Echanges Lacroix-Riz / Sapir à propos du livre Moscou-Caucase, été 1934

15-08-2019 les-crises.fr 27 min #160385

Source :  Facebook, Jacques Sapir, 10-08-2019

Madame Lacroix-Riz a adressé à Olivier Berruyer une « réponse » après la publication sur le site « Les Crises » de ma recension du livre Moscou-Caucase, été 1934. Je publie donc ici sur facebook le texte de Madame Lacroix-Riz et ma propre réponse à ce texte.

TEXTE DE MADAME LACROIX-RIZ

Annie Lacroix-Riz, commentaire de  les-crises.fr, 9 août 2019, communiqué à Olivier Berruyer : réponse à un lecteur surpris du texte de Jacques Sapir et sollicitant avis.

Cher Monsieur,
Vous trouverez ci-dessous un texte que vous pourrez afficher si vous le souhaitez, et qui peut être rendu public. Si vous l'affichez sur Les Crises, il faudra probablement le faire par morceaux, l'ensemble étant trop lourd pour une intervention. Je vais moi-même en assurer la diffusion en le confiant à des sites amis (et à mon site).

Annie Lacroix-Riz, commentaire de  les-crises.fr, 9 août 2019, communiqué à Olivier Berruyer

1° Je n'ai pas lu l'ouvrage, et ne puis donc me prononcer sur les notes de Rachel Mazuy et Ludmila Stern qui émerveillent Jacques Sapir. Mais j'ai lu par ailleurs Rachel Mazuy, dont la réputation et la carrière ont grandement gagné à développer une vision particulièrement dépréciative de l'URSS, comme tous les « soviétologues » français depuis plusieurs décennies. C'est tout de même une réalité essentielle que cette condition sine qua non de la « bonne réputation » académique. Qui, depuis cinquante ans, en France, a réussi à devenir une sommité académique reconnue sans être antisoviétique notoire? Personne, qu'il s'agisse de Nicolas Werth ou de tous ses pairs. Ce sera un riche sujet d'étude pour nos historiens des futures générations que la conjoncture qui a chassé de France depuis les années 1970 toute possibilité d'historiographie scientifique de l'Union Soviétique et transformé les Français russophiles, rarissimes universitaires inclus, en parias, sinon en « traîtres ».
Rachel Mazuy a notamment rédigé avec Sophie Cœuré, sœur de Benoît, haut fonctionnaire de la banque centrale européenne, universitaire anticommuniste de choc qui m'a succédé à Paris 7 (la norme universitaire est enfin respectée depuis 2011, j'étais moi-même une anomalie), un ouvrage qui ne repose sur aucune archive stricto sensu : il est consacré à leur thème d'étude traditionnel commun, celui des « intellectuels trompés » par l'URSS, Cousu de fil rouge. Voyage des intellectuels français en Union soviétique. 150 documents inédits des Archives russes, Paris, CNRS Editions, 2012 (ou celui, pour Mme Cœuré, des intellectuels détrompés, heureusement revenus de leur erreur et repentants). Ces historiennes, qui ne travaillent pas sur l'histoire intérieure de l'URSS sur la base de sources originales, privilégient une vision extrêmement négative de ce pays. Les intellectuels demeurés communistes ne les intéressent pas, tel Léon Moussinac, auteur de Je reviens d'Ukraine, juillet-septembre 1933, dont le témoignage est semblable à celui d'Herriot et de Charles Alphand, mais eux, nous a dit le démographe Alain Blum, inventeur des « six millions de morts ukrainiens » et guide de ses nombreux admirateurs historiens universitaires, sont des ânes qui se laissent duper. À la différence des autres, critiques d'emblée ou vite revenus de leur aveuglement initial, fins esprits critiques, les intellectuels soviétophiles endurcis furent des idiots et des dupes - ou des canailles. Sur les méthodes pratiquées par Sophie Cœuré, et partagées par sa partenaire de plume, et sur la peinture en noir de l'URSS de la révolution d'Octobre à nos jours, je me suis exprimée dans une conférence, « Hommage à la révolution d'Octobre », prononcée, à l'invitation du PCB, à l'université de Liège, le 4 novembre 2017, publiée sur le site de l'association culturelle Joseph Jacquemotte,  http://www.acjj.be/la-matrice-des-falsifications-de-lhisto.../.

