Le dilemme posé par Vladimir Lénine. Par Chris Hedges

07-11-2019 les-crises.fr 25 min #164019

M. Fish / Truthdig
Par Chris Hedges
1er juillet 2019

Chris Hedges a prononcé ce discours vendredi au  Left Forum [Forum de la Gauche, NdT] à New York.

Vladimir Lénine a laissé deux images en héritage. L'une est celle du brillant tacticien révolutionnaire. La seconde est celle de Lénine le nouveau tsar. Il était, ironiquement, le champion russe le plus fervent de ce qu'il a précisément éradiqué : l'anarchie révolutionnaire. Son pamphlet  « L'État et la Révolution » était un manifeste anarchiste sans équivoque, Lénine écrivant que « tant qu'il y a un État, il n'y a pas de liberté ; quand il y aura la liberté, il n'y aura plus d'État ». Mais Lénine au pouvoir, tout comme  Léon Trotsky, était un opportuniste qui faisait des promesses, telles que « tout le pouvoir aux soviets » qu'il n'avait aucune intention de tenir. Il a employé la terreur politique, les arrestations et les exécutions généralisées pour écraser les soviets indépendants et autogérés ainsi que les comités ouvriers. Il était à la tête d'une élite dirigeante centralisée et autocratique. Il a criminalisé la dissidence, interdit les partis politiques concurrents, muselé la presse et instauré un système de capitalisme d'État qui a privé les travailleurs de leur autonomie et de leurs droits. Comme Maximilien Robespierre, il se considérait peut-être comme un idéaliste, mais l'une de ses camarades qui avait pris ses distances, Angelica Balabanova, jouant sur une réplique de Goethe, déclara qu'il « désirait le bien... mais créa le mal ». Le stalinisme n'a pas été une aberration. C'était l'héritier naturel du léninisme.

Au pouvoir, comme le soulignait  Rosa Luxembourg dans « La Révolution russe et le léninisme ou le marxisme ? », Lénine est devenu l'ennemi du socialisme démocratique. Il s'est tourné vers le fanatique  Félix Dzerjinsky, le chef de la  Tcheka fraîchement créée, qui pendant la première année de la révolution a officiellement exécuté 6 300 personnes, ce qui, je le soupçonne, est un nombre très sous-évalué. C'était ce même Lénine qui, en novembre 1917, disait : « Nous n'appliquons pas la terreur comme l'ont fait les révolutionnaires français qui guillotinaient des gens désarmés, et j'espère que nous ne l'appliquerons pas ». L'anarchiste  Michel Bakounine avait prévenu, de façon prémonitoire, que les marxistes proposaient de remplacer les capitalistes par les bureaucrates. La société marxiste, disait-il, n'est rien de plus que du capitalisme sous gestion centralisée de l'État et elle serait, a-t-il dit, encore plus oppressive. C'est pourquoi  Noam Chomsky, à juste titre, considère Lénine le dictateur comme une « déviation de droite » et un « contre-révolutionnaire ».

Mais on ne peut nier l'intelligence de Lénine. Il a redéfini le paysage politique du XXe siècle. Plusieurs décennies après la Révolution russe, en Espagne, en Chine, à Cuba, au Vietnam et en Afrique du Sud, les peuples opprimés cherchaient l'inspiration chez Lénine et la révolution [russe]. Les inégalités sociales et la destruction des institutions démocratiques engendrées par  le néolibéralisme, l'accaparement du pouvoir par les entreprises à notre époque donnent de la pertinence à Lénine, qui examinait bon nombre de ces mêmes questions sur le despotisme, l'impérialisme et le capitalisme. Lénine le révolutionnaire a beaucoup à nous apprendre. Comme  John Dewey, il a compris que tant que la classe capitaliste aurait le contrôle des moyens de production, aucune démocratie réelle ne serait jamais possible.

Lénine avait parfaitement conscience que les révolutions se produisent grâce à des embrasements spontanés que personne, révolutionnaires compris, ne peut prédire. La révolution de février 1917 fut, comme la prise de la Bastille par les Français, une éruption populaire inattendue et non planifiée. Comme l'a souligné l'infortuné  Alexandre Kerensky, la révolution russe « est venue d'elle-même, non conçue par qui que ce soit, née dans le chaos de l'effondrement du régime tsariste ». C'est vrai pour toutes les révolutions. La poudrière est là. Ce qui l'allume est un mystère.

