Microsoft soutient et finance l'espionnage des Palestiniens

12-11-2019 chroniquepalestine.com 12 min #164243
Scène quotidienne au barrage militaire de Qalandya - Photo : Jamal Aruri

Ramzy Baroud - Que des militants palestiniens se couvrent le visage lors de rassemblements anti-israéliens est une pratique qui remonte à des décennies.

Le fait de se masquer le visage, souvent avec un Kufyia - le foulard traditionnel palestinien devenu un des symboles de la résistance palestinienne - est loin d'être une question de mode et il s'agit plutôt d'une technique de survie car sans elle, les militants risquent - lors de raids les nuits qui vont suivre - d'être enlevés et parfois même assassinés.

Dans le passé, Israël utilisait des techniques basiques pour identifier les Palestiniens qui participaient aux manifestations et mobilisaient la population dans diverses activités populaires. Les reportages télévisés ou les photos de journaux étaient minutieusement déchiffrés, souvent avec l'aide de collaborateurs d'Israël dans les Territoires occupés, et les « coupables » étaient alors identifiés, convoqués pour rencontrer des agents du renseignement du Shin Bet ou arrêtés à leur domicile.

Cette façon de faire a maintenant été remplacée par une technologie plus avancée, grâce à d'innombrables images transmises directement par des  drones israéliens - le produit phare de « l'industrie de la sécurité » israélienne. Des milliers de Palestiniens ont été arrêtés et des centaines ont été assassinés ces dernières années suite à l'exploitation de données fournies par ces drones et analysées par les logiciels de reconnaissance faciale, une technologie en plein essor en Israël.

Si, par le passé, les militants palestiniens tenaient à garder leur identité cachée, ils ont maintenant des raisons beaucoup plus impérieuses de garantir le secret complet sur leur activité. Compte tenu du partage d'informations entre l'armée israélienne et les colons juifs et leurs milices armées en Cisjordanie sous occupation, les Palestiniens font face à la double menace d'être pris pour cible par des colons armés ainsi que par des soldats israéliens.

Certes, s'agissant d'Israël, une réalité aussi sinistre n'est guère surprenante. Mais ce qui est vraiment dérangeant, c'est l'implication directe de sociétés géantes à travers le monde, comme Microsoft, dans les activités de l'armée israélienne dont le seul objectif est d'écraser toute forme de dissidence chez les Palestiniens.

Microsoft est fier d'être un chef de file en matière de responsabilité sociale des entreprises (RSE),  prétendant que « la vie privée (est) un droit humain fondamental ».

Le géant du logiciel basé à Washington a consacré beaucoup d'attention - du moins sur papier - à la question des droits de l'homme. « Microsoft s'engage à respecter les droits de l'homme »,  prétend la Déclaration mondiale des droits de l'homme de Microsoft. « Pour ce faire, nous exploitons le pouvoir bénéfique de la technologie afin de contribuer à la réalisation et au maintien des droits de l'homme partout dans le monde. »

Mais dans la pratique, les affirmations de Microsoft ne concordent guère avec son action sur le terrain, du moins lorsque ses maximes sur les droits de l'homme sont appliquées aux Palestiniens occupés et sous blocus.

Le 27 octobre, Olivia Solon a  révélé sur le réseau de nouvelles américain NBC News que Microsoft finançait la société israélienne AnyVision, qui exploite la reconnaissance faciale « pour surveiller en secret les Palestiniens de Cisjordanie ».

Par le biais de sa branche de capital-risque M12, Microsoft aurait, selon l'information publiée,  investi 78 millions de dollars dans la start-up israélienne qui « utilise la reconnaissance faciale pour surveiller les Palestiniens à travers toute la Cisjordanie, malgré l'engagement public du géant de la technologie à éviter d'utiliser cette technologie si elle empiète sur les libertés démocratiques ».

AnyVision a développé un logiciel de « surveillance tactique avancée », baptisé « Better Tomorrow », qui, selon une enquête menée conjointement par NBC News-Haaretz, « permet aux exploitants d'identifier les individus et les objets dans tout flux vidéo en direct, comme une caméra de sécurité ou un smartphone, puis de suivre les cibles à mesure qu'elles se déplacent entre différents flux ».

Alors qu'à la base ce projet « Better Tomorrow » peut déjà paraître très inquiétant, il se fixe un objectif véritablement sinistre en Palestine. « Selon cinq sources proches de la question », a écrit Solon, « la technologie de AnyVision alimente un projet de surveillance militaire secret en Cisjordanie ».

« Une source a déclaré que le projet était surnommé 'Google Ayosh', 'Ayosh' étant la désignation [sioniste] des territoires palestiniens occupés et 'Google' faisant référence à la capacité technique de rechercher des personnes. »

AnyVision, dont le siège est en Israël, compte plusieurs bureaux dans le monde, notamment aux États-Unis, au Royaume-Uni et à Singapour. Compte tenu de la nature du travail d'AnyVision et du lien intrinsèque entre le secteur technologique israélien et l'armée du pays, on aurait dû se douter immédiatement que le logiciel de la société était probablement utilisé pour retrouver les dissidents palestiniens.

En juillet, le journal israélien Haaretz a  rapporté que « AnyVision participait à deux projets spéciaux d'assistance à l'armée israélienne en Cisjordanie. L'un concerne un système installé aux points de contrôle de l'armée et que traversent chaque jour des milliers de Palestiniens qui se rendent au travail en venant de la Cisjordanie ».

D'anciens employés d'AnyVision ont parlé sur  NBC News de leurs expériences avec la société, l'un d'entre eux affirmant même « n'avoir jamais vu la moindre trace de considération éthique pouvant conditionner des décisions commerciales » dans la société.

Ces rapports alarmants ont soulevé de  fortes protestations d'organisations de défense des droits de l'homme, dont l'Union américaine des libertés civiles ( ACLU).

Hélas, Microsoft a continué à soutenir le travail de AnyVision, et sans aucune entrave.

Ce n'est pas la première fois que Microsoft est  pris au piège de son soutien à l'armée israélienne ou  critiqué pour d'autres pratiques contraires à l'éthique.

Contrairement à Facebook, Google et d'autres, qui sont constamment accusés d'avoir violé les règles de confidentialité ou ont permis à la politique d'influencer leur programme éditorial, Microsoft a réussi à rester en grande partie en dehors des controverses. Mais, comme pour les autres, Microsoft devrait rendre des comptes.

Dans sa « Déclaration sur les droits de l'homme », Microsoft prétend respecter les droits de l'homme sur la base des conventions internationales, à commencer par la Déclaration universelle des droits de l'homme des Nations Unies.

En occupant et en opprimant les Palestiniens, Israël viole tous les articles de cette déclaration, à commencer par l'article 1 qui dispose que « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », et notamment  l'article 3 : « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. »

Il faudra plus que des liens hypertextes vers un document des Nations Unies pour démontrer un respect sincère et sincère des droits de l'homme...

En effet, pour une entreprise jouissant d'une grande popularité dans tout le Moyen-Orient et en Palestine même, un premier pas impératif vers le respect des droits de l'homme consiste à se désengager immédiatement d'AnyVision, tout en formulant des excuses pour toutes celles et ceux qui en ont déjà payé le prix de cette infâme technologie israélienne.

* Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de  Palestine Chronicle. Son prochain livre est « The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l'Université d'Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d'études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web:  www.ramzybaroud.net.

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6 novembre 2019 -  RamzyBaroud.net - Traduction :  Chronique de Palestine - Lotfallah

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