14/02/2020 reseauinternational.net  4 min #169005

Le vote par internet et les errements de la démocratie

par Karine Bechet-Golovko.

Le vote est au fondement du système démocratique, car il est le moyen technique qui permet de matérialiser les décisions individuelles qui vont donner corps à l'expression de la volonté nationale. Techniquement, il peut se réaliser de différentes manières (à main levée, à bulletin secret, à distance, etc), l'essentiel est que la manière dont il est mis en œuvre permette de respecter, et la sincérité du choix, et son indépendance. Or, sous couvert du culte de la « révolution technologique » et d'une société « en pleine évolution », la question du vote électronique par internet, pour nos sociétés smartphonisées, est régulièrement montré comme le summum de la (post)démocratie. Chemin qui serait inéluctable. Mais est-il souhaitable ? Cette question du vote électronique, puis par internet se pose dans de nombreux pays occidentaux, notamment en 2019 au  Québec. Il a été intégré dans plusieurs cantons en  Suisse, a été tenté ponctuellement aux dernières législatives en Russie sans grand succès (ni enthousiasme de la population). La question se pose avec sérieux en Belgique.

La  Belgique envisage de passer au vote par internet et une « étude faisabilité » doit être préparée :

La question posée est la suivante : est-il possible de faire voter les citoyens par internet aux élections locales, provinciales, régionales, fédérales et européennes ? Et cela est-il également possible pour les Belges à l'étranger ?

Pour cela, une « société » sera désignée en avril, comme si la question n'était que technique. Le modèle étudié est celui de  l'Estonie, pays mis en avant à l'Est pour construire une société numérique. Il est intéressant de noter que le choix numérique avait été fait à l'époque pour raser les institutions soviétiques et qu'il est maintenant en train de s'intégrer à l'Ouest - pour raser les institutions démocratiques ? En tout cas, la question se pose de l'opportunité de se diriger vers le « modèle » estonien de « démocratie »...

Car la question du vote par internet n'est pas que technique, elle implique également un autre rapport à l'État, plus fonctionnel, totalement en adéquation avec la vision manageriale, qui sous-tend aujourd'hui le néolibéralisme. Un  article synthétique sur le sujet publié en Belgique met parfaitement les points sur les i.

En effet, plusieurs questions se posent. Tout d'abord, formellement, personne ne sait qui votera concrètement sous le nom ou l'identifiant enregistré. Ensuite, personne ne sait dans quelles conditions la volonté sera exprimée, sous pression ou librement. Enfin, n'oublions pas les problèmes de coupure d'internet, de coupure d'électricité, de la virtualité du vote qui pose de sérieuses difficultés de recomptage. Sans même oublier les possibilités de manipulation des chiffres dans le comptage, comme le référendum électronique l'a montré en France avec la question de la privatisation des ADP.

Mais au-delà de ces aspects déjà très sérieux, qui remettent en cause « l'efficacité » du vote par internet (pour reprendre les critères-clés du management) à garantir la sincérité et l'indépendance du scrutin, la distanciation rompt le lien physique avec l'État d'une part, et avec la nation, d'autre part. Ces rapports sont désacralisés, rendus techniques, l'on perd le lien d'appartenance à une même nation qui décide de son avenir. Tout est individualisé, fragmentarisé, déshumanisé.

En ce sens, le vote électronique par internet présente, certes, un intérêt majeur à l'heure où l'élite néolibérale a de plus en plus de difficultés à passer l'épreuve du vote classique, mais il nous fait sortir de la logique démocratique. Le vote par internet, c'est la post-démocratie. Donc ce n'est plus la démocratie.

 Karine Bechet-Golovko

source :  russiepolitics.blogspot.com

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