Ceux qui aiment le raisonnement scientifique devraient être pour l'homéopathie

09-07-2019 reporterre.net 10 min #158921

La Haute Autorité de santé a émis un avis favorable au déremboursement de l'homéopathie et l'exécutif devrait rendre sa décision prochainement. Le débat, notamment sur les réseaux sociaux, est vif. L'auteur de cette tribune y est intervenu pour défendre les conséquences positives de l'effet placebo.

Pierre Jacquel est doctorant en économie comportementale à l'École d'économie de la Sorbonne-Paris 1.  Sur Twitter, il a expliqué pourquoi il est « plutôt pour le remboursement de l'homéopathie ».

Pierre Jacquel.

Petit thread pour expliquer pourquoi je suis plutôt pour le remboursement de l'homéopathie, et pourquoi je pense que toute personne qui aime (vraiment) la démarche scientifique devrait être de mon avis.

L'affaire semble pourtant simple : du côté de la #team science, on explique que l'homéopathie n'a aucun effet en dehors d'un effet placebo. Les arguments sont nombreux.

Certains (comme @le_science4all) mettent l'accent sur le fait que les principes de l'homéopathie (mémoire de l'eau, etc.) violent ce que nous savons de la physique moderne. Il y a pour la  #teamBayésienne de très fortes raisons de ne pas croire en son effet.

D'autres critiques adoptent une approche plus « classique » : on regarde les études et métaétudes, et on voit que sur environ 10.000 études, en gardant seulement les plus rigoureuses, il est impossible de montrer une efficacité clinique à l'homéopathie.

Le fait que l'homéopathie n'ait aucun effet est justement son avantage premier

Fort de ces arguments, il semble logique d'être contre le remboursement de l'homéopathie. Pourquoi la Sécurité sociale devrait-elle rembourser du sucre en granule vendu 500 € le kilo ?

Dans le camp d'en face, il faut bien dire que les arguments ne volent pas bien haut : pétitions (comme si être nombreux à se tromper était un argument), menaces de destructions d'emplois, appel aux politiques, etc.

Pourtant, je pense que ces gens ont plutôt raison et que dérembourser l'homéopathie est peut-être une mauvaise idée, et que ceux qui se réclament de la démarche scientifique/sceptiques devraient être bien plus prudents.
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­Le fait que l'homéopathie n'ait aucun effet est justement son avantage premier. Elle permet d'activer l'effet placebo chez le patient, et de laisser son corps guérir seul. Ce qui évite l'utilisation de médicaments « modernes ».

Contrairement à ce que les gens pensent, l'effet placebo est très puissant, et marche par exemple même pour...  la chirurgie placebo.

Il existe une sorte d'arbitrage entre « effet placebo » pour les petits problèmes qui guérissent seuls, et médecine « classique » quand c'est plus sérieux.

Je pense que c'est comme ça que les gens utilisent l'homéopathie. En complément de la médecine classique, comme une façon de traiter les petits problèmes. Qui n'a pas pris des granules homéopathiques quand il était petit ?

L'homéopathie dans ces conditions est très utile. Elle est dangereuse uniquement quand on l'utilise de façon dogmatique, pour des cas où notre corps à peu de chances de s'en sortir seul.

La plupart des gens sont raisonnables et utilisent la médecine classique et homéopathique de façon complémentaire

Dans ces cas graves où il est clair que les bénéfices de la médecine « classique » sont largement supérieurs aux risques et où un véritable principe actif est nécessaire, il est évident que l'homéopathie n'a plus sa place.

(Et les risques de la médecine « classique » sont parfois  beaucoup plus élevés qu'on ne le croit...

La plupart des gens ne sont pas stupides. Certes, il y aura toujours un ou deux extrémistes qui refuseront les vaccins et se soigneront uniquement par homéopathie, mais c'est une énorme erreur de se focaliser sur ces cas pour combattre l'homéopathie.

Là encore, la plupart des gens sont raisonnables et utilisent la médecine classique et homéopathique de façon complémentaire.

Ne plus rembourser l'homéopathie peut, in fine, avoir des effets qui seront globalement négatifs pour la santé des gens, ce qui doit être pris en compte par le décideur public.

Mes parents m'ont déjà donné des granules après un petit bobo, mais ils m'auraient emmené à l'hôpital si je m'étais cassé la jambe, ou en cas d'appendicite (enfin je crois).

