[Russeurope-en-Exil] Le rond-point, carrefour des luttes sociales et politiques. Bilan d'un an de mouvement des « Gilets Jaunes » par Jacques Sapir

10-11-2019 les-crises.fr 35 min #164152

Il y a donc près d'un an, à quelques jours près, démarrait ce que l'on a appelé le mouvement des Gilets Jaunes. Ce mouvement a profondément bouleversé le paysage politique en France. Il a durablement marqué notre imaginaire.

Ce mouvement a aussi eu des conséquences à l'international. Divers mouvements populaires de revendication et de contestation se sont emparés du gilet symbole. Ce mouvement a donné naissance à divers livres 1 et variés 2. Certains furent publiés très (trop ?) précocement 3. Les documents qu'ils ont produits ont été en partie édités 4. Certains, et cela est aussi important, ont été écrits par des porte-parole du mouvement, comme c'est le cas avec François Boulo 5 ou avec Priscilla Ludosky 6. Alors que ce mouvement, même s'il a perdu de son ampleur, survit en organisant des manifestations régulières tous les samedis, sous la forme des différents « actes », il convient de revenir sur l'origine de ce mouvement, ce qu'il a changé et ce qu'il a apporté.

L'origine du mouvement

Ce mouvement, il faut le rappeler, avait commencé comme un refus de l'augmentation du prix du carburant diésel. Au départ, ce fut la pétition « en ligne » contre cette hausse, pétition lancée le 29 mai 2018 par Priscilla Ludoski, qui agrégea le mouvement. Cette hausse, qui était justifiée par le gouvernement au nom de l'urgence écologique ne semblait pas importante. Elle mit cependant le feu aux poudres et provoqua l'explosion sociale la plus importante depuis les mouvements de grèves de 1995. La raison en est l'importance des « dépenses contraintes » dans le budget des ménages, et en particulier des ménages les plus modestes. Ces dépenses, que l'INSEE nomme aussi « dépenses pré-engagées », représentent ce que tout ménage doit donc dépenser obligatoirement. On y introduit les dépenses de logements, les services financiers et les frais d'abonnement aux différents services. Ces dépenses là, qui représentaient 12,5% du budget d'un ménage moyen en 1960, représentent aujourd'hui plus de 30% 7.

Mais, bien d'autres dépenses sont en réalités contraintes : on ne peut pas non plus éviter de s'alimenter, se vêtir, se soigner, de se déplacer pour aller au travail. Les estimations qui sont faites placent alors la barre de ces dépenses pré-engagées plus près de 60% que de 30%. Ajoutons que la proportion est d'autant plus forte que les revenus sont modestes. Pour les ménages dont le revenu est inférieur au revenu médian, le pourcentage monte probablement vers les 70-80%. De fait, le CREDOC 8 estimait en 2005 que la part des dépenses « incontournables » (qui est une définition plus large) pouvait atteindre 87% en 2005. Remarquons qu'il n'y a pas eu d'enquête plus récente, ce qui est dommage. Au bout du compte, ce qui reste « pour vivre », un terme qui est préféré par le Conseil National des politiques de Lutte contre la pauvreté et l'Exclusion sociale (CNLE), est de fait très inégal selon les ménages. Si l'on reprend la définition du CREDOC, il restait donc en 2005 80 € par mois au dixième le plus pauvre après ses dépenses contraintes et incontournables contre 1 474 € au décile le plus riche, soit un rapport de 18 à 1. Et encore, comme le note le CNLE, le « reste à vivre » des plus pauvres n'est le plus souvent que de quelques euros quand il n'est pas négatif. C'est dans ce contexte qu'il convient d'apprécier le rejet de la nouvelle augmentation du carburant qui a déclenché la crise.

Priscilla Ludoski, initiatrice de la pétition sur le prix du carburant

La montée des inégalités depuis l'élection d'Emmanuel Macron et la réaction des femmes

Un facteur de plus court terme a certainement pu jouer : l'accroissement des inégalités depuis l'élection d'Emmanuel Macron. Car, Emmanuel Macron avait voulu se démarquer de ses prédécesseurs. Il a donc rapidement fait passer des réformes importantes, sur le droit du travail, qu'il a en partie démantelé, sur la fiscalité aussi, avec la suppression de l'ISF, dans les services publics enfin, avec la réforme de la SNCF. Deux ans et demi plus tard, cette politique a aggravé la pauvreté et conduit 566 personnes à mourir dans la rue en 2018 contre 511 en 2017.

