25/03/2020 les-crises.fr  7 min #170972

Coronavirus : pour une nouvelle architecture de la mondialisation

Source :  Marianne, David Djaïz, 23-03-2020

Pour David Djaïz, la mondialisation est paradoxale, car elle nous rend à la fois plus forts et plus vulnérables. L'auteur plaide pour un nouvel ordre international, où les Etats-nations auraient toute leur place.

Ironie amère que ce soudain confinement mondial, alors que nous célébrions depuis trente ans la circulation universelle et le nomadisme des humains, des marchandises, des capitaux et des informations. En l'espace de quelques semaines, la phase de mondialisation la plus profonde de l'histoire, tant sur le plan commercial, que financier ou encore touristique, s'est brutalement interrompue : les frontières ferment les unes après les autres ; les nations se cloîtrent et les familles se confinent ; les flux commerciaux sont gelés ; les chaînes de valeur et les chaînes logistiques sont fortement perturbées ; le tourisme est à l'arrêt ; il n'y a presque plus aucun avion dans le ciel.

Seule continue la mondialisation technologique et informationnelle puisque nous n'avons jamais autant communiqué par internet et consommé de bande passante, au point que des craintes surviennent quant à la solidité des architectures réseau, et nous rappellent là encore à quel point nous sommes vulnérables.

DIALECTIQUE DE LA FORCE ET DE LA VULNÉRABILITÉ

À première vue, aucun point commun n'apparaît entre les attentats du 11 septembre 2001, la crise des subprimes de 2008 et l'épidémie de Covid-19 qui nous frappe en 2020. Sauf que les historiens qui étudieront notre époque dans deux ou trois cents ans y verront sans doute les trois dates les plus importantes du début du XXIe siècle. D'autant plus qu'il existe un facteur commun à ces événements : ils sont chacun à leur manière une crise de la mondialisation, en ceci qu'ils suivent le même schéma et manifestent la même « topologie » :

C'est tout le paradoxe de la mondialisation qui apparaît chemin faisant avec ces trois crises

  1. un événement (attaque terroriste, choc financier, foyer épidémique) survient à un moment donné en un point précis (appelons-le épicentre) et provoque pourtant une crise systémique-globale en se propageant par cercles concentriques, à la manière des vibrations sismiques ;
  2. l'épicentre de l'événement est toujours un point nodal. Ce n'est pas un hasard si la crise financière est partie des États-Unis et la crise sanitaire de Chine : ces pays sont deux plaques tournantes essentielles de la mondialisation ;
  3. les régions périphériques finissent toujours par payer plus cher que les épicentres le prix d'une crise qu'elles n'ont pas provoquée.

C'est tout le paradoxe de la mondialisation qui apparaît chemin faisant avec ces trois crises : le fait d'être aussi intégrés et interconnectés nous rend à la fois plus forts et plus vulnérables.

LE MONDE N'EST PAS DEVENU « PLAT »

Cette dialectique de la force et de la vulnérabilité s'explique tout simplement par l'organisation spatiale de notre mondialisation. Prenons les chaînes de valeur économiques. Celles-ci ne sont pas linéaires, mais étoilées : il existe des grands hubs métropolitains où se concentrent les donneurs d'ordres, qui eux-mêmes sont en lien avec des hubs régionaux où se trouvent les sous-traitants du second ordre, qui eux-mêmes sont en lien avec des hubs du troisième ordre et ainsi de suite, par imbrications successives. Loin d'être devenu « plat », comme le proclamait l'essai à succès de Thomas Friedman, le monde n'a jamais été aussi rugueux et cabossé.

Les crises de 2001, 2008 et 2020 ont chacune à leur manière infligé un cinglant démenti aux tenants de la fin de l'Histoire

Dans un monde hyperconnecté économiquement et technologiquement, il suffit donc que l'un de ces points nodaux soit touché par un incident pour que l'ensemble du système se grippe, quel que soit le fait générateur.

« ZÉRO RISQUE-ZÉRO MORT »

Les crises de 2001, 2008 et 2020 ont chacune à leur manière infligé un cinglant démenti aux tenants de la fin de l'Histoire, qui soutinrent après 1989 que la mondialisation devait être placée en « pilotage automatique », c'est-à-dire que l'intégration progressive des marchés amènerait dans son sillage la démocratie libérale, la prospérité économique et la santé humaine - un état de paix perpétuelle sur fond de « zéro risque-zéro mort ».

Bien sûr le nombre de morts du fait du Covid19 risque d'être incommensurablement plus faible que le bilan de la grippe espagnole il y a un siècle qui fit plusieurs millions de victimes. Mais il se chiffre déjà en milliers, se chiffrera demain en dizaines de milliers et peut-être en centaines de milliers. Dans les régions les plus touchées comme l'Italie du Nord ou la province de Hubei, chacun connaît dans son cercle rapproché une victime du coronavirus.

