Les commémorations de la Seconde Guerre mondiale révèlent des différences au cœur de l'Europe

07-10-2019 les-crises.fr 11 min #162657

Source :  The Guardian, Shaun Walker, 30-08-2019

L'ancien combattant Henryk Bajduszewski, qui a gagné une médaille de guerre britannique, devant un char russe au Musée de la Seconde Guerre mondiale de Gdańsk Photographie : Julia Szyndzielorz

Alors que les dirigeants se réunissent pour l'anniversaire de dimanche en Pologne, les nationalistes exploitent les événements de 1939

par Shaun Walker à Westerplatte

vendredi 30 août 2019

Le 1er septembre 1939, peu avant 5 heures du matin, le navire de guerre allemand Shleswig-Holstein fit feu sur une garnison de soldat polonais stationnée sur la péninsule de Westerplatte, qui faisait partie de la ville internationale de Dantzig devenue aujourd'hui la ville polonaise de Gdansk. L'attaque marqua le début d'une guerre qui tuera par millions et s'avérera le conflit le plus effroyable de l'histoire de l'humanité.

A l'approche dimanche du 80ème anniversaire du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et alors que les dirigeants européens se dirigent vers  la Pologne pour les commémorations, les événements sanglants d'il y a 80 ans sont aujourd'hui plus que jamais politisés et exploités sur tout le continent.

Le navire de guerre Schleswig-Holstein bombarde le dépôt de munitions de la Westerplatte le 1er septembre 1939. Photographie : Dpa Picture Alliance/Alamy Stock Photo

Loi et Justice, le parti nationaliste au pouvoir en Pologne, a invité Donald Trump à Varsovie pour prononcer le discours d'ouverture des commémoration de dimanche, un geste qui, de l'avis de beaucoup, ne contribuerait guère à donner un ton solennel à la commémoration. Lors de  sa dernière visite à Varsovie, Trump a évoqué la guerre pour parler de la nécessité pour l'Occident de tenir tête à ses ennemis, en utilisant une rhétorique sombre et de conflit de civilisation.

La décision de dernière minute de Trump d'annuler son voyage et d'envoyer son vice-président, Mike Pence, à sa place, ainsi que la décision tout aussi tardive de la chancelière allemande Angela Merkel d'assister aux commémorations, signifie qu'il y a moins de chances que l'on ait des discours démagogiques dimanche. Mais en Pologne et dans toute l' Europe, un âpre débat continue de faire rage à propos des leçons à tirer de la Seconde Guerre Mondiale.

Il y a dix ans, lors du 70ème anniversaire, le Président Russe Vladimir Poutine, et Angela Merkel s'était rencontrés à Westerplatte, et il y avait des signes que les nations européennes pourraient se rapprocher d'une réconciliation après les terribles événements de la guerre. Alors que la date du nouvel anniversaire approche, l'atmosphère est cette fois très différente.

Dans de nombreux pays d'Europe centrale, les gouvernements se concentrent sur les atrocités commises par les nazis pendant la guerre et minimisent les histoires de collaboration locale à l'Holocauste, tandis que les figures politiques nativistes de la région se complaisent à brosser des tableaux d'histoires de guerre héroïques et retouchés. En Grande-Bretagne, l'effort de guerre et les pertes  sont régulièrement évoqués dans les discussions sur le Brexit, laissant l'ambassadeur allemand sortant suggérer que l'obsession de la Grande-Bretagne à lutter contre les nazis  ne contribue guère à résoudre les problèmes actuels. [Le nativisme est le nom d'un courant politique de pays peuplés d'immigrants (États-Unis d'Amérique, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande) qui s'oppose à toute nouvelle immigration. NdT]

En Russie, Poutine a progressivement transformé la victoire et l'énorme sacrifice soviétique durant la guerre en  une célébration grandiose et une opportunité pour une prise de posture militariste. Dans l'est de l'Ukraine, des forces soutenues par la Russie sont parties au combat avec des drapeaux inspirés par la victoire de la Seconde Guerre mondiale.

Dans la perspective de cet anniversaire, le gouvernement russe a lancé  une campagne de réhabilitation du pacte Molotov-Ribbentrop, signé entre l'Allemagne nazie et l'Union soviétique une semaine avant l'attaque de Westerplatte, qui comprenait des protocoles secrets selon lesquels les deux puissances se partageraient l'Europe orientale. En quelques semaines, la Pologne a été divisée et démembrée par les deux puissances.