Quand on regarde les effets de la politique tant fiscale qu'économique d'Emmanuel Macron, il est clair que les principaux gagnants ont été les revenus de la finance et du capital.

Figure 1

Source : INSEE

Il est ainsi frappant de constater qu'en 2018, première année où se sont fait sentir les effets des « réformes » d'Emmanuel Macron, les revenus de la finance, représentés par les intérêts et les dividendes, ont augmenté de 8,3%. Les travailleurs indépendants, les paysans ou les auto-entrepreneurs, ont été les plus mal traités et leurs revenus ont de fait moins augmentés que les salaires. Ce n'est donc pas étonnant si on les a retrouvés sur les ronds-points lors du mouvement des Gilets Jaunes. Parallèlement, les inégalités ont continué de se creuser ces deux dernières années. La suppression ou la baisse des allocations logements (APL) a eu un effet très néfaste. Mais, même sans tenir compte de cette baisse, le nombre de personnes sous le seuil de pauvreté (calculé à 60% du revenu médian) ainsi que les inégalités, mesurées ici par le coefficient de Gini (qui est à 0 pour une répartition parfaitement égalitaire et à 1 dans une répartition parfaitement inégalitaire), ont augmenté.

Figure 2

Le déclenchement du mouvement des Gilets Jaunes n'est donc pas une surprise. Il traduit en réalité la réaction d'une population, majoritaire en France, qui travaille, qui touche de ce fait peu d'aides sociales, et qui a vu sa situation économique se dégrader fortement dans les 18 mois qui ont suivi l'élection d'Emmanuel Macron. On peut donc considérer que la hausse prévue des prix du carburant fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. L'importance de la question du « pouvoir d'achat » explique aussi que le mouvement des Gilets Jaunes fut bien plus « féminisé » que les mouvements sociaux revendicatifs habituels. L'une des apports importants de ce mouvement fut aussi la très forte implication des femmes en son sein, que ce soit sur les ronds-points ou que ce soit dans les manifestations. Les femmes constituent aussi, hélas, une proportion bien plus importante des blessés, et souvent des blessés graves, que dans les mouvements revendicatifs habituels.

Jerome Rodrigues, one of the leaders of the yellow vest movement, lies on the street after getting wounded in the eye during clashes with riot police in Paris during an anti-government demonstration called by the Yellow Vests "Gilets Jaunes" movement on January 26, 2019. (Photo by Zakaria ABDELKAFI / AFP)

Jérôme Rodrigues,

Porte-parole du mouvement, éborgné par la police le 26 janvier 2019

La fracture spatiale et territoriale

Il convient alors de rappeler que des changements importants ont aussi eu lieu dans la répartition spatiale de la société française et que ces changements peuvent aussi expliquer le mouvement des Gilets Jaunes car ils ont rendu une part de la population d'autant plus sensible à une hausse du carburant.

Chassés des centres villes par la hausse du prix des appartements et des loyers, elle-même liée au phénomène de « métropolisation » que connaît certaines villes, les français les plus modestes se sont repliés vers les banlieues les plus périphériques, puis vers les zones dites « campagnardes » 9. On estime que près d'un français sur trois vit dans une des 33 000 communes dont la densité est inférieure à 64 habitants au km2 10. A l'inverse, les 609 communes les plus densément peuplées (plus de 2969 habitants/km2) regroupent, elles aussi, un gros tiers de la population. Le dernier tiers vivrait dans les quelques 3 000 communes de densité intermédiaire (410 habitants/km2 en moyenne).

Aujourd'hui donc le nombre de français habitant dans des petites villes ou des bourgs ruraux, mais continuant de travailler en ville, est supérieur à 60% de la population.

Mais, en territoire rural, en raison de l'offre de transports en commun inexistante ou inadaptée aux besoins, ce qui renvoie à des politiques publiques qui ont privilégiées la desserte inter et intra-métropolitaine au détriment d'une couverture équilibrée du territoire, il devient impératif de posséder une voiture par adulte pour les ménages d'actifs comme pour les ménages de retraités. En ville moyenne, il devient impératif de posséder une voiture par ménage, que l'on soit ou non actif et que l'on ait ou non des enfants 11. Pour les ménages comptant deux adultes, le besoin de mobilité est souvent complété par un abonnement aux transports en commun. On mesure ci la folie qu'il y a à rendre une grande partie de la population aussi dépendante de la voiture pour son transport.

