike Whitney | 24 novembre 2017
Mike Whitney vit dans l'État de Washington. Il est l'un des auteurs de 'Hopeless: Barack Obama and the Politics of Illusion (AK Press). Hopeless est également disponible en édition Kindle. On peut le joindre à email protected
Cet article a été publié par Counterpunch sous le titre: ISIS Last Stand; End Times for the Caliphate
Traduction de l'anglais pour Arrêt sur info par Dominique Macabies ( email protected)
Source: arretsurinfo.ch