Patrick Lawrence : Le gâchis prévisible à la frontière entre la Syrie et la Turquie

17-11-2019 les-crises.fr 17 min #164571

Source :  Consortium News, Patrick Lawrence, 14-102019

Trump vient de rater une occasion de retirer des troupes sans provoquer un autre bain de sang.

En moins d'une semaine, un nouveau front s'est ouvert dans la guerre de huit ans en Syrie, qui est loin d'être terminée, avec en scène des mandataires plus ou moins belliqueux dès les premiers jours. La souveraineté syrienne est une fois de plus violée de manière aussi décontractée qu'un écolier qui traverse la pelouse d'un voisin. Le gouvernement Assad à Damas est maintenant confronté à une nouvelle menace pour sa stabilité. Des milliers de djihadistes de l'État islamique peuvent maintenant échapper à la captivité et réactiver leur campagne féroce pour transformer la Syrie, un État laïque, en une autocratie islamique.

Tout cela a commencé lorsque le président Donald Trump a informé Recep Tayyip Erdogan, son homologue turc et l'un des des despotes les plus dénués de principe du Moyen-Orient, que les troupes américaines se retireraient des positions dans le nord-est de la Syrie avant une attaque turque contre les forces kurdes dans cette région. Trump a parlé à Erdogan par téléphone dimanche, la semaine dernière.  L'incursion turque a commencé trois jours plus tard.

La question de savoir si l'attaque longtemps planifiée d'Erdogan contre les Kurdes syriens a reçu le feu vert de Trump, a été largement relayée dans la presse la semaine dernière, mais ce n'est pas intéressant. Bien sûr qu'il l'a donné. Voici la question intéressante : le désordre qui règne actuellement le long de la frontière syrienne avec la Turquie est-il précisément le résultat souhaité par la sécurité nationale lorsque Trump a donné le feu vert ? Le chaos, la destruction et le désespoir parfaitement prévisibles qui enveloppent la région étaient-ils imprévisibles ? Ou était-ce, du point de vue des factions bellicistes et putschistes de Washington, le point fondamental de cette dernière parodie sur le sol syrien ?

Selon les apparences, au moins, Washington est maintenant profondément divisé sur la nouvelle crise syrienne. Une tempête de tweets s'est enflammée dès que la décision de Trump de retirer ses troupes a été annoncée aux nouvelles lundi matin dernier. « Si les rapports de presse sont exacts, c'est un désastre en préparation », a écrit Lindsey Graham, la républicaine de Caroline du Sud, dans une série de tweets. « Si ce plan va de l'avant, le Sénat présentera une résolution s'opposant à cette décision et demandant l'annulation de celle-ci. Attendez-vous à ce qu'elle reçoive un fort soutien bipartite ».

@ChrisVanHollen sur des sanctions sévères contre la Turquie pour son invasion de la Syrie. Alors que l'administration refuse d'agir contre la Turquie, je m'attends à un fort soutien bipartite">Je suis heureuse d'être parvenue à un accord bipartite avec le sénateur @ChrisVanHollen<.

Graham a obtenu son soutien bipartite rapidement et sans hésitation. À la fin de la journée, la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, et une foule d'autres démocrates du Capitole se sont alignés derrière Graham, le leader de la majorité au Sénat, Mitch McConnell et d'autres poids lourds républicains. Mercredi, Graham et Chris van Hollen, démocrate du Maryland,  ont présenté un projet de loi au Sénat pour imposer des sanctions contre Erdogan et l'armée turque.

Le thème récurrent chez les critiques de Trump est qu'il a trahi les Kurdes syriens, qui se sont battus loyalement et efficacement contre l'État islamique pendant des années. Graham a qualifié cela de « tache sur l'honneur de l'Amérique » et a averti sur Twitter que la décision de Trump « assure le retour de l'EI ». C'est l'une des facettes de l'histoire à Washington.

Il y en a une autre.

