12/05/2020 lesakerfrancophone.fr  24 min #173775

Y a-t-il une «6 ème colonne» essayant de déstabiliser la Russie ?

Par The Saker − Le 30 avril 2020 − Source  Unz Review via  thesaker.is

Pour ceux d'entre nous qui suivent l'Internet russe, il y a un phénomène très visible qui est assez surprenant : il y a beaucoup de vidéos anti-Poutine publiées sur YouTube ou ses équivalents russes. Non seulement cela, mais une vague de chaînes câblées est récemment arrivée, qui semble avoir fait du dénigrement de Poutine, et de son premier ministre Mishustin, une activité à plein temps.

Bien sûr, il y a toujours eu des vidéos anti-Poutine et anti-Medvedev dans le passé, mais ce qui rend cette nouvelle vague si différente, c'est qu'elle attaque Poutine et Mishustin non pas à partir de positions pro-occidentales, mais de positions patriotiques soi-disant russes. Même le supposé (faux) «conseiller personnel» de Poutine, un national-bolchevique (exact), Alexandre Dougine a rejoint ce mouvement - voyez  ici si vous comprenez le russe.

Il s'agit d'un phénomène nouveau, intéressant et complexe, et je vais essayer de l'expliquer ici.

Tout d'abord, nous devons nous rappeler que Poutine a extrêmement bien réussi à détruire l'opposition pro-occidentale qui, bien que diffusée quotidiennement à la télévision russe, représente au maximum 3 à 5% de la population. Vous pourriez vous demander pourquoi ils sont si fréquents à la télévision, la raison est simple : plus ils parlent, plus ils sont détestés.

Aparté Loin de faire taire l'opposition, le Kremlin ne lui donne pas seulement du temps d'antenne, il paie même les représentants les plus médiatiques de l'opposition pour participer aux débats télévisés les plus populaires. Voir  ici et  ici pour plus de détails

Vraiment, la réputation de l'opposition pro-occidentale «libérale» - au sens russe du terme - est désormais cuite en Russie. Oui, il y a un noyau de Russes russophobes qui détestent la Russie avec passion - ils sont qualifiés de «Rashka» -et leur haine pour tout ce qui est russe est si évidente qu'ils sont universellement méprisés dans tout le pays, la seule grande exception étant Moscou où il y a une opposition «libérale» beaucoup plus forte qui obtient le soutien de tous ceux qui ont pris beaucoup de plaisir à piller la Russie dans les années 1990 et qui détestent maintenant Poutine pour avoir mis fin à leurs méfaits.

Quant à l'opposition de la Douma, le Parlement russe, elle n'est une opposition que de nom. Ils font du bruit, ils râlent ça et là, ils condamnent ceci ou cela, mais au bout du compte, ils ne représentent pas du tout une opposition crédible.

Pourquoi ?

Eh bien, regardez cette capture d'écran que j'ai prise sur un  site de sondages russe :

Le graphique est en russe, mais il est également extrêmement simple à comprendre. Sur l'axe des ordonnées, vous voyez le pourcentage de personnes qui «font totalement confiance» ou «font principalement confiance» aux six politiciens, dans l'ordre : Poutine, Mishustin, Zhirinovskii, Ziuganov, Mironov et Medvedev. Sur l'axe des abscisses, vous voyez la période allant de juillet 2019 à avril 2020.

La seule chose qui compte vraiment est la suivante : malgré tous les problèmes objectifs et subjectifs de la Russie, malgré une réforme des retraites largement impopulaire, malgré toutes les sanctions occidentales et malgré la pandémie, Poutine est toujours seul sur un roc - une position solide : il a le soutien écrasant du peuple russe. Cette seule cause explique à peu près tout le reste dont je parlerai aujourd'hui.