REGAIN DE PUISSANCE DES ETATS-NATIONS

Alors maintenant, quelles leçons tirer pour la suite ? Comme la lumière au bout du tunnel, l'après nous paraît bien loin. C'est une nouvelle architecture de la mondialisation qu'il nous faudra pourtant inventer, rien de moins. Face aux dérèglements provoqués par ces crises systémiques, la puissance publique devra jouer le rôle d'une écluse. En langage maritime, il s'agit d'un bassin séparé par deux vannes servant à réguler la dénivellation d'un canal. Lorsqu'un bateau qui navigue souhaite passer un dénivelé, il est invité à entrer dans un bassin de mise à niveau. Celui-ci se remplit ou se vide, ce qui permet au bateau d'être au même niveau que l'eau en aval, et ainsi de poursuivre sa navigation.

Les États-nations doivent en quelque sorte redevenir les écluses de la mondialisation. Lorsque des flux humains, économiques ou financiers risquent d'avoir un impact sanitaire, social ou environnemental négatif, le gouvernement national (ou la puissance européenne, si l'on se décide à construire une Europe-puissance capable de produire des biens publics, plutôt qu'une Europe de la règle...) peut décider de mettre en place certaines limites, provisoires ou non. Il ne s'agit pas de se claquemurer derrière des remparts mais au contraire d'organiser une régulation des flux de la mondialisation, comme les écluses organisent la circulation des bateaux sur un canal. Les écluses constituent des valves de sécurité qui évitent la propagation rapide et exponentielle des incidents dans des systèmes complexes.

UN NOUVEAU PACTE MONDIAL ?

En complément de ces marges de manœuvre restaurées, il faudra envisager de construire un véritable état de droit mondial sans état mondial,  comme le dit Mireille Delmas-Marty. Il ne peut pas s'agir d'un Droit surplombant ou de réglementations émises par des autorités administratives non démocratiques, déconnectées de toute légitimité politique. L'effectivité et la légitimité restant largement du côté des États-nations démocratiques, l'erreur du globalisme fut depuis les années 1980 de penser que des institutions supranationales, comme l'OMC en matière commerciale, pourraient tout bonnement suppléer les États à mesure que l'économie se mondialisait. Cela a abouti à une intégration négative, les États abandonnant des morceaux de souveraineté à la faveur de traités multilatéraux, sans que ces abandons ne se traduisent par des gains de souveraineté ou de solidarité à une échelle supranationale.

Avec cette nouvelle architecture de la mondialisation, la puissance publique retrouvera sa fonction de « gare d'aiguillage », capable de discriminer entre ce qui a vocation à être mis sur le marché mondial et ce qui n'a pas vocation à y être

En lieu et place de ces abandons de souveraineté, il est crucial de revenir à une approche plus raisonnable : faire en sorte que les droits nationaux incorporent désormais des dispositions universelles, notamment celles qui touchent aux biens publics mondiaux (environnement, qualité de l'air, santé, stabilité financière...). C'était par exemple l'objet du Pacte mondial pour l'environnement.

LE RETOUR DE LA PUISSANCE PUBLIQUE

Proposé par la France en 2017, ce dernier proposait aux États-nations d'intégrer dans leur droit interne les principes fondamentaux du droit de l'environnement parmi lesquels le droit pour toute personne de vivre dans un environnement sain ; l'obligation d'évaluer l'impact environnemental de tout projet ; le principe de précaution ou encore le principe du pollueur-payeur. On pourrait en faire de même en matière de droit du travail et bien sûr en matière sanitaire. Une telle approche, misant sur la responsabilité des États-nations, est sans doute plus riches de promesses que la voie « globaliste » et les abandons de souveraineté qui ont trop souvent conduit à la moins-disance pure et simple.

Avec cette nouvelle architecture de la mondialisation, la puissance publique retrouvera sa fonction de « gare d'aiguillage », capable de discriminer entre ce qui a vocation à être mis sur le marché mondial et ce qui n'a pas vocation à y être ; capable d'imposer des décélérations sélectives en reprenant le contrôle des biens publics hors marché, à commencer par la lutte contre le changement climatique et l'érosion de la biodiversité ; capables de relocaliser certains actifs stratégiques, comme la production de protéines végétales ou des principes actifs des médicaments, afin de retrouver la maîtrise des chaînes d'approvisionnement essentielles pour la vie humaine : sanitaires, alimentaires, énergétiques, ou encore technologiques. C'est cette philosophie politique que j'ai essayé d'esquisser dans mon livre Slow Démocratie, Comment maîtriser la mondialisation et reprendre notre destin en main.

Source :  Marianne, David Djaïz, 23-03-2020

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