13/05/2020 reporterre.net  6 min #173804

En plein krach, la finance française mise encore sur le pétrole et le gaz de schiste

« Les banques et investisseurs français s'entêtent à soutenir massivement l'une des industries les plus sévèrement frappées par la crise, et les plus nocives pour les populations, l'environnement et le climat : les pétrole et gaz de schiste nord-américains. » C'est ce que révèle, ce mercredi 13 mai, le nouveau rapport des Amis de la Terre France et de Reclaim Finance intitulé « La Place financière de Paris au fond du puits : le pari perdant des banques et investisseurs français sur le pétrole et gaz de schiste ». Les deux ONG appellent à l'arrêt des soutiens financiers publics et privés à ce secteur. Elles dévoilent ces données alors que les grands groupes financiers français débutent, ces jours-ci, des assemblées générales annuelles à huis clos.

D'après le rapport « La Place financière de Paris au fond du puits », les quatre principales banques françaises, Société générale, Crédit agricole, BNP Paribas et le groupe Banque populaire-Caisse d'épargne (BPCE), ont financé l'industrie du schiste nord-américaine à hauteur de plus de 24 milliards de dollars depuis l'adoption de l'Accord de Paris sur le climat,  en décembre 2015 [1].

« L'année 2019 a même été marquée par un rebond de ces financements, avec 8,7 milliards de dollars accordés durant cette seule année », précisent les ONG. « Nous avons regardé l'ensemble de la chaîne : les banques françaises financent massivement les infrastructures dédiées aux énergies fossiles. Des puits [2], en passant par les pipelines [3], jusqu'aux terminaux d'exportation [4] », résume Lorette Philippot, chargée de campagne « finance privée » aux Amis de la Terre France.

Société générale a financé, à elle seule, le secteur du pétrole pour près de 11 milliards de dollars depuis 2016. La banque française a notamment soutenu des projets d'infrastructures de transport et d'exportation de gaz de schiste en Amérique du Nord, en accordant des financements directs à hauteur de 3,9 milliards de dollars à des projets de gazoducs et de terminaux de gaz liquéfié (GNL) aux États-Unis et au Canada. « C'est plus que toutes ses concurrentes françaises réunies », dit Lorette Philippot et, « plus inquiétant encore, ses soutiens ont augmenté chaque année depuis la COP21, atteignant 1,3 milliard de dollars » en 2019, souligne le rapport.

Les acteurs financiers français misent gros

En moins de quatre ans, Société générale a ainsi abreuvé six gazoducs transportant du gaz de schiste - représentant au total 2.250 kilomètres, l'équivalent de la distance entre Paris et Istanbul - et quatre nouveaux terminaux d'exportation de gaz de schiste aux États-Unis : Corpus Christi, Cove Point LNG, Freeport LNG, Sabine Pass LNG. La banque se distingue aussi « par le fait qu'elle ne se contente pas de financer ces infrastructures gazières : elle conseille souvent leurs promoteurs sur l'ensemble du processus de développement des projets. C'est actuellement le cas pour trois nouveaux terminaux d'exportation de gaz de schiste aux États-Unis et au Canada, en attente de leurs décisions finales d'investissements : Goldboro LNG, Driftwood LNG et Rio Grande LNG », avancent les ONG.

En plus d'en financer les infrastructures, les acteurs financiers français misent gros sur l'avenir et le développement du secteur pétrolier et du gaz de schiste. En mars 2020, ils détenaient 12 milliards de dollars d'investissements [5] dans les 75 entreprises cotées en bourse et prévoyant la plus forte production de gaz et de pétrole de schiste d'ici 2050, à partir de puits aujourd'hui non ouverts. Dix investisseurs français concentrent 96 % des investissements français dans ces entreprises, dont BPCE, Crédit agricole, BNP Paribas, AXA, Société générale et Rothschild & Co, qui sont les six plus gros investisseurs français dans le secteur du gaz et du pétrole de schiste.

La pandémie de Covid-19 et le ralentissement économique planétaire ont provoqué un effondrement de la demande de pétrole : le cours du baril de Brent, la référence internationale, a chuté une première fois, en mars, sous la barre des 25 dollars, contre plus de 65 dollars au 1er janvier 2020. « Les entreprises de l'industrie du schiste, dont le modèle est chancelant depuis des années, ont vu s'effondrer le cours de leurs actions, et la crise a déjà été fatale à certaines d'entre elles, qui ont fait faillite », explique Lorette Philippot. Le 1er avril, Whiting Petroleum était le premier producteur de pétrole et de gaz de schiste à se déclarer en faillite. Les analystes cités dans le rapport évaluent que, « si le pétrole se maintenait à des prix bas, entre 10 et 30 dollars le baril, entre 243 et 1.167 entreprises du secteur pourraient faire de même d'ici 2021 aux États-Unis ».