On notera aussi que Christophe Prochasson, président de l'EHESS, par ailleurs à ma connaissance mari de Sophie Cœuré, s'est vu confier (à l'évidence, non à titre de compétence soviétologique mais à titre d'expert incontestable en matière d' « intellectuels ») la préface de cette nouvelle édition d'un ouvrage de 2013, préface qui, grand merci, « appelle à la vigilance de l'intellectuel pour prévenir des effets de fascination similaires à ceux qui se produisirent en 1934 ». L'avertissement est utile, sinon nécessaire, au cas où certains de nos intellectuels de renom, confrontés à la crise du capitalisme, système de moins en moins attirant par les temps qui courent, feraient le choix anticapitaliste auquel ils ont renoncé depuis longtemps. Car, assurément, maintenant qu'ils ne sont plus « fascinés » par le communisme criminel et trompeur, les intellectuels français, qui se partagent entre le parti socialiste (ou ses moutures diverses et successives) et la droite, officiellement modérée ou extrême, ont montré dans la période strictement contemporaine une « vigilance » contre la fascination exercée par l'impérialisme américain ou allemand et une clairvoyance politique infiniment plus grandes que les Politzer et les Aragon, communistes et pas antisoviétiques, de l'avant-guerre et de l'Occupation, intellectuels communistes à propos desquels ces grands intellectuels anticommunistes, dotés de tribunes régulières sur France Culture et divers médias, et « conseillers » de maint documentaire historique, nous donnent le choix entre les crétins et les gredins. Mais, je le note, Jacques Sapir reproche au préfacier d'être par trop « moralisateur » ‑‑ je lui reprocherais plutôt, à propos de « l'intellectuel » de rêve du 21e siècle enfin revenu de l'erreur criminelle de l'ère stalinienne, n'est pas entravé par le sens du ridicule. Ouf, un peu de critique sur les excès d'un antistalinisme universitaire pourtant de si bon aloi!

2° Quittant la sphère littéraire des Bloch, Jacques Sapir passe à la vision générale de l'URSS et de Staline, et s'aligne sur la vision, universelle en France, d'un Staline complètement isolé de la société soviétique, qu'il martyrise jusqu'à la pulvériser. Dans sa « bulle » de 1934 (et pourquoi ni avant ni après ? ou tout le temps ?), il conduit son pays à marches forcées idéologico-politiques sans lien aucun avec les réalités, juste pour en faire plier les diverses classes et catégories sociales à son bon vouloir. Je suis sidérée par ce tableau dressé sur un ton souverain, y compris sur « la famine en Ukraine » qui, quoique non baptisée « génocidaire », comme il sied depuis un moment, est chiffrée ici à 4,5 millions de victimes. Ce chiffre apparaît d'autant plus absurde que même l'article de Lynne Viola cité par l'intervenant ne confond pas les « fugitifs » (autrement dit l'exode rural) avec les morts par famine, se contentant de se rabattre piteusement, à défaut de millions de morts, sur le concept de « génocide culturel ».
On se reportera sur ce sujet à la version un peu ancienne de mon analyse sur la question de « la famine en Ukraine » : https://www.historiographie.info/ukr33maj2008.pdf. Le lecteur non anglophone pourra se renseigner davantage sur la production de Mark Tauger, auteur qui y est (comme Alain Blum et divers) mentionnée, avec l'échantillon d'articles traduits publié en 2017, Famine et transformation agricole en URSS, Delga, Paris, 2017 (sur commande chez l'éditeur), ouvrage dont j'ai rendu compte in  https://www.monde-diplomatique.fr/2018/03/LACROIX_RIZ/58455

En dépit de la Doxa antisoviétique à laquelle l'anticonformiste Jacques Sapir n'échappe pas, Staline n'a pas inventé la guerre de l'Occident capitaliste contre l'URSS, ni en 1934, ni avant, ni après, et je lui recommande vivement le dépouillement des archives stricto sensu, y compris les archives diplomatiques « occidentales » (que je fréquente assidûment depuis très longtemps), sur la réalité de ce sabotage effarant et permanent. La réalité des complots qu'on impute à l'imagination de Staline explique que, au Quai d'Orsay, certains des fonds spécifiques sur les invraisemblables machinations (France incluse) aient été « déclassifiés » non à 30 ans mais à 70 ans (au-delà de 2000)... C'est le cas de certains volumes traitant du « Procès du parti industriel » (octobre 1930- avril 1931), lequel n'a pas relevé de la « bulle » de Staline plus que tous les suivants, et de bien d'autres affaires, notamment les procès contre la Metro-Vickers (1933) et contre Toukhatchevski (1937) : on trouvera sur le premier et le troisième procès des indications archivistiques précises dans Le choix de la défaite, édition de 2010, p. 107-108, et pour Toukhatchevski, l'index de ce nom (je reviendrai sur cette dernière question en traitant, à très court terme, et, je l'espère, sur le site Les Crises notamment, du pacte de non-agression germano-soviétique, dont le 80e anniversaire va probablement nous valoir un tapage qui contrastera, selon l'habitude, avec le mutisme qui règne sur les anniversaires, annuels ou décennaux, des accords de Munich). Le procès de la Metro-Vickers (1933) fut aussi solidement fondé que les deux autres: que mon collègue aille donc consulter, aux archives du Quai d'Orsay, les volumes Europe Grande-Bretagne 1918-1940, vol. 294, relations avec URSS, mars 1933-décembre 1939, et Europe URSS 1930-1940, vol. 960, politique étrangère, dossier général, mai 1932-décembre 1933 : il constatera que les faits étaient patents et incontestables en dépit du ton volontiers sarcastique et insolent que les diplomates utilisaient à l'égard des Soviets.

