Lubrizol : une semaine après l'incendie, les Rouennais entre résignation et colère

05-10-2019 reporterre.net 8 min #162578

Plus d'une semaine après la catastrophe, les conséquences de l'incendie restent visibles à Rouen. Les personnes les plus touchées (les sans-abri, les enfants, les personnes angoissées) essaient de s'en remettre. En attendant les résultats des analyses supplémentaires, la vie doit reprendre son cours.

  • Rouen (Seine-Maritime), reportage

Sept jours après l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen, les masques tombent. Seuls quelques irréductibles marchent encore dans la ville en se couvrant le visage, d'un foulard ou d'une protection en papier. « C'est par précaution », dit Guillaume, un jeune homme au nez et à la bouche dissimulés. Le 26 septembre, jour de la catastrophe, il a préféré s'éloigner de Rouen et aller loger chez sa sœur, à Maromme, à huit kilomètres de là. « Je n'étais pas effrayé, mais je me suis dit qu'il ne fallait pas que je reste ici », raconte-t-il. Guillaume est ensuite revenu au bout de quelques jours... mais repart déjà. Il ne veut définitivement pas rester dans cette ville.

En sept jours, le vent a tourné, les odeurs nauséabondes d'hydrocarbures se sont atténuées, mais l'atmosphère reste étrange. Entre peur, colère, et résignation. Le 1er octobre,  des milliers de citoyens ont manifesté à Rouen pour crier leur besoin de réponses. La population est-elle en danger ? Quel est le degré de toxicité du nuage de fumée noire qui s'est déplacé sur des centaines de kilomètres ? Quel est le risque pour la santé à court, moyen et long termes ? Face à cette situation, les autorités tentent d'apporter des solutions.

Un numéro vert et une cellule d'écoute psychologique

Le gouvernement a mis en place le 2 octobre un numéro vert : munis des informations officielles compilées par l'Agence régionale de santé (ARS) et la préfecture, huit opérateurs répondent aux interrogations des personnes vivant à proximité de l'usine [1]. Le 3 octobre à midi, la plateforme avait déjà reçu près de 600 appels. Les questions portent majoritairement sur la qualité de l'air et de l'eau, et sur la consommation des fruits et légumes du jardin. « Les habitants ne sont pas paniqués, ils cherchent juste une source fiable d'information », indique-t-on au Service d'information du gouvernement.

Une cellule de soutien psychologique a également été installée le 2 octobre au centre municipal Charlotte-Delbo de Rouen [2]. Les visiteurs y sont cette fois peu nombreux, à peine une dizaine en deux jours. « C'est une bonne chose si personne ne vient, estime en souriant le Dr Christian Navarre, responsable de la cellule d'urgence médico-psychologique de Seine-Maritime. On n'est pas là pour faire du chiffre, mais pour dire aux gens "on ne vous a pas abandonnés" ». Les personnes souhaitant se confier sont accueillies par une partie du personnel du centre hospitalier du Rouvray et des bénévoles de la Croix-Rouge. « C'est un lieu d'échange, explique le Dr Christian Navarre. Il faut apprendre à faire résilience, à s'adapter au réel. On aide les gens à accepter ce qu'on ne peut pas changer. »

Colette, une retraitée, a poussé la porte de la cellule d'écoute pour essayer de calmer sa rage et son angoisse. Depuis l'incendie, elle ne dort que deux à trois heures par nuit. « Je suis en colère, tonne-t-elle. Pour moi, l'État n'a pas joué son rôle de protection des citoyens. » Colette estime que les sirènes auraient dû être enclenchées immédiatement après le départ du feu, et que les forces de l'ordre auraient dû patrouiller avec un haut-parleur pour prévenir et évacuer la population. La dame âgée vit aujourd'hui dans la peur qu'une autre explosion survienne. « Ça fait du bien de parler, dit-elle en souriant, en sortant du centre municipal. Il faut essayer de rester positifs. »

« On bouffe des gaz toxiques tous les jours ! »

