09/02/2020 lorientlejour.com  5 min #168744

Adham al-Sayed : Je reste à Wuhan par devoir moral et humanitaire

Le jeune homme refuse de quitter la ville. Il ne veut pas abandonner la ville qui lui a offert ce que son pays n'a pas réussi à lui donner.

Adham al-Sayed est l'un des trois Libanais qui vivent encore à Wuhan, en Chine, berceau de l'épidémie de la nouvelle infection à coronavirus (2019-nCoV). Ce jeune de 32 ans, originaire de Barja au Liban-Sud, est installé en Chine depuis cinq ans. Il y poursuit un doctorat en économie quantitative.

Contrairement aux deux autres compatriotes qui ont été rapatriés, le premier il y a cinq jours à bord d'un avion ayant transporté des étudiants jordaniens et palestiniens, et le deuxième hier, à bord d'un avion iranien transportant des Syriens, des Irakiens et des Iraniens, Adham refuse de quitter Wuhan.

Les raisons qu'il invoque sont multiples. « Jusqu'à présent, les autorités chinoises et l'Organisation mondiale de la santé n'ont pas encore appelé à l'évacuation de la ville, explique-t-il à L'Orient-Le Jour. Ce sont les autorités américaines qui ont insisté dès le premier jour de la déclaration de l'épidémie, campagne médiatique à l'appui, à rapatrier leurs ressortissants. Ils ont été suivis par l'Australie et plusieurs autres pays, notamment sous la pression des familles. À cela s'ajoute le fait que de nombreux étudiants n'ont aucune expérience des fléaux ou d'autres événements graves. Ils ont préféré donc partir. »

Adham déplore dans ce cadre les fausses informations qui ont circulé dès le premier jour sur ce nouveau coronavirus. « On voyait des vidéos qui montraient des gens tomber par terre, comme s'ils étaient victimes d'une crise cardiaque, critique-t-il. C'est aberrant. Si on suivait de près les informations scientifiques, on aurait compris que les symptômes de la maladie ressemblent à un syndrome grippal avec notamment une fièvre, une toux sèche et des courbatures. »

Il souligne en outre que Wuhan est en congé officiel du 9 janvier jusqu'au 14 février. « C'est le congé le plus long de l'année, constate-t-il. De ce fait, de nombreux étudiants étaient déjà en dehors de la ville. Mais d'autres sont restés et refusent de quitter, notamment les Africains, ceux d'Amérique latine, quelques étudiants turcs et saoudiens.

La deuxième raison qui a poussé le jeune homme à rester sur place reste la virulence du virus. « Le nouveau coronavirus se transmet d'une personne à une autre par les gouttelettes respiratoires, le contact avec des mains contaminées ou encore un objet contaminé, principalement au sein de groupements et de grands rassemblements, fait-il remarquer. Ce qui risque de se passer lors des opérations de rapatriement vu que les gens sont rassemblés dans des endroits fermés et on ignore si quelqu'un d'entre eux est déjà entré en contact avec le virus. À mon avis, ces opérations sont plus dangereuses que le fait de rester à Wuhan où, malgré la propagation du virus, nous pouvons nous protéger en restant chez nous. »

Décision de principe

Toutefois, c'est la gratitude qui pousse le jeune homme à vouloir rester à Wuhan. « Je vis dans une ville qui m'a offert ce que mon pays n'a pas réussi à me donner, affirme-t-il. J'ai obtenu une bourse complète pour mes études comprenant les frais universitaires, le logement et un per diem pour les transports et l'alimentation. Au cours de ces cinq années, les Chinois ne m'ont jamais fait sentir que j'étais un étranger. Ils n'ont jamais eu une attitude xénophobe à notre égard. Comme je me conforme aux recommandations et que je prends les précautions nécessaires, il est de mon devoir moral et humanitaire de rester dans la ville. C'est une décision de principe aussi, parce que je ne veux pas m'en aller, alors qu'ils passent par une période difficile. Ils sont en train de mener une bataille pour endiguer l'épidémie. J'essaie d'aider en postant des vidéos en direct sur ma page Facebook sur la vraie situation dans la ville et non comme certains médias essaient de la montrer, mais aussi en prenant soin de moi. C'est ma façon de montrer ma reconnaissance, sachant que personne ne m'a rien demandé. »

Depuis le 23 janvier, date à laquelle Wuhan a été isolée, Adham poste régulièrement sur son compte Facebook des vidéos et des commentaires sur la situation dans la ville. Il est d'ailleurs sollicité par les médias internationaux pour partager son expérience personnelle. « Depuis que la ville a été isolée, je ne sors de chez moi qu'en cas d'urgence, c'est-à-dire, selon la définition des autorités chinoises de cette situation, pour me procurer de la nourriture et/ou des médicaments. De plus, je dois sortir en me protégeant le visage avec un masque. Si je ne le fais pas, on considère que j'ai enfreint la loi. Pour quelqu'un comme moi qui a vécu l'offensive israélienne sur le Liban en juillet 2006 ou d'autres événements, je ne peux qu'être fasciné par l'efficacité des autorités chinoises qui veillent à ce qu'il n'y ait pas de pénurie en denrées alimentaires ou en médicaments, sachant que les prix sont restés les mêmes. Je suis aussi fasciné par la conformité du peuple chinois aux instructions. Il fait confiance à son gouvernement. »

Le jeune homme explique que le confinement de Wuhan a porté un grand coup à l'économie chinoise, puisque tous les moyens de communication passent par la ville. « Mais le leitmotiv des autorités est l'homme avant l'économie », assure-t-il.

Adham se dit optimiste. « Je suis sûr que la levée des restrictions imposées à la ville n'est qu'une question de temps. Hier, aujourd'hui et demain sont le pic des nouveaux cas confirmés, parce que logiquement les gens ont contracté le virus avant le 23 janvier, avance-t-il. Donc, la période d'incubation passée (un à quatorze jours), les cas apparaissent. Mais la courbe devrait commencer à baisser d'ici à quelques jours. » Selon le bilan officiel d'hier soir, 20 400 cas de la nouvelle infection à coronavirus sont confirmés, dont 425 décès.

Sur le plan personnel, Adham explique qu'il limite ses déplacements, qu'il prend sa fièvre tous les matins. Il note que des hotlines sous forme d'applications ont été développées à l'intention des étudiants étrangers avec des équipes disponibles 24 heures sur 24 pour les aider. De même, des plates-formes avec des équipes médicales ont été développées pour aider les gens et les orienter à distance. « Le plus important, c'est de ne pas céder à la panique », conclut le jeune homme.

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