Or, ces besoins entraînent des coûts à l'achat de véhicules mais aussi, les dépenses de carburant, les frais d'entretien, d'assurance et de contrôle technique. Les frais de transport représentent ainsi 10.3% des dépenses de consommation. Comment répondre à la valorisation de la mobilité lorsque les prix des carburants augmentent et que l'on est dépendant de la voiture ? On a là une des clefs du mouvement des Gilets Jaunes.

Les Gilets jaunes ont donc été en difficulté dans une société où les besoins se multiplient. Il est particulièrement significatif de savoir que 76% des Gilets Jaunes disent ne pouvoir s'en sortir que difficilement et déclarent qu'ils s'imposent régulièrement des restrictions sur leur budget. Le chiffre est par contre de 55% pour la moyenne de la population et de 35% chez ceux qui ne cachent pas leur hostilité au mouvement. Seulement 33% des Gilets jaunes disent être en mesure de faire face à une dépense imprévue de 2000 euros en puisant dans leurs réserves, contre 53% en moyenne et 70% des personnes hostiles au mouvement 12. En cas d'entrée d'argent imprévue, un tiers des Gilets jaunes mobiliserait cette entrée pour rembourser une dette, contre seulement 14% des plus hostiles. Le mouvement des Gilets Jaunes a bien représenté une fracture de classe dans la société française.

Maxime Nicole dit "Fly Rider"

Porte-parole du Mouvement

L'Euro, la raison cachée de la surdité gouvernementale aux revendications des Gilets Jaunes

Ce mouvement a mis en cause non seulement le gouvernement mais aussi le Président de la République. Mail, il n'y a pas eu de réponse globale du gouvernement et du Président de la République sur cette question, si ce n'est par la répression qui fut d'une ampleur et d'un degré inusité face à un mouvement social d'ampleur 13. L'usage systématique des LBD, une arme interdite dans bien des pays européens et qui fut confiés à des personnels non formés à son emploi, mais aussi l'apparition de formations non-identifiables de policiers ont conduit à un degré de violence inusité, renforcé par la quasi-impunité dont ces mêmes policiers ont pu jouir. Le nombre de condamnations prononcées par les tribunaux, plus de 3000, en dit aussi très long sur la peur du pouvoir et son incapacité de répondre à ce mouvement social par autre chose que de la répression. Assurément, le Président de la République fit des déclarations, en particulier celle du 10 décembre 2018. Il envoya, le 13 janvier 2019, une lettre à tous les français 14, lettre qui tout en reconnaissant une partie des problèmes en éludait les réponses 15.

Il y avait pourtant un aveu dans cette « lettre » : « parce que les salaires sont trop faibles pour que certains puissent vivre dignement du fruit de leur travail... » 16. Tel était bien, en réalité, l'une des sources de la colère qui s'exprimait à travers le mouvement des Gilets Jaunes à côté de revendications concernant la démocratie. On remarquera cependant que, jamais, il n'écrivit les mots de « pouvoir d'achat ». La question d'une augmentation du SMIC était pourtant bien centrale dans l'ensemble des revendications des Gilets Jaunes. Le Président pensait, sans doute, y avoir répondu dans son allocution du 10 décembre 17. Mais, ce ne fut pas le cas, même si le complément de revenu (car c'est de cela qu'il s'agit) d'environ 90 euros qui fut alors annoncé fut le bienvenu dans de très nombreux foyers. Il y a bien ici un blocage sur la question du SMIC. Or, depuis le « tournant de la rigueur » de 1982-1983, le SMIC, le principal instruments de garantie pour les bas salaires, n'a pas évolué avec la productivité. Il convient ici de rappeler un principe : si le salaire évolue au même rythme que la productivité le partage de la valeur ajoutée entre les salaires et les profits ne change pas. Quand la productivité croit plus vite que le salaire, alors la part des profits augmente au détriment des salaires. L'écart, entre l'évolution du SMIC et celle des gains de productivité, est aujourd'hui important.

