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Le Brésil sur le point de devenir le nouvel épicentre du Covid-19 mais Bolsonaro intensifie sa campagne de retour au travail

Par Miguel Andrade
14 mai 2020

Les indices augmentent que le Brésil est en train de devenir un nouvel épicentre du coronavirus, mais le président fascisant Jair Bolsonaro intensifie sa campagne pour forcer les autorités locales à lever les restrictions limitées imposées à l'activité économique pour ralentir la propagation de la pandémie.

Selon les données officielles, le Brésil compte actuellement près de 175 000 cas et plus de 12 000 décès, le nombre d'infections augmentant de 6,5 pour cent par jour, contre 3 pour cent en Italie au même stade de la propagation du virus. Le Brésil affiche selon ces données une augmentation quotidienne de la pandémie plus importante que tout autre pays à l'exception des États-Unis, malgré le fait que ses 26 États et la capitale Brasilia, en soient déjà au deuxième mois de quarantaines partielles.

Avec un nombre de tests de seulement 1600 par million - contre 28 000 par million aux États-Unis et des taux similaires dans d'autres pays durement touchés - les chiffres officiels n'ont aucune crédibilité. Le nombre de personnes infectées est probablement supérieur aux 4,2 millions estimés le 8 mai par l'Imperial College de Londres, avec un nombre inconnu de décès. Dans l'État d'Amazonas, le plus touché, où les victimes sont jetées dans des fosses communes, l'Imperial College estime que 10 pour cent de la population est déjà infectée.

Bolsonaro s'adresse à des partisans droitiers au palais présidentiel de Planalto (source: Marcello Casal-Agência Brasil)

Néanmoins, le gouvernement a cherché mardi à intensifier sa campagne de pression contre les administrations locales qui avaient fait des efforts limités pour ralentir la propagation du virus par une fermeture partielle de l'économie. Dans un appel démagogique aux propriétaires de petites entreprises en détresse, il a élargi sa liste d '«activités essentielles» pour y inclure les salons de coiffure. Le décret intervient cinq jours après une mesure antérieure qualifiant l'ensemble de l'industrie et de la construction de services essentiels. Publié après une réunion avec une poignée d'hommes d'affaires que Bolsonaro a décrit comme représentant «45% du PIB brésilien», ce décret a provoqué un tollé général.

La désignation de l'industrie et de la construction comme «activités essentielles» fut accompagnée d'une « marche» de Bolsonaro et des hommes d'affaires qu'il avait rassemblés, du palais présidentiel de Planalto jusqu'à la Cour suprême (STF), dans le but de faire pression sur les juges pour permettre au gouvernement fédéral de passer outre les quarantaines imposées par les villes et les provinces.

Cette mise en scène politique a été appuyée par la création d'un campement fasciste devant le palais de justice en soutien du même objectif. Les dirigeants des soi-disant «300 du Brésil», le groupe en uniforme organisant le campement avec le soutien financier de magnats des affaires pro-Bolsonaro, ont déclaré que leur objectif était de créer un «effet Ukraine» au Brésil - une référence au putsch violent dirigé par des fascistes en 2014 dans l'ancienne République soviétique.

Au Brésil et à l'international, on justifie la campagne de retour au travail de l'élite dirigeante par le mensonge qu'une reprise de l'activité économique des secteurs à forte intensité de capital comme la production automobile et pétrolière, sans oublier l'industrie alimentaire qui n'a jamais été fermée, est sûre en raison des réglementations strictes sur les lieux de travail.

L'industrie du conditionnement de la viande est devenue le foyer de la pandémie dans de nombreuses petites villes, plus de la moitié de leurs cas étant liés aux usines qui s'y trouvent. L'industrie a également été l'un des principaux vecteurs de la propagation de la pandémie aux campagnes pauvres. Dans l'État méridional de Rio Grande do Sul, un haut lieu régional de la production de dérivés d'origine animale, le gouvernement estime que 16 000 travailleurs du secteur de transformation de la viande ont peut-être déjà contracté le virus.

Chez le géant de l'entreprise énergétique appartenant à l'État, Petrobras, où les opérations, y compris le forage pétrolier offshore à distance, se sont poursuivies, au moins 800 travailleurs ont déjà été infectés et 1600 autres sont avérés avoir été exposés au virus.

Au Brésil, comme dans le reste de l'Amérique latine et d'autres pays pauvres qui commencent à peine à être touchés par la pandémie, les infections chez les travailleurs démasquent encore plus l'affirmation réactionnaire que seule une minorité des gens contaminés - et en général seules les personnes âgées - ont de graves complications liées au COVID-19.

Un quart des morts au Brésil n'avait pas de maladies préalables et avait moins de 60 ans, tandis que la plupart des personnes dans un état grave ont moins de 50 ans. La semaine dernière, les décès dans le quartier ouvrier de Brasilândia, dans l'épicentre du Brésil qu'est São Paulo, étaient 10 fois plus élevés que ceux des quartiers riches. L'absence criminelle de tests cache une situation bien pire dans le reste des quartiers populaires du pays, où des maladies chroniques telles que le diabète, l'obésité et l'hypertension sont répandues chez les jeunes travailleurs.

