Retirer l'échelle. Par Anis Chowdhury et Jomo Kwame Sundaram

13-05-2019 les-crises.fr 9 min #156272

Source :  Consortium News, Anis Chowdhury & Jomo Kwame Sundaram, 22-02-2019

Le 22 février 2019

Les pays industrialisés ont progressé par des moyens qui ont été ressentis comme inadmissibles pour le monde en voie de développement, écrivent Anis Chowdhury et Jomo Kwame Sundaram à Kuala Lumpur.

Agence Inter Press

La notion de BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et plus tard Afrique du Sud) a été concoctée par Jim O'Neill de Goldman Sachs. Son acronyme de 2001 a d'abord été perçu comme une reconnaissance opportune, sinon tardive, de la montée du Sud.

Mais si l'on sort la Chine des BRICS, il ne reste plus que les RIBS. Si les RIBS se sont sans doute développés au cours des dernières décennies, leur expansion a été assez inégale et beaucoup plus modeste que celle de la Chine, tandis que l'économie post-soviétique russe s'est contractée de moitié pendant les trois premières années de « thérapie de choc » de Boris Eltsine en 1992-1994.

Comme on pouvait s'y attendre, Goldman Sachs a tranquillement fermé son fond d'investissement BRICS en octobre 2015 après des années de pertes, marquant la  « fin d'une époque », selon Bloomberg.

Les poussées de croissance dans le cône sud de l'Amérique du Sud [région géographique et culturelle au sud du Tropique sud comprenant le Chili, l'Argentine et l'Uruguay, et plus largement le sud du Brésil, le Paraguay et la Bolivie, NdT] et en Afrique subsaharienne ont duré plus d'une décennie, jusqu'à l'effondrement des prix des produits de base provoqué par les saoudiens à partir de 2014. Mais la récente montée en puissance du Sud et la convergence des pays en développement avec l'OCDE, dont on a fait l'éloge récemment, sont restées en grande partie une problématique est asiatique.

Empêcher l'émulation

De plus en plus, la Chine et la Corée du Sud poursuivent leur ascension après le « big bang » financier du Japon et la stagnation qui s'en est suivie il y a trois décennies. Ils ont progressé et connu une croissance rapide pendant de longues périodes précisément parce qu'ils n'ont pas suivi les règles établies par les économies avancées.

Bukchon Hanok Village, Séoul, Corée du Sud. (Doug Sun Beams via Flickr)

La politique industrielle - impliquant les entreprises publiques, les accords de transfert de technologie, les marchés publics, les conditions strictes pour les investissements étrangers directs et d'autres interventions en faveur du développement - a été condamnée par le Consensus de Washington, qui encourage la libéralisation, la privatisation et la déréglementation en faveur des grandes sociétés transnationales.

Des entreprises d'État bien gérées, des pratiques d'approvisionnement du gouvernement et une protection efficace dépendent de la promotion des exportations pour accélérer la transformation structurelle. Lorsque les sociétés étrangères étaient autorisées à investir, elles étaient généralement tenues de transférer la technologie à l'économie hôte.

Les pays n'ont progressé qu'en utilisant judicieusement la politique industrielle lorsque l'espace politique disponible était suffisant, comme c'était la norme dans la plupart des pays développés.

Mais la plupart des pays en développement se sont vu refuser de telles pratiques de développement au cours des dernières décennies. Le Nord met maintenant l'accent sur les dangers de la politique industrielle, des subventions, des entreprises d'État et des accords de transfert de technologie pour justifier l'interdiction de leur utilisation par d'autres.

IBM Bangalore. (Wikimédia)

Au lieu de cela, la mondialisation dirigée par les entreprises continue d'être considérée comme le moyen de se développer et de progresser. Les grandes économies de l'OCDE semblent vouloir resserrer les règles internationales pour réduire encore la marge de manœuvre des pays en développement sous prétexte de réformer le système commercial multilatéral afin de le sauver.