Ne plus rembourser l'homéopathie peut, in fine, avoir des effets qui seront globalement négatifs pour la santé des gens, ce qui doit être pris en compte par le décideur public. Ce n'est pas la « science » qui compte, mais la réalité des conséquences pour la population.

Voyons différents scénarios d'effets négatifs qui me semblent plausibles.

  • cas 1 : Avec la fin du remboursement, les gens vont moins utiliser ces médicaments, et s'ils ne les remplacent par rien, ils ne vont pas bénéficier de l'effet placebo. Ils vont donc globalement guérir... moins vite qu'avec l'homéopathie remboursée.
    Comme dit plus haut, l'effet placebo est très efficace. C'est souvent le pire adversaire des tests de médicaments, il est souvent difficile de faire mieux qu'un placebo.
    Si l'homéopathie à un fort effet placebo, réduire la prise d'homéopathie peut se relever très embêtant pour la santé publique.
  • cas 2 : On peut aussi penser que les gens vont consommer plus de médicaments « classiques » en substitution à l'homéopathie, qui sera plus chère. C'est un effet classique en économie.
    Là aussi, les conséquences négatives sont potentiellement nombreuses. En ne laissant plus le corps lutter seul naturellement (avec effet placebo) contre les petits problèmes de santé, on affaiblit potentiellement le système immunitaire à long terme.
    Si les médecins prescrivent des antibiotiques en plus aux patients pour les rassurer / leur donner quelque chose / « ne pas prendre de risques », cela contribue à un risque potentiellement bien plus grave qu'est le développement des résistances aux antibiotiques.
    À court terme, cette substitution peut-être bénéfique (le patient est soigné, peut être plus vite qu'en homéopathie grâce au principe actif du « vrai » médicament). Mais, à long terme, c'est bien plus difficile de savoir.
  • cas 3 : Il est également envisageable que le déremboursement n'ait aucun effet. Que les gens vont simplement continuer d'utiliser autant d'homéopathie qu'avant. Ils vont juste payer un peu plus cher. Cela dépend de ce qu'on appelle l'élasticité prix en économie.
    Les gens iront un peu moins au cinéma, peut-être les labos vont-ils un peu baisser leur prix, et, en définitive, on aura juste une réallocation budgétaire à l'échelle nationale, sans conséquence sur la santé des gens. C'est le cas de figure le plus bénéfique.

Combiner le meilleur des deux mondes pour faire un système de santé plus efficace

Paradoxalement, je n'ai vu personne dans la team science/sceptique s'interroger sur ces différents cas. Comme s'ils n'existaient pas. Comme si nous vivions dans un monde idéal où arrêter de rembourser l'homéopathie n'aurait aucun effet. Comme s'il était évident que nous allions nous retrouver dans le cas 3. Personne ne discute de ces effets potentiels, ne cherche à les quantifier, alors que ça devrait être le CŒUR du débat sur l'homéopathie.

Je reproche à beaucoup de gens de la  #teamScience de penser ce sujet de façon simpliste, en le résumant à « pas de remboursement ». En oubliant que la décision publique se prend de façon différente, en regardant la réalité et les conséquences, et non en supposant un monde idéal, où tout le monde serait « rationnel ».

Si on doit rembourser du sucre car les gens sont « trop bête » pour ne pas l'utiliser, alors ça me va très bien. C'est même sans doute bien plus sain d'avoir un double système placebo/« vraie médecine » complémentaire selon la gravité des problèmes.

Si on éduquait les gens à penser « petit problème = homéopathie » et « gros problème = médecin », je suis convaincu que les gens iraient mieux. Moins d'antibiotiques, de surmédications, de dépistages inutiles, etc. Moins de gens qui refusent la médecine classique.

Alors je sais que ce que je dois être dur à entendre pou la #team science. Moi aussi j'aimerais un monde idéal où l'effet placebo n'existe pas, où la médecine est une science exacte, où plus personne ne va voir de pseudosciences.

Mais ce monde n'existe pas, et n'existera sans doute jamais. Et ce n'est pas grave. Comme dit plus haut, on peut combiner le meilleur des deux mondes pour faire un système de santé plus efficace.

N'oubliez jamais que la science est quelque chose de très limité, qui ne vaut que dans un cadre très précis. La réalité est différente. Et dans la prise de décision, c'est la réalité qui compte, dans toute sa complexité.

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
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- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n'est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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