« La nouvelle normalité » : La relation de Trump avec la Chine peut être une opportunité pour l'Iran

11-09-2019 reseauinternational.net 16 min #161487

par Alastair Crooke.

L'élite de la politique étrangère de Washington s'accorde à dire que toutes les factions en Iran comprennent qu'en fin de compte, un accord avec Washington sur la question nucléaire doit être conclu. C'est inévitable, d'une façon ou d'une autre. Pour eux, l'Iran n'est rien d'autre qu'un « jeu d'horloge », jusqu'à ce que l'avènement d'une nouvelle administration rende à nouveau possible un « accord ». Alors l'Iran sera sûrement de retour à la table, affirment-ils.

Peut-être. Mais c'est peut-être tout à fait faux. Peut-être que les dirigeants iraniens ne croient plus aux « accords » avec Washington. Peut-être en ont-ils tout simplement assez des bouffonneries de changement de régime de l'Occident (du coup d'État de 1953 à la guerre en Irak menée contre l'Iran à la demande de l'Occident, en passant par la tentative actuelle d'étranglement économique de l'Iran). Ils  abandonnent ce paradigme raté pour quelque chose de nouveau, de différent.

Les pages de ce chapitre ont été fermées. Cela n'implique pas un certain antiaméricanisme enragé, mais simplement l'expérience que cette voie est inutile. S'il y a une « horloge dans l'histoire », c'est celle du tic-tac de l'hégémonie politique et économique occidentale au Moyen-Orient qui s'effrite, et non celle de la politique intérieure américaine. Le vieil adage selon lequel « la mer est toujours la mer » est vrai pour la politique étrangère américaine. Et l'Iran répétant les mêmes vieilles routines, tout en s'attendant à des résultats différents est, bien sûr, une définition de la folie. Une nouvelle administration américaine héritera des mêmes gènes que la précédente.

Et en tout état de cause, les États-Unis sont institutionnellement incapables de conclure un accord substantiel avec l'Iran. Un président américain - n'importe quel président - ne peut lever les sanctions du Congrès contre l'Iran. Les multiples sanctions américaines à l'encontre de l'Iran sont devenues un nœud de législation interpénétrante qui dure depuis des décennies : un vaste rhizome de lois enchevêtrées et enracinées que même Alexandre le Grand ne pourrait démêler : c'est pourquoi le JCPOA s'est construit autour d'un noyau de « renonciations » présidentiels américaines qui doivent être renouvelés tous les six mois. Quoi qu'il puisse être convenu à l'avenir, les sanctions - « levées » ou non - sont, pour ainsi dire, « éternelles ».

Si l'histoire récente a appris quelque chose aux Iraniens, c'est que ce « processus » fragile entre les mains d'un président américain instable peut simplement être balayé comme de vieilles feuilles mortes. Oui, les États-Unis ont un problème systémique : les sanctions américaines sont une valve à sens unique : si faciles à imposer, mais une fois appliquées, il n'y a pas de retour (sauf des dérogations incertaines accordées au gré du président en exercice).

le 8 mai 2018, les États-Unis se retirent de l'accord sur le nucléaire iranien : « nous n'allons pas permettre à ce régime d'avoir accès à l'arme la plus meurtrière du monde »

Mais plus qu'un long chapitre qui touche à sa fin inévitable, l'Iran voit s'ouvrir une autre voie. Trump est dans une impasse : un accord commercial avec la Chine semble maintenant « difficile voire improbable », selon les responsables de la Maison-Blanche, dans le contexte de la détérioration rapide de l'environnement des tensions en matière de sécurité entre Washington et Pékin.  Defense One l'explique clairement :

« Il n'y a pas eu d'alerte de dernière minute ni de tweet présidentiel, mais la concurrence technologique avec la Chine est entrée dans une nouvelle phase le mois dernier. Plusieurs développements annonçaient discrètement ce changement : les investissements transfrontaliers entre les États-Unis et la Chine ont chuté à leur plus bas niveau depuis 2014, le secteur des technologies subissant la chute la plus rapide. Les géants américains Intel et AMD ont brusquement  mis fin ou refusé d'étendre d'importants partenariats avec des entités chinoises. Le Ministère du Commerce  a réduit de moitié le nombre de licences qui permettent aux entreprises américaines d'affecter des ressortissants chinois à des projets technologiques et techniques sensibles.

