En Syrie, tout le monde trahit tout le monde - Par Graham E. Fuller

14-11-2019 les-crises.fr 13 min #164393

Source :  Consortium News, Graham E. Fuller, 16-10-2019

Après quelque huit années de guerre civile, pour l'essentiel, la situation en Syrie revient à ce qui était la norme avant le conflit, écrit Graham E. Fuller.

De quoi avons-nous été témoins au cours des événements récents en Syrie ? Pas facile à dire avec l'avalanche de titres simplistes et excessifs dans la plupart des médias américains : trahison des Kurdes, abandon de la Syrie à la Russie, reddition face au président turc Recep Erdogan, cadeaux à l'Iran, champ libre pour Daech qui se déchaîne une fois de plus, fin du leadership américain.

Pourtant, l'essentiel est qu'après huit ans de guerre civile, la situation en Syrie revient fondamentalement à ce qui était la norme avant le conflit. Le gouvernement syrien est sur le point de rétablir sa pleine souveraineté sur l'ensemble du pays. En effet, cette souveraineté a été sévèrement mise à mal, et même entravée par de nombreuses interventions étrangères - principalement de la part des États-Unis, d'Israël, de l'Arabie saoudite, de la Turquie et de quelques suiveurs européens - tous espérant exploiter le soulèvement initial contre le régime du président Bachar al-Assad pour le renverser. En faveur de quoi ? Ça n'a jamais été clair.

Centre de réfugiés syrien à la frontière turque, le 3 août 2012. (Voice of America News/Henry Ridgwell, Wikimedia Commons)

Cette situation est le fruit d'une longue histoire. Depuis une cinquantaine d'années, les États-Unis tentent, clandestinement, de renverser le régime syrien, rejoints, à l'occasion, par Israël, l'Arabie saoudite, l'Irak, la Turquie ou le Royaume-Uni. Beaucoup ont supposé que, lorsque le printemps arabe a éclaté en Syrie en 2011, le soulèvement de la population allait comme ailleurs aboutir au renversement rapide d'un régime autoritaire de plus. Mais ce ne fut pas le cas. Cela s'explique pour partie par la brutalité avec laquelle Assad a réprimé les forces rebelles, pour partie par le soutien vigoureux qu'il a reçu de la Russie, de l'Iran et du Hezbollah, et pour partie par le fait qu'une importante fraction des élites syriennes craignait que le remplacement d'Assad - sans doute par quelque groupe djihadiste - soit bien pire, plus radical et chaotique que son gouvernement intérieur laïque strict mais stable.

Néanmoins, pendant tout ce temps, les États-Unis se sont employés à soutenir toutes sortes de forces, même les groupes djihadistes extrémistes liés à Al-Qaïda, pour tenter de renverser Assad. Washington ne s'est jamais remis du fait que la Syrie, depuis plus d'un demi-siècle, ne s'est jamais inclinée devant l'hégémonie américaine ni israélienne dans la région, et a toujours été un fervent partisan du nationalisme arabe laïc. Les États-Unis ont donc fait montre d'une volonté affirmée de « combattre jusqu'au dernier des Syriens » si nécessaire pour parvenir à leurs fins.

Les États-Unis récoltent ce qu'ils sèment

Tandis que les forces d'Assad reprenaient progressivement le contrôle du pays, Washington s'y opposait - bien que nombre de Syriens souhaitent la fin de la guerre et des destructions. Au Moyen-Orient, après tout, la Syrie d'Assad n'était pas le pire des régimes en comparaison de l'Égypte, l'Arabie saoudite, l'Irak de Saddam, l'Iran etc. Si Washington n'aimait pas Assad auparavant, il est désormais encore plus furieux de constater que celui-ci ait fait appel à l'Iran, à la Russie et au Hezbollah pour obtenir leur soutien. Paradoxalement, si la guerre civile, avec les aides massives que les rebelles ont reçues de l'étranger, n'avait pas été aussi longue, Assad n'aurait peut-être pas eu besoin du soutien et de la présence des russes et des iraniens. Nous récoltons donc ce que nous avons semé. Et il est important de se rappeler qu'Assad représente toujours le gouvernement de la Syrie reconnu au plan international, légitime, bien que souvent violent et impitoyable.

Les diplômés de la promotion 005 des Forces de sécurité intérieure de Raqqa reçoivent leur paquetage de base à l'issue de leur formation à Ayn Issa, en Syrie, le 31 juillet 2017. (Armée américaine / Mitchell Ryan)

Dans le cadre de la lutte contre Assad, les États-Unis ont cherché à maintenir une zone autonome pour les Kurdes syriens dans le nord de la Syrie, le long de la frontière turque, avec l'espoir qu'elle reste une enclave d'opposition à Assad et une base de la puissance américaine dans une Syrie divisée.

Ce qui nous amène à la pénible question kurde. Quid de l'assistance des milices kurdes dans la lutte contre Daech ? Sans conteste, les Kurdes syriens ont été efficaces dans cette lutte. Mais ce n'est pas comme si les Kurdes syriens étaient les seules forces à même de combattre les restes désormais dispersés du califat (de Daech). Assad, la Russie, l'Irak et l'Iran ont toutes les raisons du monde de voir Daech rayée de la carte - sur le long terme, après que les États-Unis et les Kurdes auront quitté la scène. Les Kurdes ne sont pas essentiels dans ce tableau.