Comme la plupart d'entre vous s'en souviennent probablement, il y a déjà eu dans le passé plusieurs vagues de PSYOPs anti-Poutine pour essayer de changer le régime, mais elles ont toutes échoué pour des raisons très simples :

  1. La plupart des Russes se souviennent des horreurs des années 1990 lorsque les «libéraux» pro-occidentaux étaient au pouvoir.
  2. Le peuple russe a pu observer comment l'Occident a mis au pouvoir à Kiev, de bonne foi, des nazis enragés et russophobes. Les libéraux ont exprimé une grande sympathie pour le régime Ukronazi. Peu de Russes doutent que si les «libéraux» pro-occidentaux arrivaient au pouvoir, ils transformeraient la Russie en quelque chose de très similaire à l'Ukraine d'aujourd'hui.
  3. Ensuite, les Russes ont pu suivre, jour après jour, comment l'Ukraine a implosé, traversé une guerre civile sanglante, subi une désindustrialisation presque totale et s'est retrouvée avec un véritable bouffon comme président - Zelenskii vient de nommer, je ne plaisante pas, Saakashvili en tant que vice-premier ministre de l'Ukraine - c'est tout ce que vous devez savoir pour obtenir la pleine mesure du genre d'imbécile qu'est Zelenskii ! Non seulement les libéraux accusent la Russie de ce qui est arrivé à ce malheureux pays, mais ils soutiennent ouvertement Zelenskii.
  4. La plupart, pour ne pas dire toutes, les «ONG» pro-occidentales, je mets des guillemets parce que ces organisations présumées non gouvernementales sont entièrement financées par les gouvernements occidentaux, principalement américains et britanniques. Elles ont été légalement obligées de révéler leurs sources de financement, suite à cela la plupart d'entre elles ont été répertoriées comme «agents étrangers». D'autres ont tout simplement été expulsées de Russie. Ainsi, il est devenu impossible pour les anglo-sionistes de déclencher ce qui semblait être des «manifestations de masse» dans ces conditions.
  5. Il existe un solide mouvement «anti-Maïdan» en Russie - y compris à Moscou ! -qui est prêt à «s'insurger» - politiquement - en cas de mouvement de type Maïdan en Russie. Je soupçonne fortement que le FSB entretient une collaboration chaleureuse mais non officielle avec ce mouvement.
  6. Les services de sécurité intérieure russes - FSB, FSO, Garde nationale, etc. - ont connu un renouveau majeur sous Poutine et ils sont maintenant non seulement plus puissant que par le passé, mais aussi beaucoup mieux organisés pour faire face à la subversion. Quant aux forces armées, elles sont solidement derrière Poutine et Shoigu, le ministre de la Défense. Alors que dans les années 1990, la Russie était essentiellement sans défense, elle est aujourd'hui un morceau très difficile à avaler pour les opérations de subversion occidentales, les PSYOPs.
  7. Enfin et surtout, les libéraux russes appartiennent si évidemment à la classe que Alexander Soljenitsyne appelait «obrazovanshchina», un mot difficile à traduire mais qui signifie, à peu près, «faire semblant d'être instruit» [Des précieux ridicules] : ces gens se sont toujours considérés comme très supérieurs à la grande majorité du peuple russe et ils ne peuvent tout simplement pas cacher leur mépris pour «les gens ordinaire», très comparable aux «deplorables» d'Hillary. L'homme ordinaire s'en rend pleinement compte et, logiquement, se méfie profondément et déteste même les libéraux.

Il y eut un moment où les sponsors occidentaux de la 5ème colonne russe se sont rendus compte que traiter Poutine de tous les noms dans la presse occidentale, ou l'accuser publiquement d'être un « despote sanguinaire » et un « tueur du KGB » pouvait peut-être fonctionner auprès d'un public occidental crédule, au cerveau bien lavé, mais n'a eu absolument aucun succès en Russie.

Et puis, quelqu'un, quelque part - je ne sais, ni qui, ni où - a eu une idée vraiment brillante : accuser Poutine de ne pas être un patriote et déclarer qu'il est une marionnette aux mains de l'Empire anglo-sioniste. Ce n'était rien de moins que brillant, je dois l'admettre.