« Cette tendance révèle au grand jour le pari hautement risqué fait depuis des années par les banques et les investisseurs français en soutenant l'industrie du schiste, et pourrait les mettre face à d'importantes pertes financières et dettes impayées », dit Lucie Pinson, fondatrice et directrice de Reclaim Finance. Pourtant, face à la crise, si Crédit agricole, BNP Paribas et Société générale « se sont empressés de vendre une part de leurs actions », BPCE, AXA et Rothschild & Co « ont eu la réaction inverse en achetant des millions d'actions entre le 1er janvier et le 20 mars 2020, et semblent profiter de la crise pour enchérir leurs investissements et parier sur une remise sur pied du secteur », observe-t-elle.

Crédit agricole, BNP Paribas et Société générale ont vendu plus de 11 millions d'actions détenues dans les 100 plus grosses entreprises du secteur et 14,7 millions d'actions détenues dans les 75 plus gros développeurs du secteur entre janvier et mars 2020, précise le rapport. BPCE, AXA et Rothschild & Co ont acheté 5,6 millions des premières et plus de 7 millions des deuxièmes. Leur achat d'actions n'a pas empêché la valeur totale de leurs investissements de chuter et on peut donc questionner les raisons derrière leur rachat massif d'actions dans des entreprises pour certaines au bord de la faillite. Il pourrait viser à contrer les mouvements à la baisse des cours afin de sauver ce qui peut l'être. Mais cela pourrait aussi être un pari sur la remontée de la valeur des actions des entreprises aujourd'hui en déroute mais qui demain peuvent être sauvées par les plans de relance américains, notamment via la Réserve fédérale américaine. Rothschild & Co profite en outre très directement de la crise en conseillant les entreprises en plein naufrage, comme Chesapeake sur la restructuration de sa dette. »

« L'industrie du schiste est déjà à l'origine de ravages environnementaux et sanitaires irréversibles en Amérique du Nord »

« 85 % des prévisions de développement des énergies fossiles reposent dans le pétrole et gaz de schistes... Les agissements de BPCE, AXA et Rothschild pourraient réduire à néant les efforts entrepris dans la lutte contre le changement climatique et l'effondrement de la biodiversité », dit Lucie Pinson, qui rappelle que « l'industrie du schiste est déjà à l'origine de ravages environnementaux et sanitaires irréversibles en Amérique du Nord, et sa croissance menace à elle seule le respect des limites fixées par l'Accord de Paris sur le climat ».

L'exploitation du pétrole et du gaz de schiste exige le recours à la fracturation hydraulique, technique d'extraction nocive pour les écosystèmes et émettrice de méthane, un puissant gaz à effet de serre. Si cette technique est interdite en France depuis 2011, ce n'est pas le cas de la consommation de l'énergie qui en est issue.

« Au moment où cette industrie paraît au bord de la faillite et où l'urgence climatique exige une action immédiate, il serait complètement irresponsable que la finance française continue à miser sur son sauvetage et la reprise de son développement sauvage. Les acteurs financiers publics comme privés doivent au contraire reconnaître que ce secteur n'a pas sa place dans le monde d'après », estime Lorette Philippot.

Les Amis de la Terre France et de Reclaim Finance enjoignent donc à la finance publique et privée de mettre en œuvre « une politique de tolérance zéro vis-à-vis des pétrole et gaz de schiste ». « Cela ne se fera pas tout seul et le gouvernement devra les contraindre à mettre un terme à leurs soutiens à ce secteur, affirme Lucie Pinson. L'État doit aussi refuser de soutenir les entreprises françaises actives dans cette industrie, en l'absence de plan de transformation de leurs activités pour sortir des énergies fossiles. »

[1] Les financements correspondent aux financements de projets, prêts aux entreprises et émissions d'actions et d'obligation pour les entreprises.

[2] Les banques françaises ont accordé, depuis 2016, 5,8 milliards de dollars à la production de pétrole et de gaz de schiste.

[3] Les banques françaises ont accordé 6,5 milliards de dollars depuis 2016 aux pipelines de pétrole et de gaz en Amérique du Nord, transportant majoritairement des hydrocarbures de schiste et issus des sables bitumineux.

[4] Au total, tous les terminaux de gaz liquéfié (GNL) qui exportent actuellement du gaz de schiste en Amérique du Nord ont reçu des financements directs de banques commerciales françaises, Société générale, Crédit agricole et BPCE en tête.

[5] Les investissements correspondent à la détention d'actions et d'obligations d'entreprises.

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Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photo :
chapô : le terminal gazier de Sabine Pass LNG (Louisiane [États-Unis], dans le golfe du Mexique) en 2013. © Charles van Meter sur  Flickr

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