Ce blocage n'était pas, d'ailleurs, spécifique au pouvoir. Le Rassemblement National, ex-FN, s'y refusait aussi, préférant un système complexe d'exonérations des cotisations sociales 18. Nicolas Dupont-Aignan, quant à lui liait une possible hausse du SMIC à une baisse des cotisations patronales (ce que l'on appelle, à tort, des « charges ») 19. Jean-Luc Mélenchon proposait bien une forte hausse du SMIC mais semblait peu se soucier de l'impact sur la compétitivité de l'économie française d'une telle mesure. Les raisons de ce blocage renvoient à l'insertion de la France dans les institutions de l'Union européenne, mais aussi dans l'Euro. C'est en raison de l'attachement fanatique à l'Euro, que le Président évoque si peu, et de manière si indirecte, la question du SMIC et celle du pouvoir d'achat. A contrario, cela veut dire que l'on ne peut sérieusement aborder la question du pouvoir d'achat pour les « classes populaires » qu'en posant la question de la sortie de la France de l'Euro. Or, les différentes études réalisées par le FMI l'ont montré, la France pâtit d'une surévaluation de son économie dans le cadre de l'Euro, et elle n'est d'ailleurs par la seule, alors que l'Allemagne voit ses coûts largement sous-évalués.

Tableau 1

Ampleur des surévaluation (+) et sous-évaluations (-) des économies du fait de l'Euro 20

Valeur moyenne Valeur maximale Ecart avec l'Allemagne

(Moyenne-Maxi)

Ecart avec la France

(Moyenne-Maxi)

France +11,0% +16,0% 26-43% -
Italie +9,0% +20,0% 24-47% -2/+4%
Espagne +7,5% +15,0% 22,5-42% -3,5/-1%
Belgique +7,5% +15,0% 22,5-42% -3,5/-1%
Pays-Bas - 9,0% -21,0% 6-6% -20/-37%
Allemagne -15,0% -27,0% - -26/-43%

Source : écart des taux de change réels dans le FMI External Sector Report 2017

Tant que l'on se situe intellectuellement dans le cadre de l'Euro, il est effectivement très difficile, voire impossible, de penser une hausse du SMIC susceptible de redonner de manière importante du pouvoir d'achat.

Reprenons alors donc les termes du débat. Une hausse du SMIC accompagnée d'une sortie de l'Euro et d'une dépréciation de la monnaie aurait donc eu un fort effet redistributif sur les revenus, tout en redonnant du pouvoir d'achat aux revenus les plus modestes. N'était-ce point là l'une des principales revendications des Gilets Jaunes ? Mais, on comprend aussi pourquoi, dès que l'on abandonne la perspective d'une sortie de l'Euro et d'une récupération par la France de sa souveraineté monétaire, il devient impossible de penser une hausse du SMIC et ses effets sur l'économie. Et telle est la raison pour laquelle Emmanuel Macron, qui ne veut sous aucun prétexte toucher à l'Euro, n'a pas parlé pas du SMIC ni du pouvoir d'achat dans sa lettre.

Les revendications politiques

Le mouvement des Gilets Jaunes, centré au départ sur cette question du pouvoir d'achat, n'a cependant pas tardé à évoquer aussi des problèmes politiques. La crise de la représentativité politique qu'il a mise à jour est aujourd'hui flagrante. Elle conduit à faire émerger tant le Référendum d'Initiative Citoyenne que l'exigence d'une forte dose de proportionnelle dans le système électoral français comme l'une des revendications majeures du mouvement des Gilets Jaunes. Ces revendications ont été largement soutenues par l'opinion publique et j'ai eu l'occasion de m'exprimer sur ce sujet 21. Ces deux mesures, l'introduction du RIC et de la proportionnelle, peuvent assurément contribuer à améliorer notre démocratie. Il convient de signaler que, dans son principe, le RIC n'est nullement une « révolution » 22, mais une extension de la procédure référendaire telle qu'elle existe aujourd'hui, en particulier via le RIP ou Référendum d'Initiative Partagée 23, mais dont la mobilisation est bien plus lourde et bien moins démocratique que le RIC. Ces procédures existent dans la constitution de la Vème République, et elles existaient déjà sous la IVème et sous la IIIème République. Les débats ont été nombreux à ce sujet 24.

