Un survivant de naufrage au large du Sahara Occidental occupé : « La barque était surchargée et le capitaine nous a abandonnés, je me suis sauvé en nageant »

08-07-2019 tlaxcala-int.org 9 min #158843

 Jairo Vargas

Hamadi Eddih, un Sahraoui de 33 ans, est l'un des 16 survivants de la tragédie du 20 juin au large de Dakhla. Grâce à la collaboration de l'agence sahraouie Equipe Media, Público a recueilli en exclusivité le témoignage d'un événement que le Maroc a passé sous silence. « Je suis en état de choc, j'ai un traumatisme profond », dit le rescapé.

Hamadi Eddih, un Sahraoui de 33 ans, est l'un des 16 survivants de la tragédie du 20 juin dernier au large des côtes de Dakhla au Sahara occidental occupé - EQUIPE MEDIA

Hamadi Eddih dit qu'il est toujours en état de choc, "avec un traumatisme profond". Maintenant que sa vie n'est plus en danger, le Sahraoui de 33 ans se sent "très coupable". Le bruit des éclaboussures agitées et des cris désespérés de ses compagnons de route le hantent encore. Des cris que l'eau ne faisait taire que lorsqu'elle leur remplissait la bouche. Ils sont tombés à la mer dans la barque s'est renversée, sur laquelle ils ont tenté d'atteindre les Canaries depuis une plage à Dakhla, une ville péninsule entourée par l'Atlantique dans le Sahara occidental occupé par le Maroc, à plus de 400 kilomètres de la Grande Canarie, l'île espagnole la plus proche. « Je n'arrive pas à me sortir de la tête le bruit des gens en train de noyer et moi qui ne pouvais rien faire, incapable d'aider qui que ce soit. Je voulais juste me sauver, j'avais très peur et maintenant j'ai une rage énorme. Ça me fait tellement mal de les avoir vus mourir «, explique Eddih à Público dans plusieurs conversations sur WhatsApp. Son témoignage est le seul connu de l'un des 16 survivants du naufrage d'une barque dans laquelle 38 personnes voyageaient dans la nuit du jeudi 20 juin passé.

La tragédie était passée inaperçue. Les autorités marocaines n'avaient rien signalé et la nouvelle ne s'est répandue qu'après que la mer eut reijeté quelques cadavres sur la plage d'où ils étaient partis. Parmi eux, le célèbre rappeur et jeune militant sahraoui Said Lili, plus connu sous le nom de Flitox Craizy. Lorsque sa famille a reconnu le corps, les médias ont commencé à se faire l'écho du naufrage, sur lequel il y aeu des informations au compte-gouttes. Grâce à la collaboration de 'lagence d'information sahraouei Equipe Media, qui a localisé Eddih et d'autres survivants, Público a pu reconstituer l'histoire de ce naufrage qui a fait plus de 20 victimes dans un territoire à forte présence et surveillance militaire marocaine, ce qui fait soupçonner aux militants sahraouis des liens possibles entre les trafiquants d'hommes marocains et les forces de sécurité du royaume.

« J'ai décidé d'émigrer pour améliorer ma vie. Ici, au Sahara occupé, je n'ai pas de travail et j'ai une famille à ma charge », nous assure le survivant, soulignant qu'ils ne sont pas seulement poussés par la faim. « Nous les Sahraouis sommes marginalisés, ils nous humilient et nous subissons la répression, c'est pourquoi j'ai décidé de quitter cet endroit. Dans notre pays, il nous est très difficile de travailler, de vivre. C'est très difficile et nous n'avons pas les moyens de faire quoi que ce soit », explique-t-il. C'est pourquoi Eddih songeait à émigrer depuis un certain temps, jusqu'à ce qu'il trouve les bonnes personnes dans sa ville, El Ayoun, capitale des territoires occupés par le Maroc après l'échec de la décolonisation espagnole. « Je leur ai demandé s'ils pouvaient m'aider. Ils ont dit oui et c'est là que je me suis rendu à Dakhla «, explique-t-il sans révéler l'identité des trafiquants.

Avec neuf autres habitants de la ville, le survivant a parcouru plus de 500 kilomètres vers le sud. « J'avais sur moi l'argent qu'ils m'avaient demandé [il ne précise pas combien] et quand nous sommes arrivés à Dakhla, ils nous ont emmenés à la plage », se souvient-il. C'était la nuit noire. Près de l'eau, il y avait des lampes de poche clignotantes indiquant qu'ils étaient au bon endroit. « Nous avons attendu un moment, en silence, jusqu'à ce qu'ils appellent le capitaine de la patera. Peu de temps après, nous avons vu la barque et le capitaine, qui était marocain, apparaître. Ils nous ont dit de ne pas lever la tête et d'attendre un peu plus », assure le survivant. « Quand tout était calme, certains d'entre nous ont reçu l'ordre de monter dans la barque avec plusieurs bidons d'essence de 60 litres », explique-t-il. Quand ils ont été chargés, ils ont commencé à monter à bord d'une embarcation qui allait bientôt faire eau.