Premièrement, ils ont essayé de vendre l'idée que Poutine était sur le point de «vendre» - ou «brader» - la Novorussie. Une théorie voulait que la Russie regarderait ailleurs, pendant que les Ukronazis envahiraient la Novorussie. Une autre était que les États-Unis et la Russie concluraient un accord secret et «donneraient» la Syrie à Poutine, s'il «donnait» la Novorussie à l'Empire. Alternativement, il y avait la version que la Russie « donnerait » la Syrie à Trump et celui-ci « donnerait » la Novorussie à Poutine. La vérité n'a pas d'importance. Ce qui importe beaucoup, par contre, c'est que Poutine n'a pas été présenté comme le «nouvel Hitler» qui envahirait la Pologne et les pays baltes, qui empoisonnerait les Skripals, qui piraterait les serveurs du parti Démocrate US et «mettrait Trump au pouvoir». Ces simples contes de fées - occidentaux - stupides n'avaient aucune crédibilité en Russie. Mais que Poutine «a vendu» la Novorussie était beaucoup plus crédible, surtout après qu'il était clair que la Russie ne permettrait pas aux forces novorusses DNR / LNR de s'emparer de Mariupol.

Aparté Je reste convaincu que c'était la bonne décision. Pourquoi ? Parce que si les forces DNR / LNR étaient entrées dans Mariupol, leurs lignes d'approvisionnement critiques auraient été coupées par une manœuvre d'enveloppement des forces ukrainiennes. Oui, les forces DNR / LNR avaient la capacité militaire pour prendre Mariupol, mais elles auraient fini encerclées par les forces Ukronazi dans une situation de type «chaudron» qui aurait forcé la Russie à intervenir ouvertement pour soutenir ces forces. Ce n'était pas sorcier en termes militaires, mais en termes politiques, cela aurait été un désastre pour la Russie et un rêve devenu réalité pour les anglo-sionistes qui pourraient -enfin ! - «prouver» que la Russie était dans le coup depuis le début. Les gens de l'état-major russe sont clairement beaucoup plus intelligents que les généraux d'opérette dans leurs fauteuils qui accusaient la Russie de trahison pour avoir laissé Mariupol libre.

Finalement, les récits de la «Syrie et la Novorussie vendues ou bradées» ont perdu leur pouvoir d'attraction et les spécialistes occidentaux des PSYOPs en ont essayé un autre : la Russie est devenue un larbin obéissant d'Israël, et Poutine, à titre personnel, celui de de Netanyahu. Les arguments étaient très semblable : Poutine n'a pas autorisé les Syriens - ou les Russes - à abattre des avions israéliens au-dessus de la Méditerranée ou du Liban, Poutine n'a pas utilisé le célèbre S-400 pour protéger les cibles syriennes des frappes israéliennes et Poutine n'a pas envoyé une division aéroportée en Syrie pour s'occuper des Takfiris [Daesh]. Et peu importe ici le fait que les objectifs officiellement déclarés de la Russie en Syrie ne visaient qu'à «stabiliser l'autorité légitime et créer les conditions d'un compromis politique» - voir  ici pour plus de détails. La simple vérité est que Poutine n'a jamais dit qu'il libérerait chaque mètre carré de terre syrienne de la présence des Takfiris, ni promis de défendre la Syrie contre Israël !

Pourtant, pendant un certain temps, Internet a été inondé d'articles affirmant que Poutine et Netanyahu coordonnaient étroitement chacune de leurs étapes et que Poutine était un pote d'Israël.

Finalement, ce canard a également perdu beaucoup de crédibilité. Après tout, la plupart des gens sont assez intelligents pour se rendre compte que si Poutine voulait aider Israël, tout ce qu'il avait à faire était... tout simplement... exactement rien : les Takfiris prendraient Damas, ce serait «game over» pour une Syrie civilisée, et les Israéliens auraient eu un prétexte parfait pour intervenir.