Cette base aérienne américaine en Turquie

Le Pentagone, l'appareil de sécurité nationale et les services de renseignement considèrent la Turquie comme un allié parfois difficile mais toujours essentiel depuis les décennies de la guerre froide. La base aérienne d'Incirlik, construite par l'armée américaine dans les années 1950, accueille aujourd'hui environ 5 000 membres de l'armée de l'air et stocke ses armes nucléaires tactiques. À partir du milieu de l'année 2015,  les avions américains ont utilisé Incirlik pour survoler la Syrie. C'est l'autre facette de l'histoire de Washington.

Ce qui s'est passé la semaine dernière est plus facile à comprendre dans ce contexte. Tandis que  les rapports de presse suggèrent que Trump a agi spontanément et seul lorsqu'il a téléphoné à Erdogan, il est hautement improbable, sinon inimaginable, que Trump ait pris seul sa décision de donner son feu vert. Il est beaucoup plus probable, si ce n'est certain, que les institutions de la défense et de la sécurité nationale avaient fait un choix au moment où Trump a décroché le téléphone dimanche de la semaine dernière : à long terme, la Turquie se révélera un moyen de contrôle beaucoup plus efficace du gouvernement du président Bachar al-Assad, des Iraniens et finalement des Russes que les milices kurdes ne le seront jamais. Mieux vaut trahir les Kurdes ( pour la huitième fois en près d'un siècle) que de risquer un autre conflit avec l'Erdogan erratique et irascible.

Des membres de l'U.S. Air Force à la base aérienne d'Incirlik, en Turquie, parlent au président Donald Trump par liaison vidéo le 23 novembre 2017. (U.S. Air Force/Jason Huddleston)

Il n'est pas difficile de déterminer quelle faction des clans de la politique étrangère de Washington l'emportera dans cette impasse apparente. La tendance qui consiste à prendre des poses nobles et percutantes ne date pas d'hier parmi les personnes qui peuplent le Capitol Hill. N'oublions pas que ce sont les mêmes personnes qui appuient depuis longtemps un vaste programme d'action secrète contre le gouvernement Assad. De toute façon, quand les États-Unis ont-ils fait quoi que ce soit pour la dernière fois sur Terre au nom des principes ? (Quelqu'un a vraiment dit « l'honneur de l'Amérique » ?)

Il y a un véritable embrouillamini au cœur des événements de la semaine dernière. Trump a eu raison depuis son temps de campagne d'exiger la fin des guerres aventuristes américaines et le retrait des troupes américaines d'endroits où elles n'ont pas à se déployer. Il a eu raison  d'annoncer le retrait des troupes syriennes à la fin de l'année dernière - un décret présidentiel qui a rapidement fait l'objet d'obstruction. Il a maintenant raison d'ordonner le retrait des troupes du nord-est de la Syrie.Tant que Washington n'apprendra pas à agir au nom de la paix et de l'ordre dans le monde au lieu de l'hégémonie impériale, il sera rarement erroné de proposer de ramener les troupes américaines chez elles.

Mais en donnant suite à sa conviction souvent exprimée il y a deux dimanches, Trump sert efficacement les intérêts mêmes qu'il s'était fixé de contrer lorsqu'il a fait campagne pour la présidence. Ces intérêts cherchent avec ténacité à déstabiliser la Syrie et à renverser le gouvernement Assad depuis début 2012 au plus tard. En termes clairs, Trump vient de donner un coup de pouce à ces efforts, et il est difficile de croire qu'il en avait l'intention.

L'engagement d'Erdogan

L'implication pernicieuse d'Erdogan dans le conflit syrien remonte à son début en 2011. En 2013, la Turquie était  un canal essentiel pour les livraisons d'armes et d'armes chimiques aux djihadistes actifs en Syrie. En 2015, il y avait de nombreuses preuves que la Turquie était un conduit dans l'autre sens - cette fois pour  les expéditions de pétrole que l'État islamique avait pompé des puits syriens capturés. Un an plus tard, Erdogan a envoyé des troupes dans le nord de la Syrie à la poursuite des milices kurdes du YPG, qu'il qualifie de terroristes alors même qu'ils se sont révélés être la force la plus efficace dans le nord du pays contre l'État islamique.