Bolsonaro et ses opposants symboliques dans l'élite dirigeante se préparent tous à une opposition de masse de la classe ouvrière en créant des groupes d'extrême droite tels que le «300 du Brésil», déjà décrit par l'un des principaux journaux du pays, Estado de S.Paulo, comme « les chemises brunes de Bolsonaro ». Malgré leurs différends tactiques - apparus à la surface avec la menace d'une destitution du président sur la base d'accusations de son ancien ministre de la Justice Sérgio Moro - la classe dirigeante est unie dans sa détermination à forcer les travailleurs à retourner dans les usines.

Aucun des gouverneurs du pays, depuis les anciens alliés de Bolsonaro comme João Doria jusqu'à des membres du Parti des travailleurs (PT) et d'autres partis d'opposition dans le Nord-Est, n'a imposé de restrictions aux opérations de l'industrie ou du bâtiment, malgré leurs dénonciations quotidiennes de Bolsonaro comme un fou « inapte à exercer ses fonctions ».

Au Congrès, le Parti des travailleurs (PT), supposé être le principal opposant politique de Bolsonaro, s'est rallié à la campagne de reprise du travail avec son projet de loi de « réouverture », présenté par son ancien ministre de la Santé, le spécialiste des maladies infectieuses Alexandre Padilha. Celui-ci affirme que le projet de loi garantira « les meilleures pratiques » de pays qui ont rouvert leurs économies, dissimulant le fait que dans ces pays - l'Allemagne et la Corée du Sud, par exemple - de tels pratiques ont entraîné de nouvelles éruptions de la maladie. Il y a un mois, le PT a voté pour le programme d'assouplissement quantitatif massif du gouvernement représentant 15 pour cent du PIB brésilien, alors que moins de 5 pour cent de ce montant était destiné à soulager la pauvreté des 25 pour cent les plus pauvres de la population.

Alors que la mobilisation des forces d'extrême droite n'attire pratiquement aucun soutien de masse, la classe dirigeante compte sur les syndicats pour mentir aux travailleurs sur la sécurité du retour au travail ; et pour polluer l'opinion publique avec du chauvinisme et des appels anti-Chine. Ceux-ci présentent comme nécessaire la réouverture des usines pour lutter contre la concurrence étrangère et minimiser les pertes d'emplois.

Alors que l'industrie automobile mène la réouverture - en avril celle-ci ne produisit que 1 800 véhicules sur une capacité mensuelle de 400 000 - les syndicats ont dépêché des responsables aux portes des usine pour y convaincre les travailleurs de faire confiance aux mesures de sécurité ; et même pour promouvoir «l'opportunité» représentée par la pandémie d'une réduction des importations en provenance de Chine. Le président de la plus grande fédération syndicale brésilienne, le CUT, contrôlée par le PT, a écrit que dans les « conditions de guerre » imposées par la pandémie, « le premier problème est la position du Brésil dans les chaînes de valeur mondiales », qui « augmente la vulnérabilité de notre industrie ».

Chez Embraer, le leader mondial de la production d'avions de moyenne taille, qui a récemment vu ses projets de fusion avec Boeing frustrés par l'insolvabilité de ce dernier, les dirigeants syndicaux ont salué le fait que «des emplois étaient supprimés aux États-Unis», mais pas au Brésil.

Dans un article du 1er mai publié dans le principal journal brésilien Folha de S.Paulo, Ricardo Patah, président de la deuxième plus grande fédération syndicale, l'UGT, a décrit la pandémie meurtrière de coronavirus comme une «grande opportunité pour que le Brésil» lance une « reconversion industrielle » en vue de produire du matériel médical.

Il a préconisé des politiques «pour vaincre la concurrence chinoise et éviter l'humiliation» d'être relégué à la deuxième place par les Chinois dans la vente de matériel médical. Il a épinglé la Chine - plutôt que l'impérialisme américain et sa guerre commerciale - pour le désarroi mondial dans l'approvisionnement de fournitures médicales. Sur fond de condamnations de la Chine par Washington pour détourner l'opinion publique de sa propre incompétence criminelle face à la pandémie et ses préparatifs de guerre, Patah fournit une couverture «nationaliste» pour le réalignement du Brésil sur l'impérialisme américain - tout comme les « nationalistes » pro-nazis promus par Bolsonaro et ses partisans droitiers du grand patronat.

Les travailleurs brésiliens, engagés dans une vague de grève grandissante contre les baisses de salaire et la tentative de les forcer à choisir entre mourir du COVID-19 ou mourir de faim, ne peuvent poursuivre leur lutte qu'en effectuant une rupture consciente d'avec la camisole de force imposée par des syndicats de plus en plus à droite et leurs alliés politiques - surtout le PT et ses satellites de la pseudo-gauche.

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