Il y a dix ans, Poutine a utilisé son discours à Westerplatte pour affirmer que le pacte était « d'un point de vue moral inacceptable et d'un point de vue pratique, inutile, nuisible et dangereux ». Il n'a pas présenté d'excuses mais a qualifié l'entente d'« erreur ».

Cette année, la rhétorique de Moscou a été très différente, puisque le ministère des Affaires étrangères a lancé une campagne en ligne avec des animations et un hashtag Twitter #TruthaboutWWII. Le ministre de la Culture, Vladimir Medinsky, a écrit une chronique qualifiant le pacte de « triomphe de la diplomatie soviétique ». Alors que Mme Merkel et le président allemand Frank-Walter Steinmeier assisteront à l'anniversaire de dimanche, M. Poutine n'a pas été invité.

En Pologne aussi, les batailles à propos de la mémoire de la guerre sont devenues plus féroces. Jusqu'à récemment, le site de Westerplatte, dominé par un monument de granit de l'ère communiste, était contrôlé par l'administration municipale de Gdańsk, dirigée par l'opposition libérale au PiS. Récemment, toutefois, le gouvernement central a pris le contrôle du site par le biais d'une décision de justice et veut construire un nouveau musée pour commémorer l'héroïsme des défenseurs, qui doit être bâti d'ici 2023.

« Je crains que cela ne devienne une sorte de Disneyland historique », a déclaré Paweł Machcewicz, un historien qui était directeur du musée de la Seconde Guerre mondiale de Gdańsk jusqu'à son licenciement en 2017, peu après son ouverture et après une campagne médiatique décrivant le musée comme insuffisamment patriotique et même « anti-polonais ».

Son successeur au poste, Karol Nawrocki, responsable de la planification du nouveau site de Westerplatte, a apporté plusieurs modifications aux expositions des pièces du musée principal de Gdańsk. A l'entrée d'une salle contenant des centaines de photographies de Juifs assassinés pendant l'Holocauste, les nouveaux conservateurs ont affiché sur tout un mur la photographie d'une famille polonaise exécutée pour avoir caché des Juifs, un ajout que Machcewicz a qualifié de « totalement inapproprié » dans une salle consacrée au cœur de l'Holocauste.

Une affiche indiquant le nombre de morts dans chaque pays a également été modifié pour indiquer le nombre de morts en pourcentage de la population, afin de montrer que la Pologne avait souffert proportionnellement plus que les autres pays. Environ un citoyen polonais sur cinq a été tué pendant la guerre.

Nawrocki, le directeur nommé par le gouvernement en remplacement de Machcewicz, a déclaré que le musée original avait laissé de côté de nombreux « héros polonais incontestables » et que l'accent mis sur l'héroïsme polonais n'avait rien de surprenant. « Ce n'est que depuis les années 1990 que nous avons la possibilité de parler exactement et objectivement de l'histoire polonaise. Après 50 ans de deux totalitarismes, nous devrions être autorisés à parler de notre propre histoire », a-t-il dit. Un procès a été intenté par Machcewicz contre Nawrocki et le musée.

Le plus grand changement au musée consiste peut-être dans le message donné aux visiteurs à la fin de leur visite. Auparavant, une vidéo de quatre minutes retraçait l'histoire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et se terminait par des images des guerres en Ukraine et en Syrie et des réfugiés qu'elles avaient créés. Cette vidéo a été remplacée par une vidéo en images de synthèse de soldats polonais stylisés et héroïques au combat, transformant le message d'une réflexion sur les horreurs de la guerre à un élan de gloire patriotique.

Le maire libéral de Gdańsk, Aleksandra Dulkiewicz, qui a pris ses fonctions après que l'ancien maire  Paweł Adamowicz a été mortellement poignardé en début d'année, a déclaré que les messages du gouvernement sur la guerre étaient malavisés et provocateurs. Les autorités municipales organisent de manière séparée leur propre cérémonie commémorative dimanche, avec en particulier comme invité, le maire de Londres, Sadiq Khan

« Bien sûr, les soldats polonais ont été des héros, mais à l'occasion du 80e anniversaire, cela ne devrait pas être le message le plus important. L'autre façon de montrer cette histoire est de faire comprendre à quel point elle a été tragique et de l'utiliser pour créer une nouvelle manière pacifique de réussir pour la Pologne », a déclaré Dulkiewicz.

Source :  The Guardian, Shaun Walker, 30-08-2019

Traduit par les lecteurs du site  les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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