« Ces procès doivent être compris dans un processus où la direction stalinienne de l'URSS entend se débarrasser des cadres ralliés pour promouvoir un groupe social de "promus", qui lui sera fidèle », écrit avec assurance Jacques Sapir, qui commet une lourde erreur. Ces dossiers, et bien d'autres, attestent le sérieux d'un ouvrage naguère respecté et traduit précocement en français, celui de Michael Sayers et Albert Kahn (The Great Conspiracy : The Secret War Against Soviet Russia, Little, Boni & Gaer, New York, 1946, traduit en 1947, La grande conspiration contre la Russie. Ce livre et ses auteurs sont depuis quelques décennies, un objet privilégié de la croisade « antistalinienne » généralisée. Le grand helléniste progressiste Pierre Vidal-Naquet, souvent très courageux mais soucieux, tout de même, de ne pas passer trop longtemps pour « compagnon de route », a rejoint assez tôt la meute : dans « Un Eichman de papier », section 9 « De Platon, du mensonge et de l'idéologie » (article écrit en 1980, remanié en 1987), il assaille cet ouvrage comme « un modèle du genre... des versions libérales et érudites... de l'histoire stalinienne » comparable à « L'histoire du parti communiste (bolchevique) du temps de Staline » elle-même qualifiée de « monument durable du mensonge historique le plus meurtrier », in Les Assassins de la mémoire, Paris, Seuil, 1995, p. 34. Il affirmait mais se trompait. Je ne maîtrise pas via les sources la totalité des dossiers traités par ces deux intellectuels antifascistes américains, mais sur une dizaine de cas qu'ils analysent, y compris les procès évoqués plus haut, les archives diplomatiques et militaires consultées avèrent résolument les vaillants Sayers et Kahn, victimes ultérieures de la « chasse aux sorcières » aux États-Unis ( https://en.wikipedia.org/wiki/Albert_E._Kahn;  https://www.independent.co.uk/.../michael-sayers-writer-whose...). Sur ces grands intellectuels lucides et courageux, M. Prochasson devrait se documenter.

L'URSS n'a pas été ménagée, avant Staline, sous Staline, après Staline, par les grands impérialismes, allemand, japonais, britannique, français, américain, etc. davantage que tous les pays qui ont osé prétendre abolir la propriété privée : voyez ce qui est arrivé à Cuba, confronté à une guerre américaine qui a donné lieu à la systématique « tactique de l'éclat de rire » (Henri Guillemin, à propos du traitement par la grande presse du putsch de la Cagoule, de novembre 1937) des saboteurs (je casse, j'incendie, je tue, je pille, je viole, etc., et je ridiculise à tous vents et à grands renforts de moyens la victime qui se plaint, privée, elle, de ces grands moyens), dans les travaux d'un grand spécialiste de la « Guerre froide », Thomas G. Paterson, « Fixation with Cuba: the Bay of Pigs, missile crises and covert war against Fidel Castro », in Paterson, dir., Kennedy's quest for victory, American Foreign Policy, 1961-1963, Oxford & New York, Oxford University Press, 1989, in Paterson, ed., Kennedy's quest for victory, American Foreign Policy, 1961-1963, Oxford University Press, 1989. Pour avoir une idée et une bibliographie récentes sur cette stratégie et cette tactique de terreur, je dis bien de terreur, à l'égard des audacieux qui considèrent que le pillage impérialiste ne leur convient pas ou plus, on lira avec profit l'excellente petite synthèse de Michel Collon, USA. Les 100 pires citations, Investig'action, Bruxelles, 2018.
« La direction stalinienne est entrée en guerre contre l'ensemble de la société, tout en cherchant à la fragmenter, à opposer les ouvriers aux paysans, les ouvriers aux cadres, mais aussi en opposant le "prolétaire" mythique aux ouvriers », affirme M. Sapir. Qu'il se penche sur les sources historiques stricto sensu, elles lui permettront de comprendre mieux pourquoi ce pays arriéré, que la planification fit accéder au modernisme industriel (il devrait lire notre excellent attaché militaire à Moscou, de 1937 à 1940, le général Augustin Palasse, a vaincu, seul de fait, le Reich à l'économie encore nettement supérieure en 1941. Avant de céder sous les coups d'un impérialisme plus puissant encore, dont les méthodes ne se sont pas adoucies après la mort du personnage « dans sa bulle », comme l'attestent les références rappelées dans la conférence du 4 novembre 2017 susmentionnée.