Aparté Comme je l'ai déjà mentionné dans un article précédent, voici les objectifs israéliens originaux en Syrie : 1. Faire tomber un État arabe laïc fort avec sa structure politique, ses forces armées et ses services de sécurité. 2. Créer un chaos et une horreur totale en Syrie justifiant la création d'une «zone de sécurité» par Israël non seulement dans le Golan, mais plus au nord. 3. Déclencher une guerre civile au Liban en déchaînant les Takfiris fous contre le Hezbollah. 4. Laisser les Takfiris et le Hezbollah se saigner mutuellement à mort, puis créer une «zone de sécurité», mais cette fois au Liban. 5. Empêcher la création d'un axe chiite Iran-Irak-Syrie-Liban. 6. Diviser la Syrie sur des bases ethniques et religieuses. 7. Créer un Kurdistan vassal qui pourrait ensuite être utilisé contre la Turquie, la Syrie, l'Irak et l'Iran. 8. Permettre à Israël de devenir le courtier énergétique incontesté au Moyen-Orient et obliger l'Arabie Saoudite (KSA), le Qatar, Oman, le Koweït et tous les autres à passer par Israël pour tout projet de gazoduc ou d'oléoduc. 9. Isoler progressivement, menacer, subvertir et éventuellement attaquer l'Iran avec une large coalition régionale de forces. 10. Éliminer tous les centres de pouvoir chiites au Moyen-Orient. De nos jours, il est assez facile de prouver les deux thèses suivantes : premièrement Israël a lamentablement échoué dans tous les objectifs fixés ci-dessus, et deuxièmement l'intervention russe est le seul et plus important facteur qui a empêché Israël d'atteindre ces objectifs - le second plus important était le soutien héroïque de l'Iran et du Hezbollah qui, littéralement, «ont sauvé la situation», en particulier au cours des premières phases de l'intervention russe. Seule une personne ignorante ou malhonnête pourrait sérieusement prétendre que la Russie et Israël travaillent ensemble alors que la Russie, en réalité, a complètement vaincu Israël en Syrie.

Pourtant, alors que la première PSYOP : Poutine le nouveau Hitler, a échoué, et tandis que la deuxième PSYOP : Poutine le traître vendu, a également échoué, les spécialistes des PSYOPs en Occident ont concocté une opération PSYOP beaucoup plus dangereuse et efficace.

Mais d'abord, ils ont fait quelque chose de vraiment brillant : ils ont réalisé que leurs meilleurs alliés en Russie ne seraient pas les «libéraux» - franchement, sans aucune idée - mais qu'ils trouveraient un «allié» beaucoup plus puissant chez les nostalgiques de l'Union soviétique. Je dois expliquer cela en détail.

Premièrement, il y a une chose dans la psychologie humaine que j'ai observée toute ma vie : nous avons tendance à nous souvenir du bien et à oublier le mal. Aujourd'hui, l'essentiel des souvenirs de mon camp d'entraînement militaire en Russie, et même de la «semaine de survie», ressemble à des moments amusants. La vérité est que dans le camp d'entraînement, je détestais presque chaque journée. De la même manière, beaucoup de Russes ont développé une sorte de nostalgie de l'ère soviétique. Je peux comprendre cela. Après tout, au cours des années 50, l'URSS a connu une renaissance vraiment miraculeuse, puis dans les années 60 et 70, elle a connu beaucoup de vrais triomphes. Enfin, même dans les années 80 tellement décriées, l'URSS a réussi des choses absolument spectaculaires, en science, technologie, etc.. Tout cela est vrai. Ce qui est souvent oublié, c'est qu'en même temps, la société soviétique était oppressive, le PCUS corrompu, et peuplé de gérontocrates, qui dirigeaient tout et étaient en grande partie détesté, le peuple russe avait peur du KGB et ne pouvait pas jouir des libertés que les Américains ou les Européens avaient à l'époque. En vérité, c'était du lard ou du cochon, mais il est facile de se souvenir uniquement des bonnes choses.

De plus, beaucoup de gens qui occupaient des postes élevés pendant l'ère soviétique ont tout perdu. Et maintenant que la Russie connaît objectivement divers procès difficiles, ces gens ont reconnu «l'odeur du sang» et ils espèrent clairement que, par miracle, Poutine sera renversé. Cela ne se fera pas, ne serait-ce que pour les raisons très basiques suivantes :

  1. Le type d'appareil d'État qui protège Poutine aujourd'hui peut facilement faire face à cette nouvelle « pseudo » opposition patriotique, j'expliquerai plus loin pourquoi je dis pseudo.
  2. Dans les rangs de cette opposition, il n'y a absolument aucun leader crédible rappelez-vous le graphique ci-dessus !
  3. Cette opposition se plaint de tout, mais n'offre pas de vraies solutions.

Le noyau de cette opposition est formé de communistes et de sympathisants communistes qui détestent absolument Poutine pour son anticommunisme - tout à fait sincère et franc. Appelons-les «nouveaux communistes» ou «néo-communistes». Et voici ce qui les rend beaucoup plus dangereux que l'opposition «libérale» : les néo-communistes ont souvent raison.