Dans ces circonstances, je crois que le président Donald Trump a raison de retirer les forces américaines de Syrie dans le cadre d'un processus continu visant à se désengager progressivement des guerres sans fin de Washington. Cette guerre ne servait plus à rien, si ce n'est à déstabiliser la Syrie, perpétuer la guerre civile et ses violences et fournir une excuse au maintien des troupes américaines sur le terrain et au renforcement de la participation des Iraniens et des Russes au conflit. Les réfugiés ont contribué à déstabiliser la politique européenne. En ce qui concerne le « cadeau de Trump à Poutine », cela fait des décennies que les Russes sont en position dominante en Syrie. Donc, il n'y a pas grand chose de nouveau à ce niveau-là.

L'agenda de qui ?

Il est en effet difficile de suivre la situation syrienne avec sa multiplicité d'acteurs, chacun ayant son propre agenda. Le récit auquel vous choisissez de vous identifier dans ce gâchis dépend de votre agenda en Syrie.

Êtes-vous en faveur de l'agenda israélien ? Maintenez la Syrie en état de faiblesse durable, divisée et sans alliés. Faites tout ce qui peut nuire à l'Iran. Maintenez Israël comme puissance dominante du Moyen-Orient.

Favorable à l'agenda de la Russie ? La Russie s'emploie avec succès à regagner le rôle qui a été le sien pendant des siècles au Moyen-Orient - et qui s'est effondré d'un coup il y a 20 ans avec la fin de l'URSS. Le programme de la Russie vise avant tout à s'opposer vigoureusement à toute nouvelle tentative d'organisation par les États-Unis de changements de régime par des coups d'État contre les gouvernements - de par le monde - qui ne leur conviennent pas. Rappelons que l'intervention des États-Unis en Syrie n'a pas été sanctionnée par le droit international, alors que la Russie et l'Iran ont tous deux été officiellement invités à venir en aide au gouvernement syrien légalement reconnu.

Le président syrien Bachar al-Assad, à gauche, serrant la main au président russe Vladimir Poutine à Moscou le 20 octobre 2015 (Présidence russe).

Par ailleurs, la diplomatie russe a aussi ceci de frappant qu'elle cherche à maintenir des relations qui fonctionnent avec tous - absolument tous - les acteurs du Moyen-Orient, y compris ceux qui semblent incompatibles : des bonnes relations avec Israël, l'Arabie saoudite, l'Iran, la Turquie, Chypre, le Liban, le Qatar, Les Émirats Arabes Unis, le Yémen, les États-Unis, etc. Dans le même temps, les États-Unis se sont refusés à maintenir des relations de travail aussi approfondies dans toute la région avec des forces qui ne leur conviennent pas. C'est pourquoi ils refusent tout échange avec des acteurs clés comme l'Iran, la Syrie et le Hezbollah et réprouvent le rôle des russes dans ces pays. Ce genre de posture américaine a surtout « servi » Poutine, qui est passé maître dans la diplomatie régionale et le compromis.

La Turquie veut avant tout contenir toutes les forces politiques kurdes de la région qui pourraient aider les séparatistes kurdes de Turquie, qui forment la plus importante population kurde du Proche-Orient. D'où l'effort turc pour envahir l'enclave kurde syrienne. Les kurdes, sentant le vent tourner, ont finalement accepté un accord avec le régime de Damas. Il était temps.

Comment résumer l'agenda de Washington ? Contrasté. Premièrement, les États-Unis soutiennent quasiment toutes les volontés d'Israël dans la région. Deuxièmement, ils soutiennent presque tout ce qui affaiblit et déstabilise l'Iran, et donc tout ce qui affaiblit et déstabilise la Syrie d'Assad. Ensuite, les États-Unis soutiennent l'Arabie saoudite dans presque toutes ses politiques aventureuses dans la région et maintiennent la crise sanglante au Yémen. Les États-Unis cherchent également à contenir Daech - ce que font aussi la Syrie, la Russie, l'Iran, l'Irak et la Turquie. Ensuite, Washington cherche par tous les moyens à affaiblir la position de la Russie et de l'Iran dans la région, tout en espérant que la Turquie restera « fidèle » aux objectifs des États-Unis dans la région, ce qui est un espoir vain. Les États-Unis œuvrent au maintien de leur hégémonie dans le golfe Persique sous prétexte de protéger la libre circulation du pétrole. Bien sûr, tous les producteurs du Golfe veulent vendre leur pétrole. Et les consommateurs asiatiques sont de loin les plus intéressés à ce que le pétrole continue de circuler - l'Inde, la Chine, le Japon, la Corée, Taïwan et autres. Il serait donc plus approprié que ce soit eux qui protègent les voies maritimes vers l'Asie (ce qui n'est pas vraiment nécessaire de toute façon).