Cette crise de représentativité se traduit par une participation de plus en plus faible lors des élections. Elle se traduit alors par un sentiment d'aliénation des citoyens d'avec le système politique. Au lieu et en place du « bien commun » et de la « chose publique » (la Res Publica 25) monte une distinction entre « eux » et « nous ». Le premier terme, « eux », tend à désigner les représentants du « système », autrement dit un ensemble incluant le personnel politique, mais aussi les hauts fonctionnaires et les journalistes, qui se constituent, dans une vision grandissante au sein de la population, comme en surplomb, puis en extériorité avec cette dernière, qui se reconnaît dans le « nous ». Cette représentation a plus qu'un fond de vérité.

Les conditions d'existence, et ces dernières ne se limitent pas à des questions de revenus - souvent indécents il convient de le dire - mais incluent aussi l'environnement de vie, les lieux fréquentés, de ceux que l'on désigne comme « eux » divergent massivement de celles de la majorité de la population. Quant cette distinction prend la forme de l'évidence, l'autorité n'est plus légitime et le système s'effondre, que ce soit pacifiquement ou dans des convulsions violentes. Il faut le savoir, aucune démocratie, ce fameux pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple pour reprendre la phrase d'Abraham Lincoln 26, ne peut survivre à une telle division de la société.

La crise de la représentativité est donc, aussi, une crise de la démocratie 27. Cette crise de la démocratie se manifeste aussi par des dénis de démocratie de plus en plus fréquents, de plus en plus manifestes, tel la violation du résultat du référendum sur le projet de traité constitutionnel européen de 2005 qui eut lieu avec l'approbation par le congrès (Assemblée nationale et Sénat réunis) du fameux « Traité de Lisbonne ». C'est pour cela tous ceux qui traitent de la crise de représentativité comme d'un phénomène superficiel, que des réformes de procédures pourraient à elles seules résoudre, se trompent.

La question posée par le RIC est donc d'élargir le pouvoir de l'initiative du référendum aux citoyens, soit parce qu'ils considèrent qu'une question n'est pas traitée par le législateur, soit parce qu'ils considèrent qu'une question a été mal traitée par ce dernier. Sous cette forme, le RIC est effectivement une mise en cause, indirecte ou directe, du législateur. Mais, cette mise en cause n'est que la conséquence de la primauté de la souveraineté du peuple sur celle du législateur. De fait, il y a une tendance dans les institutions actuelles à considérer que le législateur constituerait un « peuple juridique » qui pourrait s'opposer et contrôler le peuple politique. C'est l'une des dynamiques de l'ordre légal décrit par Weber 28, et une conséquence du primat de la légalité sur la légitimité 29. Ce n'est pas nouveau.

François Boulot

Porte-parole du Mouvement

Un espace politique provisoirement en ruine

Quels sont aujourd'hui, un an après, les conséquences, tant politiques que sociales, du mouvement des Gilets Jaunes ? Très clairement, ce mouvement a marqué un réveil de la question sociale en France. Ce réveil est à l'automne 2019 évident. Le gouvernement est sous la menace constante de nouveaux mouvements sociaux. Il pourra y avoir, sur ce front des avancées comme des reculs. Mais, la question sociale est revenue une des questions centrales de l'espace politique en France.

On peut aussi considérer le mouvement des Gilets Jaunes comme une forme particulière du populisme en France. Mais, alors, il convient de comprendre la montée de ces mouvements populistes comme une réaction pro-démocratie engendrée par les dérives que connaissent les principaux pays dits « démocratiques », dérives qui trouvent leur origine dans la globalisation et la « sécession » voulue des élites. Peut-on alors prétendre que ce sont les mouvements conservateurs qui incarnent le mieux ce populisme, et que ces derniers ont intérêt à trouver une forme d'accommodement raisonnable avec les élites, accommodement qui réinjecterait de la démocratie dans les systèmes « démocratiques » moribonds sous peine d'arriver à un chaos, à une forme d'anomie planétaire ? C'est la thèse d'un récent livre d'Alexandre Devecchio 30. On peut lui opposer que la droite conservatrice se range désormais dans le « parti de l'ordre » qui est dorénavant représenté par le Président français 31. L'effondrement des « Républicains » lors des élections européennes du printemps 2019, élections qui se sont déroulées dans le cours du mouvement des Gilets Jaunes, le prouve.

