Source : Ouest France, 24-10-2019
250 millions d'euros, presque autant que les investissements mondiaux dans les énergies renouvelables en 2018. C'est ce qu'auraient dépensé depuis 2010, les cinq géants du pétrole, BP, Chevron, ExxonMobil, Shell et Total directement ou via leurs groupes de pression, pour peser dans les décisions prises par Bruxelles.
Un rapport des ONG Corporate Europe Observatory, Food and Water Europe, Friends of the Earth Europe et Greenpeace EU, rendu public ce jeudi 24 octobre, dévoile les dessous du lobbying des énergies fossiles auprès des institutions européennes.
Les dépenses en lobbying, déclarées par ces géants, n'ont cessé de croître ces dernières années. Elles sont passées de 10 millions d'euros en 2010, à 31 millions en 2018.
Le groupe disposant du plus gros budget, avec 75 millions d'euros versés, est le Conseil européen de l'industrie chimique (Cefic), qui se veut « la voix des petites, moyennes et grandes compagnies pétrochimiques en Europe ». Un groupe auquel les cinq « majors » sont affiliés.
Plus d'une entrevue par semaine
Cette étude ne fait pas qu'avancer des chiffres effarants sur ces pratiques douteuses, elle révèle également les multiples tactiques et stratégies de ces groupes pour « retarder, affaiblir, et saboter l'action climatique ».
Depuis la nomination de Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne, 327 rencontres ont eu lieu entre des commissaires européens ou membres de leurs cabinets et les PDG de ces entreprises, soit plus d'une par semaine.
Le fonctionnaire européen qui enregistre le plus grand nombre d'entrevues avec ces directeurs généraux est le Français Dominique Ristori, ancien directeur général Énergie à la Commission européenne.
Le plan Climat torpillé par les lobbies
Depuis une dizaine d'années, les gouvernements nationaux et l'Union européenne ont pris des décisions clés et établi des objectifs en matière d'énergie. Le plan Climat, lancé par Nicolas Hulot en 2017, ambitionnait « d'en finir avec les énergies fossiles d'ici 2050 ». L'ancien ministre de l'Écologie, démissionnaire à l'été 2018, pointant du doigt les lobbys, qualifiait l'objectif de ces mesures, de « lourd, compliqué ».
C'est le moins que l'on puisse dire. D'après des documents obtenus par les Amis de la Terre, l'entreprise pétrolière Vermilion Energy a menacé d'attaquer l'État en justice, arguant que le plan Climat affecterait les « attentes légitimes » de la compagnie en matière de profits.
Alors que la première version du plan Climat prévoyait la fin des nouveaux permis d'exploitation d'ici 2021, la version finale du texte établissait des circonstances permettant le renouvellement de permis d'exploitation après 2040.
Une « dynamique collective »
Les groupes visées se défendent de toute interférence dans la prise de décisions en faveur de la protection de l'environnement.
Les chiffres avancés par le rapport « ne reflètent en rien » les dépenses du groupe en lobbying, a affirmé une porte-parole de Total à l'Agence France presse (AFP). Selon les registres officiels, Total a ainsi dépensé entre 1 750 000 et 1 999 999 euros en lobbying auprès de l'UE en 2018, chiffre « stable depuis de nombreuses années ».
« Total est convaincu qu'une dynamique collective est nécessaire pour répondre à l'ampleur des enjeux climatiques », a-t-elle ajouté. Dans un tweet, la compagnie souligne, par ailleurs, qu'elle investit 400 millions de dollars dans la neutralité carbone.
ExxonMobil « se conforme en tout aux exigences du registre de transparence de l'UE », a, de son côté, argué un porte-parole de l'entreprise. « ExxonMobil croit que les risques posés par le changement climatique nécessitent des actions et qu'il faudra l'engagement de tous - industrie, gouvernements et consommateurs - pour réaliser des progrès significatifs », a-t-il poursuivi.
Shell a « fermement rejeté » les conclusions des ONG, assurant être « parfaitement clairs dans [son] soutien à l'accord de Paris ».
Une politique plus transparente
Fortes de leur constat, les ONG ont formulé des préconisations pour éviter tout conflit d'intérêts entre les magnats du pétrole et les politiques.
Elles prônent notamment un « pare-feu », interdisant toute rencontre, toute participation ou activité de conseil des entreprises pétrolières dans des comités d'experts et de scientifiques auprès des gouvernements. Elles souhaitent interdire le « pantouflage », c'est-à-dire la reconversion de hauts fonctionnaires dans des entreprises privées. Enfin, bannir tout sponsoring ou partenariat de ces compagnies dans le cadre d'événements comme celui de la COP24, qui s'est tenue en Pologne en 2018 et a été sponsorisée par la compagnie pétrolière polonaise Lotos.
Voir l'article source ici : Big oil spent over 250 million euros lobbying the EU
Source : Ouest France, 24-10-2019