Erdogan est maintenant nouvellement renforcé.  La presse du week-end dernier indique que les « combattants syriens » qui accompagnent les troupes turques sont les mêmes djihadistes meurtriers que ceux que le département d'État et les médias qualifient tristement depuis huit ans de « rebelles modérés ». Quels intérêts sert cette recrudescence de la sauvagerie ? Pourquoi la presse américaine occulte-t-elle à nouveau la véritable identité de ces affreux fondamentalistes ?

Avec la Grande-Bretagne, la France et plusieurs pays du Moyen-Orient,  les États-Unis ont activement armé, formé, financé et équipé ces mêmes djihadistes dès les premiers mois du conflit syrien. Washington s'est également rendu complice, dans de nombreux cas directement et activement,  d'avoir permis à l'État islamique d'entrer en Syrie depuis qu'il a quitté l'Irak en 2014. Pour les incrédules et les naïfs, il ne s'agissait que d'une réédition de la stratégie que l'ancien conseiller à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski avait persuadé le président Jimmy Carter d'adopter en Afghanistan en 1979 : armez les djihadistes et ignorez leur idéologie radicale.

Le président Donald J. Trump lors d'une rencontre bilatérale avec le président turc Recep Tayyip Erdogan au Sommet du G-20 au Japon, le 29 juin 2019, à Osaka, Japon. (Maison Blanche/ Shealah Craighead)

Rien n'indique que les efforts secrets des États-Unis pour renverser le gouvernement Assad en armant les milices djihadistes ont cessé. Sommes-nous en train de lire le dernier chapitre de l'histoire de ces efforts ?

Trump a quelques bonnes idées concernant la politique étrangère, mais c'est un homme d'État épouvantable. Il aurait pu louvoyer dans cette dernière tentative de prendre un peu de recul par rapport à la domination impériale tout en évitant les contradictions qui viennent d'être exposées. La clé ici est le principe de l'intégrité territoriale. Le président russe Vladimir Poutine  l'a invoqué ce week-end. La  France et l' Allemagne, qui viennent de suspendre les livraisons d'armes à la Turquie, ont fait de même. C'est ce qu'a fait la Ligue arabe dans  une déclaration très bien formulée, publiée samedi.

Washington n'honore la souveraineté des autres nations que lorsqu'elle sert les intérêts des États-Unis. La presse institutionnelle ne mentionne jamais ce principe dans ses reportages sur les incursions illégales des États-Unis dans des pays comme la Syrie. Trump  vient de rater une occasion de retirer des troupes sans provoquer ce qui se présente comme un autre bain de sang. Lorsque le secrétaire au Trésor Mnuchin  a menacé vendredi d'imposer des sanctions contre la Turquie, il s'agissait avant tout d'empêcher le projet de loi de Graham au Sénat - la politique à deux sous. La nouvelle campagne syrienne d'Erdogan en était alors à sa troisième journée - une dure réalité sur le terrain.

Quant aux Kurdes syriens,  ils se sont engagés dimanche à s'allier avec l'armée arabe syrienne contre l'incursion turque. C'est là que leurs intérêts ont toujours reposé. L'ASA [armée arabe syrienne, NdT] va maintenant pénétrer dans le nord-est de la Syrie pour la première fois en cinq ans. Et les Kurdes ne collaboreront plus avec les Américains pour empêcher Damas de réunifier la nation. Il s'agit d'un résultat positif.

Patrick Lawrence, correspondant à l'étranger depuis de nombreuses années, principalement pour l'International Herald Tribune, est chroniqueur, essayiste, auteur et conférencier. Son livre le plus récent est « Il n'y a plus de temps à perdre : Les Américains après le siècle américain » (Yale). Suivez-le sur Twitter @thefloutist. Son site web est  Patrick Lawrence. Soutenir son travail via  son site Patreon.

Source :  Consortium News, Patrick Lawrence, 14-102019

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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