Emmanuel Macron s'était pourtant présenté comme le candidat du « parti du mouvement », au point d'en faire le nom de son parti, « en marche ». Il s'est transformé en représentant du « parti de l'ordre » comme l'a prouvé l'ampleur et la brutalité, parfois bestiale, de la répression. Car, il convient de le rappeler, la violence de cette répression a été sans égale depuis celle du mouvement de mai 1968. Les centaines de blessés, les dizaines de mutilés et éborgnés en témoignent.

Cette mutation n'est ni étonnante, ni accidentelle. Elle était même prévisible. Au début de l'année 2017 j'avais, à la télévision russe (RT en anglais), expliqué en quoi tant Emmanuel Macron que François Fillon représentaient des candidats du passé, ou si l'on préfère de la réaction. J'avais même à l'époque retraduit le texte en français et installé cette traduction sur mon blog 32, ce qui me fut d'ailleurs reproché. Relisons ce que j'avais alors dit d'Emmanuel Macron : « Se faisant le candidat de l'Ubérisation de la société, Emmanuel Macron, derrière un langage faussement moderne, n'est en fait que l'avocat d'un retour au début du XIXème siècle, un retour au « domestic system » d'avant la révolution industrielle. Il est ici frappant de constater que le candidat même qui se prétend le plus « moderne », celui qui ne cesse de vanter les vertus de ce qu'il appelle « l'économie numérique », est en réalité un homme du passé. Mais, Emmanuel Macron est un homme du passé à un deuxième titre. S'il se présente comme un « homme nouveau », voire - et cela ne manque pas de sel - comme un candidat « anti-système », il convient de rappeler qu'il fut étroitement associé, que ce soit comme conseiller de François Hollande ou comme Ministre de Manuel Valls, à la politique désastreuse mise en œuvre durant ce quinquennat. Or, cette politique à rajouté, de février 2013 au début de cette année, plus de 400 000 chômeurs au nombre considérable que nous avait laissé le tandem Sarkozy-Fillon. »

Emmanuel Macron est en réalité un parfait représentant des élites métropolisées et mondialisées face au soulèvement de la « France périphérique ». C'est le choc engendré par le soulèvement de ces couches sociales qui a provoqué le raidissement conservateur ultime de son pouvoir et qui l'a fait basculer, au vu et au su de tous, du « parti du mouvement » au « parti de l'ordre ». La droite, qu'il s'agisse de son courant conservateur ou de son courant bonapartiste (le Rassemblement National) ne semble pas en mesure d'enfourcher le tigre populiste car elle ne peut porter les revendications de ce populisme à leur terme.

Mais on doit aussi concéder à Alexandre Devecchio que la gauche radicale, qui était particulièrement bien placée pour ce faire, n'a même pas tenté d'enfourcher le dit tigre. Au même moment ou les Gilets Jaunes faisaient irruption sur la scène politique française, Jean-Luc Mélenchon et avec lui la France Insoumise abandonnaient la ligne populiste-souverainiste qui, seule, aurait permis à ce mouvement d'incarner politiquement cette révolution citoyenne en marche. On doit alors s'interroger sur la pertinence des choix politiques qui ont été faits. Au lieu de mener le combat sur la question du pouvoir d'achat de manière cohérente, ce qui impliquait de mettre en cause le projet de l'Union européenne et surtout le cadre de l'Euro, la France Insoumise a choisi de centrer son discours sur la question de la répression et celle du cadre politique. Il est vrai que seul cette position permettait de ne pas faire éclater la contradiction avec la ligne politique adoptée pour l'élection européenne, ligne qui se résumer en un vain appel à changer l'UE de l'intérieur. C'est très probablement l'abandon de la ligne populiste-souverainiste, cette ligne même qui avait porté la campagne de Jean-Luc Mélenchon lors du premier tour de l'élection présidentielle de 2017 et lui avait permis de réaliser un fort bon score, qui explique l'incapacité de la France Insoumise à offrir un réel débouché au mouvement des Gilets Jaunes sans pour autant arriver à solidifier sa base électorale. Le passage des près de 19% réunis sur le nom de Jean-Luc Mélenchon aux quelques 6,6% obtenus par la liste FI lors des élections européennes en témoigne.