« Nous grimpions un à la fois. Nous devions nous asseoir deux par deux, un de chaque côté. Nous étions 38 personnes de nationalités différentes », dit-il. Il y avait des Subsahariens, des Marocains et des "fils du Sahara", dit-il, bien qu'il ne se rappelle pas exactement combien. « Après une heure de navigation, le moteur a commencé à faire des drôles de bruits, nous avons commencé à nous méfier et nous avons demandé au patron ce qui se passait », se souvient-il. C'est alors que la tension à bord a commencé, la peur dans l'obscurité de l'océan, les doutes sur le sort de l'expédition.

Problèmes avec dix jours de voyage en perspective

Les patrons du patron ne les rassuraient pas. « Il nous a dit que la barque n'allait pas bien, qu'elle était surchargée et que nous avions dix jours de traversée devant nous. Certains voulaient faire demi-tour et d'autres voulaient poursuivre la route. En fin de compte, le capitaine a dit que si nous continuions, nous mourrions tous, alors nous avons fait demi-tour », explique-t-il. Le bateau ne toucherait plus jamais la terre ferme. Le premier a s'en rendre compte a été le patron, qui a enfilé un gilet de sauvetage et a sauté par-dessus bord à mi-chemin, quand le bateau a commencé à perdre de la stabilité, précise Eddih. « Il nous a laissés là, abandonnés », se lamente-t-il. La panique a éclaté à bord. Les occupants se levaient, bougeaient, certains sautaient aussi dans l'eau. « Nous avions très peur et la barque a chaviré », dit-il.

Ils ne pouvaient pas être très loin de la côte, pensa Eddih, qui fut saisi par l'instinct le plus fondamental : survivre. « Je n'ai entendu que des cris. Il y avait des gens qui ne savaient pas nager, des gens qui avaient peur de mourir dans l'eau. La première chose que j'ai faite, ça a été m'éloigner des cris. Je savais que si quelqu'un qui ne savait pas nager m'agrippait, je coulerais avec lui, je savais que je ne m'en sortirais pas. J'ai réussi à me sauver en m'échappant des autres, je ne voulais pas que quelqu'un m'attrape », insiste-t-il, essayant de se justifier, de noyer sa culpabilité.

Photos de plusieurs jeunes Sahraouis tués dans l'épave de la patera près de la plage de Dakhla. -EQUIPE MEDIA

Puis il s'est mis à nager. Il ne sait pas combien de temps, "beaucoup", dit-il. Jusqu'à ce qu'il atteigne la côte, épuisé. Il n'a pas été le premier à se mettre en sécurité. Deux autres compagnons étaient déjà arrivés. Ensemble, ils ont attendu longtemps sur la plage, attendant l'arrivée d'autres survivants, mais seul le corps sans vie d'une Sénégalaise est apparu, se souvient-il. « Quand nous avons vu le corps, nous avons décidé de partir. Nous avons escaladé une dune, marché jusqu'à ce que nous trouvions une zone de parcelles cultivées où il y avait des petites maisons, des cabanes pour les travailleurs des potages. Nous avons demandé leur aide et ils sont venus avec nous à la plage », dit-il.

Quand ils sont arrivés, l'Atlantique avait déjà craché un autre corps. C'était celui d'un jeune sahraoui, précise-t--il. « Peu après, les gendarmes sont arrivés et nous ont arrêtés. Ils nous ont maltraités et insultés », dénonce-t-il, mais il est maintenant libre, bien qu'il n'ait pas précisé s'il y a des accusations contre lui. Eddih sait seulement que 16 ont survécu, mais il ne connaît pas le nombre exact de morts et de disparus. Il dit que certains se cachent encore par peur d'être arrêtés. Il ne se souvient que des deux corps qu'il a vus sur cette plage sahraouie fatidique près de Dakhla, une ville qui, il n'y a pas si longtemps, avait un nom espagnol.

Dakhla, l'ancienne Villa Cisneros, capitale de l'ancienne province de Rio de Oro, au Sahara espagnol, est aujourd'hui une ville où le régime alaouite a imposé un certain calme par la répression contre le Front Polisario. Aujourd'hui, le Maroc tente de dynamiser l'activité de pêche dans les riches zones de pêche sahraouies et le tourisme naissant grâce à des plages vierges qui font le bonheur des amateurs de kitesurf français et espagnols. Ils y arrivent par avion à l'aéroport hérité de l'époque coloniale. Eddih et ses compagnons de tragédie n'avaient pas cette option, il voulait venir en Espagne d'un pays où beaucoup gardent encore leur carte d'identité espagnole.

Courtesy of  Tlaxcala
Source:  publico.es
Publication date of original article: 30/06/2019

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