Le découplage est déjà en marche. Tout comme le déplacement des plaques tectoniques, le passage à un nouvel alignement technologique avec la Chine accroît le risque de convulsions soudaines et déstabilisatrices dans l'économie mondiale et les chaînes d'approvisionnement. Pour défendre le leadership technologique de l'Amérique, les décideurs politiques doivent améliorer leur boîte à outils afin de s'assurer que le leadership technologique américain puisse résister aux contre-coups.

Le principal moteur de ce changement n'a pas été les tarifs douaniers du président, mais un consensus changeant parmi les décideurs sur ce qui constitue la sécurité nationale. Cette nouvelle conception élargie de la sécurité nationale est sensible à un large éventail de menaces potentielles, notamment à la subsistance économique des États-Unis, à l'intégrité des données personnelles de leurs citoyens et à l'avantage technologique du pays«.

La relation de Trump avec la Chine se résume ainsi : Un accord commercial avec la Chine est depuis longtemps considéré par la Maison-Blanche comme un outil majeur pour « remonter » le marché boursier américain, pendant la période préélectorale cruciale. Mais comme on dit aujourd'hui que c'est « difficile voire improbable » - et comme le consensus américain sur la sécurité nationale se métamorphose, le découplage qui s'ensuit, combiné aux tarifs douaniers, commence à faire sentir ses effets. Les effets érodent le principal atout politique du Président Trump : la confiance du public dans la manière dont il gère l'économie : un sondage  réalisé la semaine dernière par l'Université Quinnipiac a révélé que, pour la première fois depuis la présidence de Trump, un plus grand nombre d'électeurs affirment maintenant que l'économie se détériore au lieu de s'améliorer et que les politiques du président font du tort à l'économie.

C'est extrêmement important. Si Trump connaît une crise de confiance du public à l'égard de ses politiques volontaristes à l'égard de la Chine, la dernière chose dont il a besoin à l'approche d'une élection est une crise pétrolière, en plus d'une crise tarifaire et technologique avec la Chine. Une mauvaise décision avec l'Iran, et les approvisionnements mondiaux en pétrole peuvent facilement mal tourner. Les marchés s'en retrouveraient bouleversés. (La relation de Trump avec la Chine peut donc aussi être une opportunité pour l'Iran...).

Il n'est pas étonnant que Pompeo ait agi avec tant d'empressement pour mettre un garrot sur la « guerre » qui se préparait au Moyen-Orient, déclenchée par les attaques aériennes simultanées d'Israël le mois dernier en Irak, à Beyrouth et en Syrie (deux soldats du Hezbollah tués). Il est assez clair que Washington ne voulait pas de cette « guerre », du moins pas maintenant. L'Amérique, comme  l'a fait remarquer Defense One, devient de plus en plus sensible à tout risque pour le système financier mondial en raison des « convulsions soudaines et déstabilisatrices de l'économie mondiale ».

Les récentes opérations militaires israéliennes ont coïncidé avec la convocation soudaine du Ministre iranien des Affaires Étrangères Javad Zarif à Biarritz (pendant le G7), exacerbant les craintes au sein du  cabinet de sécurité israélien que Trump ne rencontre le Président Rouhani à l'Assemblée Générale des Nations Unies à New York - menaçant ainsi  « l'identité » politique anti-Iran de Netanyahou. Il craignait que Trump ne commence à développer des relations amicales avec le Président iranien (comme avec Kim Jong Un). D'où les provocations israéliennes qui visaient à susciter des (sur)-réactions iraniennes (qui n'ont jamais eu lieu). Par la suite, il est devenu clair pour Israël que les dirigeants iraniens n'avaient absolument aucune intention de rencontrer Trump - et l'épisode s'est apaisé.

Le lien de Trump avec l'Iran est donc en quelque sorte similaire à son « lien » avec la Chine : avec la Chine, il voulait d'abord une réussite commerciale facile, mais elle s'est avérée être « tout sauf facile ». Avec l'Iran, Trump voulait une rencontre razzmatazz avec Rohani - même si cela n'a pas débouché sur un nouvel « accord » (tout comme les spectacles TV de Trump - Kim Jung Un qui ont frappé l'imagination américaine si vivement, il aurait pu espérer une réponse similaire à une poignée de main de Rouhani, ou il aurait même aspiré à un spectacle dans le Bureau Ovale).

Trump ne peut tout simplement pas comprendre pourquoi les Iraniens ne veulent pas le faire, et il est irrité par le snobisme. L'Iran est insondable pour l'équipe de Trump.

