13/01/2020 europalestine.com  4 min #167362

Sura Tawil : 10 ans de clandestinité dans son propre pays

Amira Hass raconte dans Haaretz le calvaire vécu par une Palestinienne qui a dû se cacher pendant 10 ans chez elle, en Palestine occupée, avant de recevoir une carte d'identité. Un chassé croisé kafkaïen entre la bureaucratie de l'occupant et celle de l'Autorité Palestinienne.

Sura Tawil dans son appartement de Ramallah

"Il aura fallu dix ans pour que cette palestinienne apprenne enfin qu'elle était autorisée à vivre en Palestine occupée.

Près de dix ans se sont écoulés entre l'émission de sa carte d'identité et le moment où elle en a été informée. Dix ans pendant lesquels Sura Tawil a vécu illégalement dans son propre pays. Mais qui est responsable de ce loupé ? L'autorité palestinienne qui émet ces cartes ou l'administration israélienne qui les approuve ?

Amira Hass pose la question dans Haaretz.

Pour Sura Tawil, le miracle s'est produit à Noël dans la région de Ramallah. Après dix ans d'attente, elle a reçu sa nouvelle carte d'identité en tant que résidente des territoires palestiniens occupés. Il s' agit d'une rare victoire sur un système administratif double et asymétrique entre services israéliens et palestiniens.

Le premier objectif affiché de la bureaucratie de l'occupant est la diminution du nombre de Palestiniens vivant en Cisjordanie. Quant à la bureaucratie de l'occupé, elle est largement inapte à faire face.

Pendant ces dix ans d'attente, Sura Tawil a été prisonnière dans Ramallah. Ne possédant donc pas de carte d'identité palestinienne et son passeport américain étant depuis longtemps expiré, elle ne pouvait risquer de prendre les routes. Elle osait parfois cependant une virée à Naplouse pour y donner des cours de cosmétique.

Le premier soldat israélien venu, croisé à un checkpoint, aurait pu la faire expulser.
Préciser qu'elle est née à Al Bireh en 1963, quatre ans avant la prise de la ville, qu'elle vit depuis dix ans dans la maison de son enfance, que ses petits enfants vivent à proximité, que sa mère, veuve, a besoin d'elle n'aurait été d'aucun secours.

Pour comprendre le niveau d'intrusion des autorités israéliennes dans la vie des Palestiniens, il faut savoir comment ils gèrent les registres d'état civil.

Comme Sura Tawil, ils sont des milliers à attendre leurs papiers depuis dix, vingt ou trente ans. Dans l'intervalle ils sont considérés comme des clandestins dans leur propre pays.

C'est bien l'Autorité palestinienne qui émet les cartes d'identité de ses citoyens, mais elle ne peut le faire qu'après avoir reçu l'autorisation de "l'administration civile israélienne" en Cisjordanie, que les Palestiniens appellent parfois par dérision le "vrai gouvernement palestinien".
Israël est en fait seul à décider de qui peut bénéficier ou non du statut de résident dans les territoires palestiniens occupés, Gaza y compris. Là aussi, des milliers de Palestiniens sont contraints à l'illégalité, Israël en ayant décidé ainsi, comme le rappelle une fois de plus Amira Hass.

Sura Tawil n'avait pas tout cela en tête quand elle a émigré aux États-Unis avec son mari, à la recherche d'une vie meilleure. Ils se sont installés en Floride où ils ont ouvert un supermarché ; mis au monde et élevé quatre enfants.
Peut-être ne savait-elle pas qu'elle perdrait ses droits en Palestine à moins de revenir tous les trois ans. Peut-être ne pensait-elle pas que l'occupation durerait si longtemps. Toujours est-il qu'elle a perdu son statut de résidente palestinienne.
À la fin des années 90, quand elle a voulu rejoindre son pays d'origine après son divorce, elle a réalisé les difficultés qui l'attendaient car elle était désormais considérée comme une simple touriste.
Après plusieurs aller-retours, sa mère a déposé une demande de réunification familiale. Mais l'administration civile israélienne impose un quota de 2000 personnes par an. Largement insuffisant, il engendre de longues files d'attente.

L'autorité palestinienne pensait que le système de double bureaucratie prendrait fin après cinq ans d'existence, comme le prévoyaient les accords d'Oslo. Elle aurait dû ensuite avoir la pleine souveraineté sur son territoire.
Mais ça n'a pas été le cas, et Israël a même suspendu les procédures de réunification familiale en 2000. Il cible également les Palestiniens possédant un passeport étranger qui se voient de plus en plus souvent refuser l'entrée sur le territoire.
Face à l'ampleur du phénomène, les familles séparées se sont organisées, les médias se sont saisis du sujet ainsi que des associations et des diplomates étrangers.
C'est dans ce contexte que Sura Tawil a pu déposer une demande. Sa demande acceptée, Sura est rentrée en Palestine depuis les USA et a fait une demande de carte d'identité. On lui dit alors qu'il fallait attendre l'accord israélien. D'année en année, on lui fit toujours cette même réponse.

En 2018, elle a engagé un avocat de Jérusalem qui s'est lancé dans la procédure. Mais l'administration israélienne ra fini par répondre qu'elle n'avait jamais reçu aucune demande au nom de Tawil. Elle devait, selon eux, déposer une nouvelle requête de réunification familiale. Or on lui fit comprendre que ces demandes n'avaient aucune chance d'aboutir si elles ne relevaient pas de l'urgence humanitaire.
Mais son avocat ne lâcha pas prise et elle fût finalement reçue début décembre 2019. On la recontacta dans la foulée pour lui dire que sa carte était prête, depuis 2011. Elle est même autorisée depuis 2015 à se rendre en territoire israélien sans permis spécial, comme toutes les femmes de plus de cinquante ans.

Alors pourquoi diable aura-t-il fallu un an de combat à son avocat pour avoir cette information ? Pourquoi l'autorité palestinienne disait-elle n'avoir pas reçu d'autorisation d'Israël ? Amira Hass n'a pas la réponse.

(Traduit par Sarah V. pour CAPJPO-EuroPalestine)

Source Amira Hass dans Haaretz

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