Offensive turque dans le nord de la Syrie : le président Trump, commet-il une erreur en abandonnant les Kurdes ?

12-10-2019 reseauinternational.net 8 min #162883

L'évolution de la guerre en Syrie a permis aux Kurdes syriens de devenir un acteur majeur du conflit. L'entente froide entre le parti de l'Union Démocratique Kurde (PYD) et le régime de Damas a permis à l'organisation politique kurde de prendre le contrôle de trois cantons kurdes, tous situés à la frontière turque. La victoire militaire du groupe kurde contre l'organisation terroriste État islamique (EI) à la bataille de Kobanê en 2014 a donné au PYD la reconnaissance de la communauté internationale dont celle des États-Unis.

Depuis le renforcement territorial du PYD, le président Erdogan s'est montré plus hostile sur la question kurde, notamment en menant une offensive militaire à Afrin en 2018. Ankara redoute qu'un État kurde au sud de ses frontières renforce les velléités séparatistes de la minorité kurde sur son propre territoire 1. Pour éviter une nouvelle offensive militaire turque, les États-Unis ont négocié avec la Turquie la construction d'une zone de sécurité dans le nord de la Syrie. Cependant, des désaccords sur la profondeur de la zone ont compromis les négociations qui ont conduit le président Erdogan à mener une nouvelle offensive contre les Kurdes de Syrie pour les évincer de la partie nord du pays pour relocaliser entre un à trois millions de réfugiés syriens actuellement en Turquie. Contre toute attente, le président Trump a retiré les troupes américaines dans le nord de la Syrie. Il est nécessaire d'analyser pourquoi Donald Trump fait une erreur en abandonnant les Kurdes.

Par Kareem Salem

Le Rojava, une lueur d'espoir dans une région en plein chaos

Le Rojava (Kurdistan occidental) est véritablement l'un des rares points lumineux qui émerge de la tragédie syrienne. Le PYD entend mener un projet séculaire, démocratique et féministe sur ses territoires pour être un exemple pour les mouvements d'émancipation de la région. Le groupe kurde estime que les femmes devraient être habilitées à avoir le pouvoir de décision 2. Le PYD a établi une branche armée de combattantes où, dans chacune des unités de protection, les femmes sont les commandants qui ont le pouvoir d'influencer la culture et l'éthique de leur propre unité 3.

vert : Territoires contrôlés par le Rojava
orange : Territoires revendiqués par le Rojava
rouge : Territoire contrôlé par les rebelles syriens et l'armée turque

Le combat pour l'émancipation des femmes ne se mène pas uniquement au front, mais aussi dans la vie civile. Au Rojava, le PYD a créé un système dans lequel il est primordial que les femmes soient représentées dans toutes les sphères et particulièrement dans la vie politique 4. La création d'une fédération démocratique inspirée par le communalisme veut dans les assemblées populaires de chaque commune que l'un des trois principaux élus soit une femme 5. Dans le canton de Djezireh, les femmes sont chargées de gérer les questions de genre telles que la violence domestique 6. En outre, la mise en place d'un système de décentralisation s'efforce dans chaque canton de faire en sorte que la représentation multiethnique soit représentée dans les assemblées populaires 7. Il ressort donc clairement du fait que les Kurdes du PYD ont établi un système démocratique et séculaire et qui ont été décisifs dans la victoire militaire contre l'EI en Syrie que la décision du président Trump d'abandonner les Kurdes face à l'offensive turque doit être considérée comme une erreur stratégique.

L'offensive turque risque de profiter à l'EI

La nouvelle offensive turque dans les territoires occupés par les Kurdes en Syrie pourrait entraîner la résurgence de l'EI dans la région. L'effondrement territorial de l'organisation extrémiste n'a pas signifié la fin de sa capacité à se mobiliser et à nuire en Syrie. Elle a troqué ses opérations militaires conventionnelles contre des opérations coup de poing : attentats et assassinats 8.

Il est à craindre que cette nouvelle offensive turque entraîne l'effondrement militaire des forces kurdes qui pourrait permettre aux prisonniers de l'EI de profiter du chaos généralisé et de fuir vers les cellules dormantes de l'organisation terroriste en Syrie. Certains des 2000 prisonniers djihadistes pourraient également profiter des récentes tensions entre la population irakienne et le gouvernement de Mahdi pour fuir vers les territoires sunnites irakiens. Une telle circonstance pourrait permettre à l'EI de profiter du désespoir économique des jeunes des provinces sunnites d'Irak pour les recruter 9. En ce sens, l'escalade des tensions dans la région pourrait permettre à l'EI de se regrouper et ainsi renforcer sa capacité à promouvoir sa propagande idéologique contre la communauté internationale, ce qui pourrait conduire à une augmentation de la menace terroriste dans le monde. Le président Trump ne peut pas permettre qu'une attaque coordonnée par l'EI ait lieu sur le sol américain près d'un an avant l'élection présidentielle américaine. Il est donc dans l'intérêt du président Trump de poursuivre une politique coercitive à l'égard de la Turquie.

Trump menace Ankara de nouvelles sanctions économiques

Sous la pression des membres du Congrès et du Sénat américain, le président Trump a averti son homologue turc que si l'offensive turque allait trop loin en Syrie, il détruirait l'économie turque. Donald Trump avait déjà poursuivi une telle stratégie pour forcer Ankara à céder aux injonctions américaines. En 2018, l'administration Trump a introduit une série de sanctions économiques contre la Turquie pour forcer Ankara à libérer un pasteur américain. Cette décision a précipité l'effondrement de la livre turque et aggravé la situation économique du pays 10. La Turquie l'a finalement libéré en octobre 2018.

Il est dans l'intérêt du président Trump de se conformer à la ligne politique des républicains. Ceci est primordial étant donné que l'homme fort de la Maison-Blanche est sous la menace d'une procédure de destitution. Des alliés proches du président comme le sénateur Lindsey Graham sont contre l'offensive turque. Si Donald Trump ne veut pas que ses cotes d'approbation baissent au sein de son parti, il est important que le président soit plus ferme contre la Turquie.

 Kareem Salem

--------- 1 Bayram B. (2019) L'« eurasisme » fondement du rapprochement russo-turc, Orient XXI, 20 juin 2019.

2 Gunes, C. (2019) 'Developments in the Kurdish Issue in Syria and Turkey in 2017', European Yearbook of Minority Issues Online 16(1): 211-229.

3 Shahvisi, A., (2018) 'Beyond orientalism: exploring the distinctive feminism of democratic confederalism in Rojava' Geopolitics: 1-25.

4 Özer, G. (2018) Rojava: un espoir démocratique dans le chaos ensanglanté? Alternatives Sud 25(4) : 1-5.

5 Léonard, M., 2016. Le Kurdistan, nouvelle utopie, Revue du Crieur (2): 128-143.

6 Shahvisi, A., (2018) 'Beyond orientalism: exploring the distinctive feminism of democratic confederalism in Rojava' Geopolitics: 1-25.

7 Roussel, C., 2014. Les Kurdes de Syrie et le projet du Rojava: rêve éphémère ou espoir durable? Maghreb-Machrek (4): 75-97.

8 Poyet, S. (2019) Le groupe État islamique prépare la résurgence de son califat, Le Figaro, 7 août 2019.

9 Benraad, M citée dans de Sèze, C. (2019) En Irak, les manifestations spontanées sont l'expression d'une colère authentique, L'Express, 4 octobre 2019.

10 Yackley, A-J. (2018) Turkey's Losing Economic War, Foreign Policy, 21 août 2019.

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