Peut-être que les Iraniens ne veulent simplement pas le faire. Premièrement, ils n'en ont pas besoin : le Rial iranien s'est redressé régulièrement au cours des quatre derniers mois et la production manufacturière s'est stabilisée. L'Administration Générale des Douanes (AGC) de la Chine, qui détaille les données sur les importations de pétrole du pays, montre que la Chine n'a pas réduit son approvisionnement iranien après la fin du programme de dérogation américain le 2 mai, mais qu'elle a plutôt  augmenté régulièrement ses importations de brut iranien depuis la fin officielle de la prolongation de la dérogation, en hausse depuis mai et juin. Les nouvelles données de l'AGC montrent que la Chine a importé plus de 900 000 barils par jour (b/j) de pétrole brut d'Iran en juillet, soit 4,7 % de plus que le mois précédent.

Et une nouvelle voie s'ouvre devant l'Iran. Après Biarritz, Zarif s'est rendu directement à Pékin où il  a discuté d'un énorme investissement de plusieurs centaines de milliards de dollars (selon  un rapport) sur vingt-cinq ans dans le pétrole et le gaz (et d'un plan de transport « Ceinture et Route » distinct). Bien que les détails ne soient pas dévoilés, il est clair que la Chine - contrairement à l'Amérique - considère l'Iran comme un futur partenaire stratégique clé, et la Chine semble parfaitement capable de sonder les Iraniens aussi.

Le Ministre iranien des Affaires Étrangères Javad Zarif et son homologue chinois Wang Yi

Mais c'est ici que s'opère le véritable changement de fond aux États-Unis. C'est ce qu'on appelle «  une nouvelle normalité » qui  s'installe maintenant à Washington :

« Pour défendre le leadership technologique de l'Amérique, les décideurs sont en train d'améliorer leur boîte à outils pour s'assurer que le leadership technologique américain puisse résister aux contre-coups... Contrairement au président dans sa guerre commerciale, le soutien pour cette nouvelle définition large et nouvelle de sécurité nationale et de technologie est largement bipartite, et devrait le rester.

... avec plusieurs des principaux conseillers du président qui considèrent la Chine d'abord et avant tout comme une menace pour la sécurité nationale, plutôt que comme un partenaire économique - elle est prête à affecter une grande partie de la vie américaine, du coût de nombreux biens de consommation... à la nature des relations de ce pays avec le gouvernement de Taiwan.

Trump lui-même voit toujours la Chine principalement à travers un prisme économique. Mais plus il s'énerve contre Pékin, plus il est réceptif aux positions de ses conseillers à l'égard de la Chine qui vont bien au-delà du commerce«.

« Plus il s'énerve contre Pékin ».... Eh bien, voici le point clé : Washington semble avoir perdu la capacité d'invoquer les ressources pour essayer de sonder soit la Chine, soit le « livre fermé » iranien, et encore moins une Russie « byzantine ». C'est une atténuation colossale de la conscience à Washington ; une perte de « vitalité » consciente sous l'emprise d'une « logique irréfutable » qui ne permet aucune empathie, aucun rayonnement, aucune « altérité ». Washington (et certaines élites européennes) se sont repliées dans leur conscience « niche », leur enclave mentale, fermée et protégée, pour ne pas avoir à comprendre - ou à s'engager - dans une expérience humaine plus large.

Pour combler ces lacunes, Washington cherche plutôt une solution technique et technologique : Si nous ne pouvons pas invoquer l'empathie, ou comprendre Xi ou le Guide Suprême iranien, nous pouvons faire appel à l'intelligence artificielle pour remplacer - une « boîte à outils » dans laquelle les États-Unis ont l'intention de devenir le leader mondial.

Ce type de solution - du point de vue américain - fonctionne peut-être pour la Chine, mais pas tant pour l'Iran ; et Trump n'est pas enthousiaste à l'idée d'une guerre totale avec l'Iran dans la perspective des élections. Est-ce pour cela que Trump semble se désintéresser du Moyen-Orient ? Il ne le comprend pas ; il n'a ni l'intérêt ni les moyens de le comprendre ; et il ne veut pas le bombarder. Et pour lui, la « relation » avec la Chine va être absorbante, pour l'instant.

Source :  'The New Normal': Trump's 'China Bind' Can Be Iran's Opportunity

traduction  Réseau International

 reseauinternational.net

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