Malgré ces outils mis en place, la colère reste. « On bouffe des gaz toxiques tous les jours ! » s'énerve Johnny, un sans-abri qui vit sur les quais. Puisqu'ils ne pouvaient pas se réfugier à l'intérieur d'un logement, les SDF ont été particulièrement touchés par le nuage de fumée noire qui a suivi l'incendie. « La semaine dernière, j'avais des maux de tête pas possibles, tellement que j'en ai vomi, poursuit Johnny. On en gerbe et ils nous disent que ce n'est pas toxique ?! » Laïd, sa femme, Fatima, et leurs deux enfants vivent également dehors, à proximité de la gare de Rouen. « On a des maux de tête, des maux de gorge, c'est très difficile, soupire Laïd. Il y a toujours des odeurs fortes, surtout le soir. J'ai peur pour ma santé et celle de mes enfants. On ne sait rien des gaz toxiques dus à l'incendie. »

Johnny, sans-abri vivant sur les quais à seulement quelques kilomètres de l'usine, a subi de plein fouet le nuage de fumée noire qui a suivi l'incendie le 26 septembre. Il se plaint depuis de maux de tête.

« Les gens qui vivent dans la rue sont déjà stressés, alors quand il se passe un événement comme ça, c'est très anxiogène, déplore Martine Michel, présidente de l'association Action pour les sans-abri Rouen. Ils ne se sentent pas aidés, pas reconnus par les pouvoirs publics. » « Nous n'avons eu aucune information de la part des autorités, regrette Kamel, membre du conseil d'administration de L'Autobus, le Samu social de Rouen. D'habitude, on nous informe d'actions menées, pendant les plans grand froid, par exemple. »

Laïd vit dans la rue, avec sa femme et leurs deux enfants. Ils posent ici avec une amie à eux. Tous les cinq, ils souffrent de maux de tête et de gorge depuis l'incendie.

Les enfants font également partie des publics les plus touchés par les conséquences de l'incendie. « Mes enfants ont eu des crises d'asthme régulières alors que, d'habitude, elles sont occasionnelles, affirme Cindy, une jeune maman. Moi, je m'en fous, je fume, je sais que mes poumons sont morts. Mais je pense à mes enfants. À la maison, je sors toujours pour ne pas fumer près d'eux et les rendre malades, et finalement une usine explose et les empoisonne ? C'est pas normal. »

« On ne peut rien faire à part espérer que ce n'est pas grave »

Des cas de vomissements d'élèves ont été recensés  dans plusieurs établissements scolaires de Rouen. À l'école André-Pottier, les enfants ont dû rentrer chez eux le 1er octobre à cause des fortes odeurs d'hydrocarbures présentes dans les bâtiments. « Une personne a vomi dans la cantine ! » raconte Melissa, 8 ans. Sa mère, Aziza, a le front plissé et les sourcils froncés. « Aujourd'hui, ça ne sent plus mauvais et ma fille va bien, raconte-t-elle. Mais j'ai peur pour plus tard, on ne sait pas s'il y aura des conséquences. Le jour de l'incendie, on a passé toute la journée à Paris. Mais, mon travail est à Rouen, l'école est à Rouen, on ne peut pas partir plus longtemps... On ne peut rien faire à part espérer que ce n'est pas grave. »

Plusieurs établissements scolaires ont dû être évacués car des élèves se sentaient mal. À l'école André-Pottier, à Rouen, les enfants ont dû rentrer chez eux le 1er octobre.

C'est ce sentiment qui prédomine dans la ville. Il y a peut-être un danger, il y en a forcément un lorsque 5.253 tonnes de produits chimiques brûlent. Mais, « on verra bien ». L'expression est sur les lèvres de bon nombre de Rouennais, sept jours après la catastrophe. Une façon d'essayer de rester optimiste. La cause de l'incendie est toujours inconnue et des analyses supplémentaires (de la quantité d'amiante et de dioxines dans l'air, de la pollution des récoltes agricoles, etc.) sont en cours. Une mission d'information parlementaire a été créée. Les habitants vont devoir s'armer de patience avant de connaître l'étendue de la situation. « On verra bien. » En attendant, il faut continuer à vivre malgré tout.

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