La clé du succès - ceci aussi est vrai pour toutes les révolutions - est le refus de la police et de l'armée, comme à Pétrograd, de rétablir l'ordre et de défendre l'ancien régime. Trotsky a affirmé que les régimes décadents produisaient inévitablement des dirigeants d'une incompétence, d'une corruption et d'une imbécillité stupéfiantes, des personnages comme le tsar Nicolas II ou Donald Trump. Même les élites, à la fin, ne veulent plus les défendre. Les systèmes de gouvernance sclérosés - comme l'attestent aux États-Unis nos élections pilotées par les entreprises, notre Congrès dysfonctionnel, notre presse commerciale et notre système judiciaire défaillant qui vient de  légaliser le gerrymandering [découpage électoral partisan, NdT], une version actualisée du système des «  bourgs pourris » britannique du XIXe siècle [ces bourgs peuplés de quelques personnes permettaient à des propriétaires d'être « élus » au Parlement NdT] - sont les pantins fantoches de la cabale au pouvoir. Une réforme par le biais de ces structures est impossible. Cette prise de conscience crée un énorme fossé entre les libéraux, qui gardent espoir dans la réforme - vous pouvez les voir une fois de plus investir bêtement du temps et de l'énergie dans le Parti démocrate - et les révolutionnaires qui ne cherchent pas à apaiser ou à travailler au sein du système, mais à le détruire.

Lénine, comme Karl Marx, comprit que les révolutions n'étaient pas faites par le lumpen prolétariat [sous-prolétariat comprenant voleurs, mendiants... définition marxiste NdT]. Les lumpen prolétaires sont le plus souvent les ennemis de la révolution et les alliés naturels des fascistes. Ils gravitent autour de groupes d'autodéfense armés réactionnaires, attirés par l'ivresse de la violence et construisent leur idéologie déformée autour des théoriciens du complot et de la suprématie blanche. Nous le constatons chez certains partisans de Trump et parmi les milices blanches et les groupes haineux. Lénine avait une aversion de tempérament pour les intellectuels, mais il savait qu'il n'y avait pas d'autre classe qui pouvait former et diriger un mouvement révolutionnaire. C'est pourquoi il s'appuyait tant sur des intellectuels tels que Trotsky et  Lev Kamenev, qui allaient être tous deux liquidés par Josef Staline.

Les révolutionnaires, a dit Lénine, doivent constamment faire preuve d'autocritique et d'introspection. Ils doivent examiner de près les échecs et les défaites et en tirer des leçons. Ils doivent être imprégnés d'histoire, de philosophie, d'économie et de culture. Ils doivent avoir un dévouement implacable à la cause, un mépris pour leur sécurité personnelle, une discipline de fer et une adhésion à la hiérarchie du parti, un culte servile du devoir et la capacité de fondre leur personnalité dans le groupe. Les révolutionnaires, aussi utopiques que soient leurs idéaux, doivent aussi être des réalistes politiques. Lénine dédaigne la pureté doctrinale, rappelant à ses disciples que « la théorie est un guide, pas une sainte écriture ». Il savait, cependant, que la plupart des intellectuels - lui et Trotsky étant des exceptions - n'avaient pas la capacité d'agir rapidement et de manière décisive. Cela expliquerait pourquoi Lénine au pouvoir se tourna de plus en plus vers des voyous comme Staline ou  Iakov Sverdlov, qui supervisa l'exécution du tsar destitué et de sa famille. Trotsky, malgré tout son génie d'orateur et de commandant de l'Armée Rouge, ne s'intéressait guère à la mécanique ordinaire quotidienne du gouvernement, une lacune qui poussera Staline à l'éjecter du pouvoir, à le forcer à s'exiler et finalement à envoyer un agent secret au Mexique pour  lui planter un pic à glace dans la tête.

Les révolutions sont invariablement menées par des dirigeants messianiques qui, comme Cromwell et Robespierre, présentent une étrange combinaison d'idéaux élevés et, comme l'écrit Crane Brinton, « un mépris total pour les inhibitions et les principes qui servent d'idéaux à la plupart des autres hommes ». Ces dirigeants révolutionnaires ne sont pas, souligne Brinton, les rois-philosophes de Platon, mais des tueurs-philosophes. Ces qualités leur permettent de balayer les modérés, à qui l'on donne un pouvoir de principe après une révolution, et de transformer les partis révolutionnaires en machines efficaces. Ces qualités leur permettent d'écraser les forces de la réaction qui s'élèvent inévitablement pour détruire l'ordre révolutionnaire. Lénine et Trotsky ont dû se mobiliser rapidement pour combattre peu après leur arrivée au pouvoir,  les armées blanches tsaristes et leurs alliés étrangers sur une douzaine de fronts.

