15/05/2020 les-crises.fr  8 min #173929

« L'Urss est un vainqueur militaire incontestable, mais un vainqueur blessé à mort » - par Annie Lacroix-Riz

Source :  RT France

Spécialiste de la 2nd guerre mondiale, Annie Lacroix-Riz est l'auteure de :

«  Le choix de la défaite: Les élites françaises dans les années 1930»
«  Le Vatican, l'Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide»
«  Industriels et banquiers français sous l'Occupation»
«  Les élites françaises entre 1940 et 1944»
«  La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950»

Annie Lacroix-Riz, professeure émérite d'histoire contemporaine, auteure de nombreux ouvrages, revient sur la victoire soviétique dans la Seconde Guerre mondiale et la réécriture de l'histoire par les pays occidentaux.

RT France : Bonjour, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ce jour est aussi important dans l'histoire contemporaine russe ?

Annie Lacroix-Riz (puis ALR) : Sa date symbolise l'acharnement allemand, qui a été porté jusqu'à la dernière extrémité : c'est le 9 mai que tombe Prague, au lendemain de la capitulation allemande à Berlin. C'est clair sur le caractère impitoyable de cette guerre qui a été pour la Russie une véritable guerre d'extermination.

Dès 1968, l'excellent historien américain Gabriel Kolko, étudiant la politique de guerre des États-Unis (The Politics of War: The World and United States Foreign Policy, 1943-1945), a démontré que la Russie avait supporté la quasi-totalité de l'effort militaire.

Parmi tant d'autres, vient d'être publié un ouvrage anglo-russe sur la correspondance Staline-Churchill juillet 1941-juillet 1945 (Churchill and Stalin. Comrades-in-arms during the Second World War), qui rappelle que l'Union soviétique a supporté le poids du conflit dès l'attaque Barbarossa du 22 juin 1941, seule à toutes les étapes, jusque, grosso modo, au débarquement du 6 juin 1944. À l'Ouest, ce débarquement n'est d'ailleurs possible que parce que l'Union Soviétique livre alors la gigantesque offensive Bagration, qui allège le poids de la Wehrmacht pour les Occidentaux....

Si la guerre est effroyable pour l'Union soviétique, cela se passe mieux pour les troupes occidentales. Après l'offensive des Ardennes, à partir de janvier 1945, la Wehrmacht cesse de combattre à l'Ouest.

Kolko a fait les comptes précis, via les archives américaines publiées (Foreign Relations of the United States) : il y a encore 270 divisions allemandes qui combattent avec fureur, jusqu'au dernier jour sur le front de l'Est ; il y en a 27 sur le front occidental, dont 26 sont occupées à évacuer vers les Occidentaux les unités de la Wehrmacht et leur matériel pour les soustraire à l'Armée rouge.

300 000 morts soviétiques dans la dernière phase de la prise de Berlin, contre 200 000 pour les Américains, sur tous les fronts, européen (Afrique du Nord comprise) et asiatique, de 1941 à la capitulation japonaise...

Le 9 mai a une portée soviétique, russe, particulièrement forte : ce dont les Russes souffrent le plus aujourd'hui, c'est que leur contribution à la guerre et à la victoire, spontanément reconnue par l'ensemble des peuples d'Europe et du monde en 1945, est désormais niée dans un « Occident » très élargi depuis 1989.

À tel point que leur pays n'est même plus invité aux célébrations « occidentales » de la fin de la Deuxième Guerre mondiale.... Il s'agit d'un véritable négationnisme. En tant que Française et historienne, j'observe un phénomène constant au fil des décennies, très amplifié depuis une vingtaine d'années.

La question ne se posait pas en 1945, en raison de l'expérience générale des peuples, ceux des pays occupés en particulier, de 1939-1945 : malgré le flot de la propagande, immédiat, en 1944-1945, sur la libération par les Américains (ou les Anglo-Américains), cette expérience excluait la contestation du rôle de l'Armée rouge.