La triste réalité, à mon avis, est que, malgré toutes ses immenses qualités, Poutine est, en un sens, un libéral, du moins économique. Cela se manifeste de deux manières très différentes :

  1. Poutine n'a toujours pas viré du pouvoir tous les membres de la 5ème colonne - alias «Intégrationnistes Atlantiques» ou aussi «Washington consensus». Oui, il a abandonné Medvedev, mais d'autres - Nabiulina, Siluanov, etc. - sont toujours là.
  2. Poutine a hérité d'un très mauvais système dans lequel presque tous les acteurs clés étaient dans la 5ème colonne. Pas seulement quelques individus fameux - ou infâmes - mais une classe entière -au sens marxiste du terme - de personnes qui détestent tout ce qui est «social» et qui soutiennent les idées «libérales» afin de pouvoir se remplir les poches.

Voici le paradoxe : l'URSS est morte en 1991-1993, Poutine est anti-communiste, mais il y a toujours une Nomenklatura - de style soviétique - en Russie, sauf que, pour le moment, ils sont souvent appelés «oligarques» - ce qui est incorrect parce que, disons, l'oligarque ukrainien décide vraiment du sort de sa nation alors que cette nouvelle Nomenklatura russe ne décide pas du sort de la Russie dans son ensemble, mais elle a une influence majeure dans le secteur financier, c'est à dire ce qui leur tient le plus à cœur.

Nous avons donc une espèce de tempête, peut-être pas tout à fait «parfaite», mais toujours très dangereuse qui menace la Russie. Comment ? Considérez ceci :

Sous la direction de Poutine, la politique étrangère russe a été un tel succès que même les libéraux russes, admettent, à contrecœur, qu'il a fait du très bon travail. Cependant, les politiques internes, principalement financières, de la Russie ont été un désastre. Un seul exemple, le fait que les grandes banques russes soient gavées de leurs immenses revenus, n'a pas empêché des millions de Russes de vivre dans la pauvreté et des centaines de milliers de petites entreprises familiales russes de sombrer en raison de taux d'intérêt très élevés.

Un problème clé en Russie est que la Banque centrale et les grandes banques commerciales ne se soucient que de leurs bénéfices. Ce dont la Russie a vraiment besoin, c'est d'une banque d'État pour le développement, dont le but ne serait pas des millions et des milliards pour quelques-uns, mais qui permettrait à la créativité du peuple russe de s'épanouir véritablement. Aujourd'hui, nous voyons exactement le contraire en Russie.

Alors, quel est mon problème avec cette opposition sociale, à défaut d'être tout à fait «socialiste» ?

Elle est tellement concentrée sur ses revendications étroites qu'elle rate complètement la vue d'ensemble du tableau. Laissez-moi expliquer.

Premièrement, la Russie est en état de guerre larvée avec les États-Unis + l'UE + l'OTAN depuis au moins 2015. Oui, cette guerre est à 80% communication, 15% économie et seulement 5% militaire. Mais c'est néanmoins une guerre bien réelle. La principale caractéristique d'une véritable guerre est que la victoire n'appartient qu'à une partie, l'autre est entièrement vaincue. Ce qui signifie que la guerre avec l'Empire anglo-sioniste est existentielle : un parti gagnera et survivra, l'autre disparaîtra et sera remplacé par une société et une politique qualitativement nouvelle. L'opposition russe néo-communiste prétend fermement qu'il n'y a pas de guerre, et que toutes les pertes, économiques et humaines, ne sont que le résultat de la corruption et de l'incompétence russe. Ils oublient que lors de la dernière guerre entre la Russie et l'«Ouest-uni» les chars allemands étaient dans les faubourgs de Moscou.

Et bien sûr, ils le savent. Mais ils font semblant de ne pas le savoir. Et c'est pourquoi je les considère comme la 6ème colonne, par opposition à la 5ème, ouvertement libérale et pro-occidentale.

