Reconnaissance faciale, avis de recherche, vidéos : la vaste traque lancée contre les « black block » de Hambourg

09-07-2019 bastamag.net 7 min #158917

Un jeune activiste français est emprisonné en Allemagne, dans l'attente de son jugement, depuis près de dix mois. Il est poursuivi pour avoir participé à une manifestation lors du sommet du G20 de Hambourg, il y a deux ans, durant laquelle des dégradations ont été commises. La police allemande multiplie les avis de recherche contre d'autres suspects.

La police de Hambourg a publié, pour la sixième fois, une série d'avis de recherches. De quels crimes sont accusés ces suspects pour mériter une telle ténacité de la part des enquêteurs ? Ils auraient commis des dégradations en marge des rassemblements contre le sommet du G20 de Hambourg, il y a deux ans. Les 7 et 8 juillet 2017, les chefs d'État et de gouvernements du G20 se rencontraient dans la ville allemande. Plus de 20 000 agents des forces de l'ordre s'installent dans la cité portuaire transformée en forteresse pour l'occasion. Car des milliers de manifestants et activistes européens, écologistes, altermondialistes ou anticapitalistes, sont attendus. Certaines manifestations se déroulent pacifiquement, d'autres tournent à l'affrontement avec la police.

Les forces de l'ordre n'arrêtent qu'une poignée de personnes. Mais dès la fin du sommet, la police de Hambourg lance une commission d'enquête spéciale appelée « Black Block ». Plus de 3500 procédures pénales sont ouvertes contre des suspects allemands, français, espagnols. Ces enquêtes auraient placé « les groupes d'extrême gauche dans une grande insécurité », assure, début juillet, le porte-parole de la police de Hambourg. Selon le journal allemand Hamburger Abendblatt, 180 personnes ont depuis été jugées pour leur implication dans les dégradations du G20. 146 ont été condamnées, 92 ont écopé de peines de prison, dont neuf de prison ferme.

Parmi les personnes poursuivies, dont le jugement est en cours et va durer encore plusieurs mois, un jeune Français de 23 ans, Loïc Schneider. Lui est militant anti-nucléaire et engagé contre le projet de site d'enfouissement de déchets radioactifs de Bure, dans la Meuse. Arrêté en France en août 2018, chez ses parents, il est ensuite transféré en Allemagne en octobre, puis placé en détention provisoire à Hambourg. Il y est toujours.

Constitution d'une vaste base de données vidéo

Le procès de Loïc Schneider se déroule à huis clos. Le Français est jugé aux côtés de quatre autre jeunes allemands, dont deux étaient mineurs au moment des faits, d'où le huis clos. « Les trois premiers jours du procès étaient publics, il y avait alors beaucoup de gens dans la salle, qui réagissaient, applaudissaient. Le juge a ensuite décidé de poursuivre à huis clos », rapporte l'avocat de Loïc, Lukas Theune. Le procès a commencé il y a plus de six mois. Il va se poursuivre jusqu'en décembre, à raison de deux séances par semaine. Fin juin, le tribunal a décidé de refuser au Français une demande de remise en liberté. « Il craignait que Loïc s'enfuie, en disant qu'il n'a pas de logement, pas de travail en Allemagne, et parce que le tribunal juge qu'il ne coopère pas assez », explique l'avocat.

Le jeune Français et ses quatre co-accusés sont poursuivis pour des dégradations commises lors de l'une des manifestations du 7 juillet. Celle-ci a réuni, tôt le matin, environ 200 personnes. « Seulement environ 20 à 30 personnes ont commis des dégradations », assure l'avocat. Des voitures et des poubelles sont incendiées, des vitrines brisées. La police n'interpelle alors aucun des cinq prévenus. C'est une fois le sommet du G20 terminé qu'elle lance la traque. En y mettant les moyens : la police récupère des dizaines d'heures d'images vidéos, via les caméras, les réseaux sociaux ou des appels à témoins, et les archive dans une vaste base de données.

« L'offre de preuve de l'accusation se compose essentiellement de vidéos. Ce sont presque toutes des vidéos filmées au smartphone par les riverains, qui les ont ensuite fournies à la police, rapporte Lukas Theune. Il y a des images de la manifestation, mais aussi d'un campement de manifestants anti-G20, de manifestants qui sortent de la gare... À partir de tout cela, la police allemande a envoyé des images aux polices européennes. Et les policiers de Commercy [près de Bure, dans la Meuse] ont dit, nous le reconnaissons, c'est Loïc. »

Un outil de reconnaissance faciale jugé illégal

Les militants antinucléaires de Bure sont déjà dans le viseur de la police. Une partie d'entre eux sont aujourd'hui poursuivis pour « association de malfaiteurs », et font l'objet de procédures de surveillance dignes de l'antiterrorisme : un « état d'urgence permanent » et une « surveillance généralisée », selon le rapport réalisé par la Ligue des droits de l'homme (LDH) (voir notre  article). En 2018, des activistes de Bure voient ainsi débarquer chez eux des policiers allemands lors de perquisitions.

Le zèle de la justice allemande à l'encontre du Français et de ses coaccusés est critiqué. Le parquet veut rendre responsables les quatre prévenus de l'ensemble des dégradations commises lors de la manifestation, quand bien même ils ne les auraient pas commis eux-mêmes. Le montant de ces dégâts est estimé à un million d'euros. « Cela voudrait dire qu'on pourrait être condamné simplement pour avoir été présent dans une manifestation où il y a eu de la casse. C'est absurde », souligne l'avocat.

L'utilisation massive d'images vidéos pour traquer les manifestants soupçonnés de casse fait aussi largement débat outre-Rhin. La police de Hambourg avait même lancé un puissant outil de reconnaissance faciale automatisée pour identifier des suspects. Le dispositif a été attaqué en justice par l'Office régional de protection des données personnelles (l'équivalent de la Cnil) [1]. Mais la traque continue, avec notamment cette nouvelle publication des photos de douze personnes début juillet. De nouvelles mises en examen pourraient encore survenir. Loïc Schneider, lui, dort toujours en prison dans l'attente de la fin de son procès.

Rachel Knaebel

Photo :  CC Thorsten Schröder via Flickr.

Notes

[1] En attendant la décision de justice, la police peut continuer à utiliser ce logiciel de reconnaissance faciale automatisée.

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