Les soulèvements de masse, comprit Lénine, fournissent des moments fugaces qui, s'ils ne sont pas saisis par le révolutionnaire, risquent de ne jamais se reproduire. Dans ces moments-là, le révolutionnaire doit exploiter habilement les illusions autodestructrices qui aveuglent et paralysent les élites dirigeantes et surfer sur la vague de l'agitation jusqu'au pouvoir. Le moment opportun fait tout, répéta Lénine de façon régulière. Pour ce qui de saisir le moment opportun, Lénine fut un maître. « Il y a des décennies où rien ne se passe et des semaines où des décennies se produisent », a-t-il écrit.

Lénine détestait la violence anarchiste, la « propagande de l'acte ». Les assassinats anarchistes de tsars, de princes, d'impératrices, de présidents et de premiers ministres, qu'il a rejeté comme des actes de nombrilisme névrotique, n'ont jamais provoqué et ne provoqueront jamais, a-t-il souligné, un soulèvement populaire. Le terrorisme, écrit-il, démoralise rapidement ceux qui le pratiquent et détruit le groupe révolutionnaire qui y a recours. Il aurait dénoncé le vandalisme adolescent et le manque d'organisation et d'idées cohérentes qui définissent le  Black Block et les  Antifa. Lénine appelait ces anarchistes renégats des « libéraux avec des bombes » parce qu'ils croyaient, comme les libéraux, que la propagande seule, faite d'actes et de paroles, allait provoquer un changement radical. Comme le soulignait Lénine, le terrorisme et la violence n'ont fait qu'effrayer la population, diaboliser et isoler les révolutionnaires et légitimer la répression étatique. La violence n'a jamais été un substitut à la mobilisation de masse. Elle ne s'est jamais substituée au long et fastidieux travail de construction d'un parti politique révolutionnaire. Et sans un parti révolutionnaire, Lénine le prédisait avec justesse, la révolution était impossible.

« L'inutilité totale de la terreur est clairement démontrée par l'expérience du mouvement révolutionnaire russe », a écrit Lénine, bien que son propre frère ait été exécuté suite à un complot raté visant à assassiner le tsar. « Les actes individuels de terrorisme ne créent qu'une sensation éphémère et conduisent à long terme à l'apathie et à l'attente passive d'une autre "sensation". »

Les révolutions peuvent être faites par des minorités militantes, mais leur pouvoir vient de l'articulation des aspirations conscientes de la majeure partie de la société. L'obsession vis-à-vis de figures dirigeantes spécifiques, plutôt que vis-à-vis des structures du pouvoir répressif, détourne l'attention des cibles les plus importantes. Lénine appelait le tsar « l'idiot Romanov » et disait à ses compagnons  bolcheviks qu'il était une personne sans importance. Il aurait écarté notre préoccupation pour Donald Trump. Le totalitarisme d'entreprise avec sa surveillance généralisée, ses guerres sans fin, sa police militarisée, son transfert de richesse vers le haut, ses programmes d'austérité et l'effondrement des infrastructures et des services sociaux de base - de l'éducation à la santé -, l'écocide, la servitude à la dette, la perte de pouvoir et la paupérisation des travailleurs étaient tous antérieurs à Trump. Mike Davis dans «  Prisonniers du rêve américain » illustre comment les vagues de violence étatique et de répression contre la classe ouvrière et la gauche par les administrations démocrates et républicaines ont effectivement empêché l'émergence du socialisme.

Lénine a averti que lorsque le capitalisme est sérieusement menacé, le fascisme est toujours l'option par défaut, non seulement pour les élites dirigeantes mais pour la classe libérale. Les libéraux, qui craignent la gauche radicale, deviennent dans un moment révolutionnaire l'ennemi du révolutionnaire. Lénine, comme Trotsky, étudia de près la Révolution française et la Commune de Paris. Lorsque les élites françaises n'ont pas réussi à faire détruire la Commune par les envahisseurs prussiens, elles l'ont fait elles-mêmes, laissant 30.000 morts, dont 14.000 ont été exécutés, hommes et femmes. Après la Première guerre mondiale, le ministre allemand de la Défense, Gustav Noske, membre du parti social-démocrate, forma avec des anciens combattants le Freikorps, une milice de droite. Noske utilisa la milice, précurseur du parti nazi, pour écraser la révolution allemande de 1918-1919 et le soulèvement de la Ligue marxiste spartakiste. Ce faisant, le Freikorps enleva et assassina Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg le 15 janvier 1919. Pendant la Seconde guerre mondiale en France, le maréchal Philippe Pétain et les collaborateurs de Vichy se sont alliés aux occupants nazis pour contrecarrer le soulèvement communiste qu'ils craignaient.

