13/05/2020 monde-diplomatique.fr  3 min #173830

Une mort opportune

mars 2020, page 25

Le 18 septembre 1961, avant l'aube, le Suédois Dag Hammarskjöld, secrétaire général de l'Organisation des Nations unies (ONU), meurt dans un accident d'avion près de Ndola, en Rhodésie du Nord, l'actuelle Zambie. Sa mort n'a jamais été élucidée. Il se rendait à Ndola pour parlementer avec le sécessionniste Moïse Tshombe, président du Katanga, province riche en minéraux qui s'était déclarée indépendante de la République du Congo en 1960. Il se verra décerner le prix Nobel de la paix à titre posthume en octobre 1961. Il y a une dizaine d'années, la chercheuse britannique Susan Williams a mené une enquête audacieuse, consultant des documents d'archives en Zambie, en Afrique du Sud, en Suède, en Norvège, au Royaume-Uni, en France, en Belgique, aux États-Unis, et multipliant les entretiens (1). Chrétien fervent, diplomate intègre, hostile à la discrimination raciale, celui qu'on surnommait « Monsieur H. » cherchait à protéger le Congo des ambitions prédatrices des grandes puissances. Au début des années 1960, l'ONU avait envoyé 3 500 casques bleus au Congo... Selon Williams, Hammarskjöld aurait bel et bien été assassiné ; ou alors, on aurait tenté de détourner son avion. Auraient pu être impliqués les milieux d'affaires belges et français, qui avaient des intérêts économiques dans la région, avec le soutien sans doute des services de renseignement américains et britanniques. L'enquête des autorités locales conclut, elle, à une erreur de pilotage ; l'ONU classa l'affaire en 1962. Mais, en 2015, la Suède demande la réouverture de l'enquête, avec des investigateurs indépendants.

En effet, comme le souligne le journaliste Maurin Picard (2), de nouvelles données anéantissent la thèse de l'accident, comme le témoignage du « charbonnier Custon Chipoya, qui a vu deux avions dans le ciel avant de s'enfuir, terrifié », mais dont les propos ont été négligés par les enquêteurs. Selon l'ingénieur aéronautique suédois Bo Virving, l'avion aurait été victime d'une interception aérienne de nuit, lors du virage final avant son atterrissage, tandis que le diplomate français Claude de Kémoularia raconte avoir rencontré en 1967 « un pilote mercenaire affirmant être celui qui a abattu le DC-6 ». L'auteur rappelle également que le criminologue suisse Max Frei-Sulzer, sollicité par l'ONU en 1962, avait choisi de faire fondre l'épave pour isoler d'éventuels projectiles. N'a-t-il pas ainsi fait disparaître des preuves ?

Mieux encore : Picard a déniché dans les archives nationales britanniques le compte rendu d'une réunion secrète tenue en septembre 1961 à Londres et animée par le premier ministre Harold Macmillan, à l'issue de laquelle les participants réfléchissent au « meilleur moyen » de « sortir Hammarskjöld du jeu ». Autre suspect possible : le « captain Charles », « éminence grise du lobby katangais en Europe de l'Ouest et acteur influent de l'industrie minière dans la Copperbelt, (...) [qui] s'inquiète auprès de Londres des visées de l'ONU au Katanga et exige des mesures fortes contre cette ingérence ».

Combats contre le silence des survivants et la force d'inertie des administrations : les deux ouvrages se lisent aussi comme des romans d'aventures riches en mystères et en rebondissements. Enfin, un film danois récent rouvre également le dossier : il donne la parole à divers témoins, notamment africains, qui confirment avoir vu l'avion être abattu par un autre appareil, plus petit, juste avant son atterrissage (3).

Le 27 décembre 2019, l'Assemblée générale de l'ONU a décidé de prolonger jusqu'à 2021 l'enquête internationale ouverte en 2016.

(1) Susan Williams, Who Killed Hammarskjöld ? The UN, the Cold War, and White Supremacy in Africa, Hurst and Company, Londres, 2011, 340 pages, 18,95 euros.

(2) Maurin Picard, Ils ont tué Monsieur H. Congo, 1961. Le complot des mercenaires français contre l'ONU, Seuil, Paris, 2019, 480 pages, 23 euros.

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