Deuxièmement, bien que cette opposition soit, à mon avis, tout à fait correcte en déplorant l'apparente croyance de Poutine, selon laquelle suivre les conseils de ce que j'appellerais «les types du FMI» est plus sûr que de suivre les recommandations de ce que l'on pourrait vaguement appeler les «économistes de l'opposition» - et là je pense à Glaziev, dont je soutiens personnellement les vues. L'opposition ne réalise pas les risques liés à la mise hors-jeu des «types du FMI». La triste vérité est que les banques russes sont très puissantes et qu'à bien des égards, l'État ne peut pas se permettre de se les aliéner totalement. À l'heure actuelle, les banques ne soutiennent Poutine que parce qu'il les soutient. Mais si Poutine décidait de suivre les conseils, par exemple, de Glaziev et de ses partisans, les banquiers russes réagiraient par une «guerre totale» contre Poutine.

Si vous étudiez l'histoire de la Russie, vous vous rendrez vite compte que la Russie s'est superbement conduite avec ses ennemis sur le plan militaire, mais a été moyenne dans ses efforts diplomatiques - qui ont souvent annulé les victoires militaires - et complètement nulle avec ce que nous pourrions appeler «l'opposition interne».

Permettez-moi donc de le répéter ici : je ne considère pas l'OTAN ou les États-Unis comme des menaces militaires crédibles contre la Russie, à moins qu'ils décident d'utiliser des armes nucléaires, auquel cas la Russie et l'Occident souffriraient terriblement. Mais même dans ce scénario, la Russie prévaudrait, elle a un avantage de 10 à 15 ans contre les États-Unis dans les technologies nucléaires civiles et militaires, et la société russe est beaucoup plus préparée à survivre - si ce sujet vous intéresse, lisez simplement les livres de  Dmitry Orlov qui l'expliquent mieux que jamais. J'ai toujours pensé, et je continue de penser, que le véritable danger pour Poutine et ceux qui partagent son point de vue est l'opposition interne, souvent menée par des « initiés » au cœur du système politique en Russie. Ils ont toujours représenté la plus grande menace pour tout dirigeant russe, des tsars à Staline.

Cette nouvelle 6ème colonne néo-communiste est cependant une menace beaucoup plus dangereuse pour l'avenir de la Russie que la 5ème colonne pro-occidentale. Certaines de leurs tactiques sont extrêmement sournoises. Par exemple, l'une des choses que vous entendez le plus souvent chez ces gens là est la suivante : «À moins que Poutine ne fasse ceci, cela, ou encore ça, il y a un risque de révolution sanglante». Après avoir écouté plusieurs dizaines de leurs vidéos, je peux vous dire en toute sécurité que loin de craindre une révolution sanglante, ces gens rêvent en réalité de la voir arriver.

«Trop souvent dans notre histoire, nous avons vu qu'au lieu d'une opposition au gouvernement, nous sommes confrontés à une opposition à la Russie elle-même. Et nous savons comment cela se termine: avec la destruction de l'État en tant que tel » Vladimir Poutine.

Maintenant, si vous pensez comme un vrai patriote russe, vous devez vous rendre compte que la Russie a souffert non pas d'une, mais de deux révolutions terribles : en 1917 et 1991. Dans chaque cas, les conséquences de ces révolutions - quelle que soit la justification apparue à l'époque - étaient vraiment horribles, tant en 1917 qu'en 1991, la Russie a presque complètement disparu en tant que pays et des millions de personnes ont énormément souffert. Je soutiens maintenant qu'il est devenu axiomatique que rien ne serait pire pour la Russie que n'importe quelle révolution, quelle que soit l'idéologie qui l'alimenterait ou l'apparence dramatique du «régime au pouvoir».

Poutine en est parfaitement conscient à voir son attitude sur l'image.

Ces néo-communistes seraient en profond désaccord avec moi.

Ils «mettent en garde» contre une révolution, tout en essayant en réalité de créer les conditions de celle-ci.

Maintenant, laissez-moi être clair : je suis absolument convaincu qu'aucune révolution, néo-communiste ou autre, n'est possible en Russie. Plus précisément, même si je crois qu'une tentative de révolution pourrait se produire, je pense que tout coup d'État révolutionnaire contre Poutine est voué à l'échec.

Pourquoi ? Revoyez le sondage en début de cet article.