Des délégués russes et américains se rencontrent pour discuter de la situation en Syrie, le 29 septembre 2015. (Kremlin.ru, CC BY 4.0, Wikimedia Commons)

L'Iran est quant à lui est déterminé à maintenir - dans la mesure du possible - ses alliances au Yémen, au Liban, en Irak et en Syrie. Ces alliés sont essentiels dans une stratégie défensive, en particulier pour contrecarrer les manœuvres concertées israélo-saoudio-américaines visant à affaiblir l'Iran et tout les chiites de la région. L'Iran n'est fort de son identité chiite que dans la mesure où il est attaqué en raison de son chiisme. Ainsi, l'Iran cherchera à protéger les populations chiites de la région de l'oppression et de la discrimination par les régimes sunnites, en particulier par l'Arabie saoudite. L'Iran n'a pas de projet en faveur de l'autonomie des Kurdes de la région de peur que cela ne soulève la population kurde très importante de l'Iran.

Jusqu'à présent, l'Irak a joué un rôle secondaire, mais il gagnera en importance au fil des ans, alors qu'il s'efforce de rétablir un État irakien viable après que le pays ait été décimé par la longue guerre menée par les États-Unis sur son territoire.

Les Kurdes

Qu'en est-il des Kurdes eux-mêmes ? Ils représentent une force extrêmement complexe et diverse dans la région. Ils ne sont pas unis et ne le seront peut-être jamais. Après tout, les Kurdes ont été intégrés dans quatre pays différents (Turquie, Irak, Iran et Syrie) où ils parlent trois langues très dissemblables (le turc, l'arabe et le persan). Entre eux, ils parlent des dialectes kurdes assez distincts selon les régions. Cela fait plus d'un siècle que les Kurdes rêvent d'indépendance - ils sont l'un des plus grands groupes ethniques du monde sans État indépendant - mais se sont constamment heurtés aux puissances régionales et internationales et n'ont jamais réussi à de se mettre d'accord sur une stratégie commune. Ils sont constamment instrumentalisés par des puissances extérieures - Royaume-Uni, États-Unis, France, Israël, Iran, Turquie et Syrie - depuis plus d'un siècle, se mettant, selon les périodes, successivement au service des objectifs géopolitiques de ces États. A chaque fois ils se sont vu promettre du soutien en faveur de leur autonomie, et à chaque fois qu'ils ont cessé d'être utiles, ils se sont retrouvés seuls. Aujourd'hui, les États-Unis ne sont que le dernier des États à avoir « trahi » les Kurdes, en les abandonnant. Ils avaient d'ailleurs déjà fait la même chose il y a quelques décennies sous Henry Kissinger qui s'est allié au Chah d'Iran afin de les utiliser contre Saddam Hussein avant de les écarter et de les abandonner à leur sort.

Les Kurdes de Syrie avaient espéré que le parti de la guerre américaine à Washington embrasserait leur cause pour toujours. Ils sont certainement dépités que les choses aient tourné différemment, mais ils n'auraient pas du être surpris que les États-Unis décident finalement de les abandonner alors que les Turcs, les Russes et les Syriens ont tout trois décidé de mettre un terme à l'autonomie de leur enclave au nom de l'unité de l'État syrien.

En fin de compte, le rapprochement entre la Turquie et sa communauté kurde est loin d'être impossible, mais prendra du temps. Le passé fournit des fondations sur lesquelles construire. Quand les relations entre Ankara et les Kurdes de Turquie auront été régularisées, celle-ci sera probablement beaucoup plus détendue vis-à-vis des Kurdes syriens, qui devront de toute façon s'entendre sur un arrangement pour un statut local modeste en Syrie. Après tout, la Turquie a fini par accepter une zone kurde autonome en Irak et entretient d'importantes relations économiques avec ce pays.

A Washington, les voix les plus véhémentes en faveur des Kurdes en Syrie ont plusieurs origines. Tout d'abord, ceux qui s'opposent systématiquement à la politique de Trump, quelques soient les circonstances ou l'endroit. Deuxièmement, les interventionnistes qui cherchent à maintenir la présence armée des États-Unis dans la région quel qu'en soit le coût - et la mission mondiale des États-Unis n'est jamais terminée à leurs yeux. Troisièmement, nombreux sont ceux qui veulent donner satisfaction à la volonté et à la puissance israéliennes.

La foule des interventionnistes à Washington soutient la présence permanente des États-Unis en Syrie comme preuve de notre « crédibilité » à mener la guerre contre quiconque et à maintenir le « leadership » américain - comprenez l'hégémonie - dans la région. Malheureusement, ce programme de guerre permanente ne semble bénéfique à personne dans la région, pas même aux États-Unis.

Graham E. Fuller est un ancien haut fonctionnaire de la CIA, auteur de nombreux livres sur le monde musulman ; son premier roman est « Breaking Faith: A novel of espionage and an American's crisis of conscience in Pakistan ». Son second roman est intitulé « BEAR-a novel of eco-violence in the Canadian Northwest » (Amazon, Kindle)  grahamefuller.com.

Source :  Consortium News, Graham E. Fuller, 16-10-2019

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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