Lénine a fait valoir que le moyen le plus efficace d'affaiblir la détermination de l'élite dirigeante était de lui dire exactement à quoi s'attendre. Cette audace et cette hardiesse attirent l'attention de la sécurité de l'Etat, mais ne conduisent pas à l'hostilité de l'opinion publique envers le mouvement révolutionnaire ; elle lui donne en effet un attrait et un cachet. Le révolutionnaire, écrivait-il, doit formuler des exigences sans équivoque qui, si elles étaient satisfaites, signifieraient l'anéantissement de la structure du pouvoir en place. Et le révolutionnaire ne doit jamais faire de compromis sur ces exigences. L'exposition publique des centres de pouvoir corrompus, y compris militaires, sape la confiance et la crédibilité des élites dirigeantes. Alors qu'une force révolutionnaire prend de l'ampleur, les élites dirigeantes tentent de faire des concessions qui affaiblissent encore leur crédibilité et leur force.

Les pouvoirs impériaux, avait-il observé, étaient particulièrement vulnérables et fragiles. Ils n'étaient pas autonomes, mais dépendaient plutôt de l'exploitation des ressources et de la main-d'œuvre étrangères ainsi que de vastes machines militaires qui vidaient l'état de ses ressources. L'impérialisme s'accompagne de monopoles d'entreprise, une caractéristique de la dernière phase du capitalisme. Elle déplace le pouvoir de la classe manufacturière vers une classe parasite de financiers, les rentiers, dont la profession, écrit Lénine, « est l'oisiveté ». Le stade avancé du capitalisme inverse l'économie classique. Ce qui était considéré comme improductif - le parasitisme de la classe des rentiers - devient l'économie réelle. Et ce qui était considéré comme le secteur productif de l'économie - le travail et l'industrie - est traité comme le parasite. La suprématie des spéculateurs mondiaux est mortelle pour le système capitaliste, qui se consume lui-même.

Rosa Luxembourg, qui était peut-être la seule marxiste contemporaine à être l'égale intellectuelle de Lénine, entrevoyait le danger de la domination de fer de Lénine sur le parti et finalement sur la Russie elle-même. Elle était une opposante aussi féroce à l'ordre capitaliste et à l'impérialisme que Lénine, mais elle s'opposait à l'autorité centralisée et fustigeait le mépris implicite de Lénine pour la classe ouvrière. Toute révolution qui justifiait une dictature, telle que l'a mise en place Lénine,, même s'il insistait sur le fait qu'elle était temporaire, était dangereuse. La seule façon de protéger le socialisme révolutionnaire de l'autocratie et de la calcification était d'autonomiser la population par le biais d'institutions démocratiques et par la liberté d'expression.

Elle a écrit :

La liberté uniquement pour les partisans du gouvernement, seulement pour les membres d'un parti - aussi nombreux soient-ils - n'est aucunement la liberté. La liberté est toujours et exclusivement la liberté pour celui qui pense différemment. Non pas à cause d'une conception fanatique de la « justice », mais parce que tout ce qui est instructif, sain et purificateur dans la liberté politique dépend de cette caractéristique essentielle, et son efficacité disparaît lorsque la « liberté » devient un privilège spécial.