Autre remarque, pas si annexe, ne pas céder à la russophobie systématique n'immunise pas contre une épidémie, une pandémie devrais-je écrire, qui ouvre aux non-russophobes pathologiques en notre beau pays à la fois russophobe et antibolchevique la voie à une certaine réhabilitation ou tolérance politique, culturelle et médiatique : l'anticommunisme ou l'antibolchevisme, volontiers taxé de « stalinisme », terme qui, on le sait, met fin, à tout débat ou, plutôt, à toute invitation à débat. Cette méthode est d'ailleurs volontiers pratiquée, on le sait, par les dirigeants actuels de la Russie, ce qui est bien le moins pour les chefs d'une grande nation actuellement régie, avec leur visible approbation, par la propriété privée des grands moyens de production et d'échange.

Je présume qu'Olivier Berruyer transmettra en temps utile mon courriel à Jacques Sapir, dont je préfère ne pas surcharger l'emploi du temps, rarement propice aux réponses.

Bien cordialement,
Annie Lacroix-Riz

REPONSE DE SAPIR AU TEXTE DE LACROIX-RIZ

I. Madame Lacroix-Riz n'a pas aimé le contenu de ma recension, ce qui est son droit. Mais, elle se prononce en commençant par « Je n'ai pas lu l'ouvrage, et ne puis donc me prononcer sur les notes de Rachel Mazuy et Ludmila Stern qui émerveillent Jacques Sapir ». En règle générale on commence par lire, puis on critique, du moins quand on est une universitaire, ce qu'est Mme Lacroix-Ruiz. L'attaque contre Rachel Mazuy qu'elle fait dans les lignes suivantes n'apporte rien. De même, on se tamponne le coquillard que Sophie Cœuré soit sœur de Benoît Cœuré, haut fonctionnaire de la banque centrale européenne. Ce sont des méthodes de mauvaise police et non un travail d'universitaire.
Elle cite Moussinac, Herriot et Charles Alphand pour contester l'existence d'une famine en URSS (et donc aussi en Ukraine) de 1931 à 1933. Elle ferait mieux de se confronter aux travaux de véritables chercheurs sur ce point (1). La liste est longue en effet. Je propose à Madame Lacroix-Riz de faire un petit exercice de calcul, à la portée d'un élève de 3ème actuel : qu'elle prenne la population de l'URSS en 1928, qu'elle la multiplie par le croît démographique pour arriver à 1936. Qu'elle la compare avec les chiffres désormais connus des recensements soviétiques (et non par ceux manipulés par le pouvoir soviétique). Elle constatera un « manque » démographique d'environ 9 millions de personnes. Qu'elle révise les hypothèses de croît démographique pour tenir compte de la baisse de fécondité qui survient lors d'une famine. Elle aboutira alors à un « manque » d'environ 5 millions de personnes. Ce manque représente la « surmortalité » de l'époque, concentrée sur les années 1931-1933. J'ai fait et présenté ce calcul dans ma thèse de 3ème cycle soutenue en 1980(2). La chute brutale de la production agricole que l'on constate entre 1928 et 1933, chute qui fut aggravée par une exportation massive des céréales, ne laisse pas de doute sur ce sujet (3). De plus elle confond dans le texte de Lynne Viola ce qui touche aux « koulaks » et ce qui touche à la paysannerie toute entière. C'est un cas manifeste de contre-sens dans la lecture d'un texte.

II. Je critique la préface de Christophe Prochasson de manière très claire. Ici aussi, on se tamponne le coquillard de savoir qui est le mari ou l'amant de qui. Là encore, ce sont des méthodes de basse police. Seuls les textes comptent.