Au fil des célébrations, 6 juin 1944, 8 ou 9 mai 1945, l'Union soviétique a disparu du champ de la guerre militaire, pourtant remportée sur le front de l'Est. Le fait est d'ailleurs reconnu par tous les observateurs sérieux, notamment dans les pays anglophones, où une abondante littérature militaire a été publiée depuis les années 1990.

Le Blitzkrieg est mort dans les jours suivant l'opération Barbarossa : la résistance du peuple soviétique (je dis bien du peuple) et de l'Armée rouge, l'efficacité de la « tactique de la terre brûlée » frappent aussitôt les milieux « bien informés ».

J'ai découvert les témoignages formels convergents, des 9 et 16 juillet 1941, de deux militaires de premier plan, un ancien ministre de la Guerre belge et le général Doyen, chef de la délégation française à la Commission allemande d'armistice : si cette résistance se maintient deux mois, les Allemands se retrouveront face à une situation très compromise ; au bout de trois, leur défaite est assurée.

Doyen écrit donc à Pétain : l'Allemagne n'assurant plus notre protection, nous devons nous tourner à bref délai vers les États-Unis « sortis seuls vainqueurs de la guerre de 1918 » et qui « en sortiront plus encore du conflit actuel ». « Quoi qu'il arrive, le monde devra, dans les prochaines décades, se soumettre à la volonté des États-Unis », conclut ce général, que je cite textuellement.

Mais leur écrasante puissance économique ne vaut pas capacité militaire. Et, sur ce point, toute la bourgeoisie s'accorde, inquiète de la résistance soviétique depuis l'été 1941, et de plus en plus quand la victoire militaire soviétique se profile.

Elle n'a jamais autant critiqué, « depuis l'armistice [...], l'attitude par trop pacifique à son gré des armées anglo-saxonnes [...], le bourgeois français ayant toujours considéré le soldat américain ou britannique comme devant être naturellement à son service au cas d'une victoire bolchevique ».

RT France : Pouvez-vous nous expliquer pourquoi, dans l'enseignement de l'histoire en France, la part du lion revient à la victoire américaine ? D'où vient cette « réécriture de l'histoire » dont vous parlez ?

ALR : Début 1985, dans la revue Historiens et Géographes, parut l'article saisissant d'une politologue américaine, Diana Pinto, au service depuis lors de nombreux Think tanks officiels et officieux américains. Analysant la nouvelle fournée des manuels scolaires du secondaire, elle exultait : les historiens français ont basculé, nous avons des manuels d'histoire français satisfaisants pour leur vision de « l'Amérique », longtemps tenue pour « impérialiste ».

Mme Pinto s'agaçait d'ailleurs du « retard » des géographes français qui, eux, tenaient encore l'Union soviétique en sympathie et avaient l'audace de continuer à parler d'impérialisme américain (« L'Amérique dans les livres d'histoire et de géographie des classes terminales françaises », Historiens et Géographes, n° 303, mars 1985, p. 611-620).

Il est impossible aujourd'hui, et ceci est favorisé par toute une série d'émissions de télévision, du genre « Apocalypse », d'avoir une image correspondant aux choses simples que j'évoquais au début, dont la simple correspondance Staline-Churchill : à partir de l'été 1941, Staline réclame inlassablement cette fameuse ouverture du second front.

Il finit souvent par se fâcher (en vain), Churchill lui promettant tous les mois, tous les trimestres, tous les semestres, que le second front est imminent. Staline se plaint, factuellement, que les Soviétiques restent toujours seuls face à Wehrmacht. Et Churchill s'indigne de son mauvais caractère et se déclare offensé !

L'Allemagne est entrée comme dans du beurre à l'Ouest. Son Blitzkrieg triomphal a sombré dans les plaines russes à partir du 22 juin 1941. La guerre militaire s'achève en Europe sur une victoire soviétique, incontestable.