Même si par un affreux miracle, il était possible de vaincre ou neutraliser la puissance combinée du FSB + FSO + Garde nationale + Forces armées - ce que je ne crois pas possible - ce «succès» serait limité à Moscou ou, tout au plus, l'oblast de Moscou. Au-delà, tout est «territoire de Poutine». En termes de puissance de feu, l'oblast de Moscou a beaucoup d'unités de premier ordre, mais il n'est même pas proche de ce que le «reste de la Russie» pourrait engager, à elle seule la 58ème armée du sud serait imparable. Mais même cela n'est pas vraiment crucial. La chose vraiment cruciale après tout coup d'État serait les 70% et plus de Russes qui, pour la première fois depuis des siècles, croient vraiment que Poutine défend leur intérêt et qu'il est «leur homme». Ces gens n'accepteront jamais aucune tentative illégale d'évincer Poutine du pouvoir. C'est la raison principale pour laquelle aucune révolution réussie n'est actuellement possible en Russie.

Mais alors que toute révolution ou coup d'État serait voués à l'échec, cela pourrait très bien entraîner un bain de sang beaucoup plus important que ce qui s'est produit en 1993, où les militaires n'étaient, pour la plupart, pas impliqués dans les événements.

Maintenant, résumons le tout.

Il y a une opposition interne très vive à Poutine en Russie, qui a très peu de chances d'obtenir un véritable soutien populaire, mais qui pourrait éventuellement unir suffisamment de nostalgiques de l'ère soviétique pour créer une véritable crise.

Cette opposition interne affaiblit clairement, et objectivement, l'autorité et la réputation de Poutine, qui est le principal objectif bricolé par l'État profond occidental depuis que Poutine est arrivé au pouvoir.

Cette opposition interne, principalement nostalgique de l'ère soviétique, ne recevra aucun soutien officiel de l'Occident, mais elle bénéficiera d'un soutien secret maximum de l'État profond occidental.

Enfin, cette opposition néo-communiste ne prendra jamais le pouvoir, mais elle pourrait créer une crise politique interne très réelle qui affaiblira beaucoup Poutine et les souverainistes eurasiens.

Donc, quelle est la solution ?

Poutine doit anticiper toute agitation civile. Retirer Medvedev et le remplacer par Mishustin était la bonne décision, mais c'était aussi trop peu trop tard. Franchement, je pense qu'il est grand temps que Poutine rompe enfin ouvertement avec les types du « consensus de Washington » et écoute Glaziev qui, lui au moins, n'est pas communiste.

La Russie a toujours été une société où le collectif est important, et elle doit cesser de s'excuser, même mentalement, pour cela. Au lieu de cela, elle devrait embrasser ouvertement et pleinement sa culture et ses traditions collectivistes et montrer la porte aux types du «consensus de Washington».

Oui, les élites de Moscou seront furieuses, mais il est également grand temps de dire à ces gens qu'ils ne possèdent pas la Russie et que, même s'ils étaient prêts à provoquer un massacre en se prostituant à l'Empire, la plupart des Russes ne veulent pas d'eux.

Le résultat est le suivant : Poutine représente quelque chose d'unique et de très précieux, c'est un vrai patriote russe, mais il n'est pas nostalgique de l'époque de l'Union soviétique. À l'heure actuelle, il est le seul, ou l'un des rares, politiciens russes à revendiquer cette qualité. Il doit anticiper la crise que les néo-communistes pourraient déclencher, non pas en les faisant taire, mais en se rendant compte que sur certaines questions le peuple russe est en fait d'accord avec eux, même s'il n'est pas disposé à appeler à une révolution.

Cela vous semble-t-il compliqué, ou tiré par les cheveux ? Si c'est le cas, c'est parce que c'est comme ça. Mais malgré toutes les nuances, nous pouvons discerner une certitude : cela ne vaut pas la peine de réussir, ni même d'échouer, si cela affaiblit ou menace la Russie. À l'heure actuelle, l'opposition néo-communiste est, objectivement, une menace pour la stabilité et la prospérité de la Russie. Cela ne signifie pas, cependant, que ces gens ont toujours tort. Ils sont souvent pertinents, 100% corrects.

Poutine doit leur prouver qu'ils se trompent en les écoutant, et en faisant ensuite ce qu'il faut.

Difficile ? Oui. Faisable ? Oui. Il doit donc le faire.

The Saker

Traduit par jj, relu par Hervé pour le Saker Francophone

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