III. Madame Lacroix-Riz n'a pas lu le livre que je recense (elle l'avoue elle-même), mais visiblement elle n'a pas lu la recension non plus. L'affirmation suivante est ainsi fausse : « Jacques Sapir passe à la vision générale de l'URSS et de Staline, et s'aligne sur la vision, universelle en France, d'un Staline complètement isolé de la société soviétique, qu'il martyrise jusqu'à la pulvériser. »
(a) Je ne parle jamais de Staline mais de direction stalinienne, soit d'un groupe de dirigeants et de cadre.
(b) Je parle de trois crises, qui sont largement documentées, qui se situent simultanément et sur lesquelles j'ai travaillé, dans ma thèse de troisième cycle comme dans ma thèse d'Etat. Ces crises ont existé, n'en déplaise à Madame Lacroix-Ruiz. Elles sont le produit d'actions intentionnelles ET non-intentionnelles de la direction stalinienne. Je le dit en toutes lettres.
(c) Madame Lacroix-Ruiz « oublie » de parler du phénomène de promotion d'une « nouvelle élite » qui caractérise globalement cette période (ici aussi j'ai fourni des chiffres sur l'ampleur démographique - plusieurs millions de personnes - de ce phénomène dans ma thèse de 3ème cycle). Cette « nouvelle élite » deviendra la base du pouvoir stalinien à partir de la fin de la période. J'ai aussi analysé dans ma thèse de 3ème cycle (que je regrette de devoir tant citer au risque d'épuiser la patience du lecteur) les processus sociaux par lesquels cette « nouvelle élite » diffuse son pouvoir en URSS.
(d) Madame Lacroix-Riz ne comprend visiblement pas que je parle dans ma recension d'une année, 1934, qui fut très particulière. Si je parle de « bulle » c'est UNIQUEMENT pour les quelques mois qui séparent la fin du XVII congrès du parti de l'assassinat de Kirov.

IV. Sur la « guerre » qu'auraient mené les « puissances occidentales » contre l'URSS, il y a un peu de vrai et beaucoup de faux. Les accusations contre les accusés des procès de Shakty et du « PromPart » ont été reconnues comme fausses. Ici encore elle tire des conclusions de fragments de phrases hors de tout contexte. Le livre qu'elle cite « The Great Conspiracy » est largement un faux. Non que les chancelleries occidentales aient eu une quelconque sympathie pour l'URSS. Mais, les accords industriels et commerciaux se sont multipliés de 1929 à 1939 avec différents pays, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, la France (vente de licence pour les moteurs Gnome-Rhône et Hispano) mais aussi l'Italie fasciste (qui va aider les chantiers navals soviétiques à produire des navires de guerre (4)) et l'Allemagne. J'ai traité des conséquences de cela dans la recension faite en 2016 du livre de G. Vidal « Une alliance improbable - L'armée française et la Russie soviétique 1917-1939 » (5).

V. Quand on parle d'une période, on évite les digressions sur des périodes très éloignées. Si Madame Lacroix-Riz veut parler de l'URSS de 1934, qu'elle s'en tienne à la NEP et aux années 1930. Elle est historienne, elle le sait. Mais elle ne l'applique pas car ce qu'elle défend est indéfendable et donc elle cherche à « noyer le poisson ».

(1) Lewin M., La Paysannerie et le pouvoir soviétique : 1928-1930, préface de Roger Portal, Paris, La Haye, Mouton, 1966. Davies R. W. et Stephen G. Wheatcroft, Industrialisation of Soviet Russia : Years of Hunger, London, Palgrave, 2003. Wheatcroft S.G., « More Light on the Scale of Repression and Excess Mortality in the Soviet Union in the 1930s », in J. Arch Getty et Roberta T. Manning (dir.), Stalinist Terror : New Perspectives, Cambridge, Cambridge University Press, 1993, pp. 278-290. Viola L., « La famine de 1932-1933 en Union soviétique », in Vingtième Siècle-Revue d'Histoire, 2005/4 (no 88), pp. 5 à 22.
(2) Sapir J., Organisation du travail, classe ouvrière et rapports sociaux en URSS de 1924 à 1941, Thèse de 3e cycle à l'EHESS, 20 mai 1980, 2 vol., 570 p.
(3) Wheatcroft S.G., "Soviet Agricultural Production in the 1920s and 1930s", in C. Bettelheim (ed.), L'Industrialisation de l'URSS dans les années trente, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, Paris, 1982.
(4) Samuelson L., Plans for Stalin's War Mchine - Tukhachevskii and Military-Economic Planning, 1926-1941, Macmillan, Basingstoke, 2000 ; tableau 7.8., p. 182. Harrison M. et Davies R. W. (1997), « The Soviet Military-economic Effort during the Second Five-year plan (1933-1937) », in Euro-Asian Studies, 1997, n°3.
(5)  marianne.net

Source :  Facebook, Jacques Sapir, 10-08-2019

 les-crises.fr

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