L'espace politique de la France est donc provisoirement en ruine. La perspective d'un nouveau duel entre Emmanuel Macron et Marine le Pen semble tacitement acceptée, même si ce duel est certainement le cas de figure le plus favorable pour l'actuel Président de la République. Du moins, le mouvement des Gilets Jaunes aura-t-il mis en échec le gouvernement et, au-delà, la ligne néo-libérale et européiste qui s'était imposée lors de l'élection présidentielle de 2017. C'est déjà beaucoup. Seul le futur pourra dire si ce mouvement saura et pourra engendrer une véritable alternative et si cette alternative sera en mesure de casser le cadre politique qui semble vouloir s'installer.

Notes

1 Bibeau R. et Mesloub K., Autopsie du Mouvement des Gilets Jaunes, Paris, l'Harmattan, 2019. Thiebaut M., Gilets Jaune - Vers une démocratie réelle ? Paris, VA Presse, février 2019. Coll, Gillets Jaunes - Hypothèses sur un mouvement, Paris, La Découverte, 2019.

2 Vernochet J-M., Les Gilets Jaunes, l'insurrection civique, Apopsix, 2019. Noiriel G., Les Gilets Jaunes à la lumière de l'histoire, Paris, éditions de l'Aube, avril 2019.

3  François-Bernard Huyghe,  Xavier Desmaison et Damien Liccia, Dans la tête des Gilets Jaunes, Paris, VA Presse, janvier 2019.

4 Farbiaz P., Les Gilets Jaunes - Documents et textes, Paris, Editions du Croquant, janvier 2019 et Coll, Gilets Jaunes - Des clefs pour comprendre, Syllepse, décembre 2018.

5 Boulo F., La Ligne Jaune, Indigène éditions, 2019.

6 Ludoski P., En France, donner son avis peut coûter cher, Books on Demand, septembre 2019.

7  observationsociete.fr

8 Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie. Il s'agit d'un organisme d'études et de recherche au service des acteurs de la vie économique et sociale qui fut créé en 1953.

9 Ceci a été analysé dans les travaux de géographes. Voir Guilluy C., La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014.

10  observationsociete.fr

11 CREDOC, Hoibian S., « Les Gilets jaunes, un « précipité » des valeurs de notre société », Note de Synthèse n°26, avril 2019.

12 Idem.

13  lemonde.fr

14  elysee.fr

15 Lettre à laquelle on a répondu :  les-crises.fr

16  elysee.fr

17  francetvinfo.fr

18  rtl.fr

19  publicsenat.fr

20 Voir  imf.org et  imf.org

21 Voir  les-crises.fr et ma discussion des thèses d'Etienne Chouard,  les-crises.fr

22 Favoreu L., Gaia P., Ghevontian R., Mélin-Soucramanien F., Roux A., Oliva E., et Philip L., « 6 novembre 1962 - Loi référendaire », dans Les grandes décisions du Conseil constitutionnel, Paris, Dalloz, coll. « Les Grands arrêts », 2013.

23  legifrance.gouv.fr

24 Conac G., « Les débats sur le référendum sous la Vème République », in Pouvoirs n°77 - Le référendum, avril 1996, p. 97-110.

25 Moatti C., Res publica - Histoire romaine de la chose publique, Paris, Fayard, coll. Ouvertures, 2018,

26 Lincoln A., The Gettysburg Address, 19 novembre 1863. Voir Barton, William E. Lincoln at Gettysburg: What He Intended to Say; What He Said; What he was Reported to have Said; What he Wished he had Said. New York, Peter Smith, 1950.

27 Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Michalon, 2016.

28 Weber M., Le savant et le Politique, Paris, UGE, 1963.

29 Primat dont les conséquences sont analysées dans Dyzenhaus D., The Constitution of Law. Legality In a Time of Emergency, Cambridge University Press, Londres-New York, 2006 et Dyzenhaus D, Hard Cases in Wicked Legal Systems. South African Law in the Perspective of Legal Philosophy, Oxford, Clarendon Press, 1991. Voir aussi Schmitt C., Légalité, Légitimité, traduit de l'allemand par W. Gueydan de Roussel, Librairie générale de Droit et Jurisprudence, Paris, 1936; édition allemande, 1932.

30 Devecchio A., Recomposition. Le nouveau monde populiste, éditions Le Cerf, Paris, 2019.

31 Ce que j'analysais sur le blog « Les Crises » dès le 5 janvier 2019.  les-crises.fr

 les-crises.fr

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