Comme "Les Confessions" pour Rousseau, comme "Otto e mezzo" pour Fellini, comme "la Recherche" pour Proust : une opération de fouilles sur des lambeaux de douleurs, de regrets, d'émotions qui ne puisent que partiellement dans l'autobiographie de l'auteur.
Il y a une réplique clé que Pedro Almodovar met dans la bouche son alter ego réalisateur dans "Dolor y Gloria", Antonio Banderas : « Le meilleur acteur n'est pas celui qui pleure, mais celui qui se bat pour retenir ses larmes ». C'est un reflet du travail de mise à nu généreuse, sincère et impudique, mais passant aussi par la médiation de la fiction artistique, que le maître espagnol de 69 ans a accompli dans ce film.
La programmation extravagante de Cannes l'a mis en compétition avec un film déjà en salles en Italie (et dans les pays francophones), mais qui a été distribué depuis des semaines dans son Espagne natale. Ce n'est pas une première mondiale, nous ne dévoilons donc pas de secrets en disant que "Dolor y Gloria" est comme "Les Confessions" pour Rousseau, comme "Otto e mezzo" pour Fellini, comme "la Recherche" pour Proust : une opération de fouilles sur des lambeaux de douleurs, de regrets, d'émotions qui ne s'appuient que partiellement sur l'autobiographie de l'auteur mais le concernent tous.
L'intrigue n'est pas si importante, dans ce film si peu boursouflé, si peu baroque, presque une transition stylistique vers le cinéma classique. L'intrigue est un prétexte pour raisonner sur les voies mystérieuses et les arrêts dévastateurs du processus créatif, qui pour Almodovar coïncide avec la vie. « Ma vie sans tourner n'a pas de sens », dit Salvator Mallo-Banderas à la place. Quand vous vous abandonnez aux douleurs du corps et de l'âme, quand la dépression vous envahit, il n'y a que ténèbres et silence. C'est la crise qu'Almodovar a connue, la même que celle vécue par le protagoniste, avec les mêmes cheveux à la diable, les mêmes chemises flashy, dans une maison décorée des peintures et aux couleurs de Pedro.
Pour Almodovar, les opiacés et l'héroïne ne sont pas une expérience vécue, mais les plaies ouvertes avec lesquelles faire ses comptes sont sa matière universelle. Il en est de même pour le vieil amour enterré pour un écrivain oublié (Leonardo Sbaraglia), qui réapparaît après avoir vu le texte représenté au théâtre. C'est le souvenir vivant d'une mère pauvre et bagarreuse, jouée, jeune, par Penelope Cruz et âgée par Julieta Serrano. C'est le souvenir de la première pulsion sexuelle du réalisateur, enfant, pour le maçon de la maison.
La fiction, d'autre part, inclut la petite enfance des années 1960 dans les cuevas, les maisons troglodytes de Paterna, dans la Manche, un endroit qui fait s'envoler l'imagination coutumière de notre Pedro. Dans le jeu scénique, il y a une aquarelle trouvée par hasard qui va boucler la boucle de la recherche du temps perdu, comme la madeleine proustienne : ce sera le déclic pour retourner au cinéma, comme pour dire à la vie. C'est dans le passé, la bouée de sauvetage.
Applaudi au Festival, assaisonné d'hommages cinéphiles ("La fièvre dans le sang" d'Elia Kazan, "Niagara" de Henry Hathaway) et musicaux (la Mina de "Come Sinfonia"), "Dolor y Gloria" est un film-labyrinthe, plus complexe qu'il n'y paraît. Le texte 'enterré', qui condense la passion de Pedro pour le cinéma, s'appelle "addicción", la dépendance. « Une addiction - nous a dit le réalisateur - voulue et désirée ». Son nouveau film de fiction - dont il va commencer le tournage - s'intitule « El primer deseo », le premier désir. « Le désir et la fiction cinématographique - nous explique Almodovar - sont mes étoiles polaires ».
Quand vous faites les comptes avec votre vie, ce n'est pas la vérité nue et crue qui compte, c'est l'essence de la vérité. Et celle-ci - c'est le sens ultime de ce film - est une conquête essentielle de l'art.

Courtesy of Tlaxcala
Source: huffingtonpost.it
Publication date of original article: 18/05/2019