Le président Donald Trump et d'autres qui contestent ce discours néolibéral n'offrent pas de meilleures options pour le Sud. Néanmoins, leur rhétorique nationaliste et chauvine a sapé les revendications pieuses et la légitimité même de leurs rivaux « mondialistes » néolibéraux de droite.

Le financement d'infrastructures

Le  rapport sur le commerce et le développement 2018 de la conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement met l'accent sur le lien entre l'infrastructure et l'industrialisation. Il soutient que le succès de l'industrialisation de l'Angleterre depuis le XIXe siècle dépend essentiellement des investissements publics dans les infrastructures pour la croissance économique et la transformation structurelle.

La montée en puissance du programme néolibéral du Consensus de Washington a non seulement sapé les interventions publiques en général, mais aussi les recettes et les dépenses de l'État en particulier, surtout dans les pays en voie de développement. Mais même la Banque mondiale admet maintenant qu'elle a découragé à tort le financement des infrastructures, ce qu'elle préconise maintenant.

La plupart des institutions financières internationales sous contrôle occidental ont récemment préconisé des partenariats public-privé pour financer, gérer et mettre en œuvre des projets d'infrastructure. On présume que seul le secteur privé possède l'expertise et la capacité nécessaires pour être efficace et rentable. Dans la pratique, les états ont emprunté et assumé la majeure partie du risque, par exemple des passifs éventuels, tandis que les partenaires privés ont réalisé des bénéfices considérables, souvent avec  des recettes garanties par l'état.

Les ministres africains des finances à la conférence de presse du FMI à Washington, D.C., 2007. De gauche à droite : Christina Duarte du Cap-Vert, Abou-Bakar Traore du Mali, Shamsuddeen Usman du Nigeria, Zakia Meghji de Tanzanie. (Thomas Dooley via Wikimedia)

Un espace politique inespéré

L'infrastructure, y compris sa construction et son financement, a joué un rôle central, non seulement dans le progrès de la Chine, mais aussi dans sa coopération internationale au développement. Le redéploiement financier de l'énorme excédent de la balance courante de la Chine a créé une alternative aux sources traditionnelles de financement des investissements, tant privés que publics.

La disponibilité des financements de l'infrastructure chinoise à des conditions préférentielles ou concessionnaires a été accueillie avec enthousiasme, notamment par des pays privés depuis longtemps de ressources d'investissement. Il n'est donc pas surprenant que cela ait entraîné des surinvestissements dans certaines infrastructures, ce qui a entraîné une sous-utilisation et un faible rendement des investissements.

Le fardeau de la dette qui en résulte et les problèmes connexes ont fait l'objet d'une large diffusion, sinon d'une exagération, de la part de détracteurs ayant des motivations différentes. Aujourd'hui menacés par la montée en puissance de la Chine, les gouvernements occidentaux et le Japon ont soudain trouvé des ressources supplémentaires pour offrir un financement concessionnaire similaire à leurs propres entreprises d'infrastructures.

Ainsi, à l'instar de la guerre froide entre les États-Unis et l'Union soviétique, la nouvelle menace que suscite la Chine a créé une nouvelle rivalité bipolaire. Cela a créé par inadvertance une marge de manœuvre politique et des concessions qui rappellent l'« âge d'or » de l'économie keynésienne et de l'économie du développement après la Seconde Guerre mondiale.

Anis Chowdhury est professeur auxiliaire à l'Université Western Sydney et à l'Université de New South Wales (Australie). Il a occupé des postes à responsabilité à l'ONU à New York et à Bangkok. Jomo Kwame Sundaram, ancien professeur d'économie, a été secrétaire général adjoint des Nations Unies pour le développement économique et a reçu le Prix Wassily Leontief pour l'avancement des limites de la pensée économique en 2007.

Source :  Consortium News, Anis Chowdhury & Jomo Kwame Sundaram, 22-02-2019

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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