Rosa Luxembourg, en ce sens, était une révolutionnaire plus vraie. Une révolution socialiste ne se construirait pas par une avant-garde autoproclamée qui dominerait tous les aspects de la société et de la culture, mais par l'expérimentation incessante, la créativité, la dissidence, le débat ouvert, des reculs et des progrès. « De par sa nature même, le socialisme ne peut être introduit par des oukazes [décrets].... Seule la vie effervescente et sans entrave s'épanouit en mille formes et improvisations nouvelles, met en lumière une force créatrice, corrige elle-même toute tentative erronée. »

Elle poursuivait :

Si on réprime la vie politique dans tout le pays, il est forcé que dans les soviets aussi, la vie se trouve de plus en plus paralysée. Sans élections générales, sans liberté illimitée de réunion et de la presse, sans libres affrontements d'opinions, la vie cesse dans toute institution publique, se transforme en pseudo-vie, dans laquelle le seul élément actif qui subsiste est la bureaucratie. La vie publique s'endort peu à peu, quelques dizaines de chefs de parti d'une énergie inépuisable et d'une expérience sans limites dirigent et gouvernent. Parmi eux, en réalité, seule une douzaine d'esprits supérieurs assurent la direction et une élite de la classe ouvrière est invitée de temps à autre à des réunions pour applaudir les discours des chefs, et approuver à l'unanimité les résolutions qu'on lui soumet - au fond, donc, une affaire de clique, une dictature, bien sûr, non du prolétariat, mais d'une poignée seulement d'hommes politiques.... De telles conditions doivent inévitablement entraîner une brutalisation de la vie publique : tentatives d'assassinat, prise d'otages, etc.

Les léninistes, bien sûr, soutiendront que les moyens autoritaires utilisés par Lénine et Trotsky pour construire et protéger l'État soviétique étaient essentiels, que sans eux la révolution aurait été détruite. Nous ne pouvons rejeter cette analyse avec désinvolture, étant donné les menaces existentielles très réelles auxquelles le nouvel ordre révolutionnaire a été confronté et la multiplicité des forces qui se sont déployés contre lui. Bakounine et les anarchistes ont peut-être eu raison dans leur analyse des dangers inhérents à un État bolchevique centralisé, et alors ? Ils n'offrent pas, pour moi, de solutions convaincantes, mais plutôt des platitudes oniriques sur la coopération volontaire et le fédéralisme des communes.

L'histoire a amplement démontré que sans parti révolutionnaire, ou avec un parti révolutionnaire détruit, les forces de la réaction triomphent. Il suffit de voir la montée au pouvoir du général français Louis-Eugène Cavaignac, qui a écrasé le soulèvement de 1848 à Paris ; Louis-Napoléon ; le général allemand Wilhelm Groener, qui a brutalement réprimé les soulèvements populaires au lendemain de la défaite du pays dans la Première guerre mondiale ; Benito Mussolini ; Adolf Hitler ;  Suharto et  Augusto Pinochet à notre époque. Les vieux généraux tsaristes, à commencer par  Lavr Kornilov, qui, selon un autre général, était un homme au « cœur de lion, et au cerveau de mouton », se préparaient, soutenus par leurs alliés occidentaux, à sauter sur le nouvel ordre révolutionnaire et à l'étouffer.

Mais nous pouvons nous demander si le coût imposé par Lénine en vaut la peine. Si nous devons créer des reflets fidèles de l'autocratie et de la terreur pour survivre, nous ne sommes pas meilleurs que les monstres que nous avons cherché à tuer. Rosa Luxembourg avait raison: La fin ne justifie jamais les moyens. Ceux qui suivent cette voie, qui rejettent toute moralité, comme Lénine l'a fait, ne reviennent pas en arrière, et il y a des preuves que Lénine,à la fin de sa vie, était révolté par sa création. « Vous pensez que vous conduisez la machine, et pourtant elle vous conduit et soudain d'autres mains que les vôtres sont sur le volant », déplora-t-il.

Le plus grand héritage de Lénine est peut-être son réalisme politique, sa haine des dogmes et son étude méticuleuse du pouvoir. Si nous ne comprenons pas le pouvoir et son fonctionnement, nous sommes condamnés. La croyance de Che Guevara en sa propre propagande - la doctrine du foquisme, selon laquelle la révolution est déclenchée par de petites bandes rebelles armées - n'a pas seulement entraîné sa mort en Bolivie, mais une série de soulèvements ratés en Amérique latine et en Afrique et la décision stupide des dirigeants des Students for a Democratic Society, ou SDS, le plus grand mouvement anti-guerre aux États-Unis pendant la guerre du Vietnam, d'imploser afin de former son propre foyer de guérilla, le  Weather Underground. Nous pouvons apprendre beaucoup de Lénine le révolutionnaire sur ce qu'il faut faire, et de Lénine le dictateur sur ce qu'il ne faut pas faire. Lénine aurait insisté pour qu'on le fasse.

Source :  Truthdig, Chris Hedges, 01-07-2019

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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