Or, l'effort militaire, les pertes, la réalité de la guerre soviétique, tout ça a été évincé de l'histoire occidentale. Doyen avait bien prévu les choses dès la mi-juillet 1941 : l'Union soviétique gagne la guerre militaire, mais la supériorité économique et financière des États-Unis leur permet de réaliser, à partir de 1944 et surtout de 1945, des objectifs qui étaient déjà ceux du président Wilson, pendant la Première Guerre mondiale, et qui demeurent ceux de Roosevelt : une expansion américaine mondiale.

Les Soviétiques avaient un horizon très simple qu'ils avaient communiqué en juillet 1941 comme buts de guerre, énoncés par Staline : la récupération du territoire historique de l'ancien empire russe (moins la Finlande, l'URSS restant fidèle à l'accord du 12 mars 1940) ; et la garantie que l'ancien « cordon sanitaire », Pologne en tête, ne serait plus une base d'agression contre ses frontières, donc, cesserait d'avoir une politique extérieure hostile.

Les objectifs américains avaient été proclamés depuis 1942, par les chefs de l'aviation : aucun territoire mondial n'échapperait à leurs bases aériennes. C'est la raison, démontrée par une foule d'historiens américains, diplomatiques et militaires, pour laquelle Roosevelt n'a jamais voulu discuter des « sphères d'influence » : ni avec Moscou, ni avec Londres.

Le principe « rien n'est aux autres, tout est à nous », est propre à un impérialisme hégémonique. Que les sceptiques lisent les Foreign Relations of the United States 1941-1945... L'Angleterre, déjà très affaiblie par les États-Unis pendant et après la Première Guerre mondiale, a été achevée par la Seconde, sous les coups de sa grande « alliée » : la démonstration a été fulgurante dès 1945-1947, et l'ancien secrétaire d'État américain Acheson (1949-1953) a déclaré en décembre 1962 à West Point (il était conseiller spécial de Kennedy pour l'OTAN) « que la Grande-Bretagne avait perdu un empire et n'avait pas trouvé un rôle ». Les plans américains de 1942-1945, militaires notamment, ne prévoyaient aucune « zone d'influence » pour les deux partenaires de la « Grande Alliance ».

Le richissime Harriman, ambassadeur à Moscou, avait certifié en mars 1944 au Département d'État que l'URSS serait incapable de se ménager une « zone d'influence » en Europe orientale : elle devrait se contenter de la promesse américaine d'un milliard de dollars de prêts (qui ne fut d'ailleurs pas tenue).

Roosevelt et les siens savaient que l'URSS accablée par les pertes, extrêmement appauvrie, en quelque sorte vidée, serait incapable, une fois les armes abandonnées, de profiter de sa victoire militaire. C'est ce qui s'est produit. Les États-Unis ont pu contester ce qu'ils avaient dû accepter, notamment à Yalta et Potsdam, ces fameux accords qu'ils n'avaient pas voulu négocier pendant la guerre. Et Potsdam marquait déjà un fort recul soviétique sur Yalta...

Entre ce qu'apprend aujourd'hui un élève du secondaire ou un téléspectateur et la réalité historique établie par des sources multiples et convergentes, il y a un abîme.

RT France : Quelles sont les conséquences positives de cette victoire pour l'URSS ? Pourquoi n'a-t-elle pas su préserver les avantages liés à sa situation de vainqueur ?

ALR : Il y a des facteurs positifs qu'on ne saurait négliger. Le mouvement communiste a évidemment tiré un énorme prestige de son rôle dans la résistance intérieure, rôle déterminant, dans toute l'Europe....

Il y a eu des sondages en mai 1945 auprès de la population norvégienne, sur les alliances politico-militaires souhaitées après la guerre : 89% des Norvégiens, au deuxième semestre 1945, prônaient une alliance avec les Soviétiques. En 1947, ils n'étaient même plus 15%....

L'URSS sort de la guerre avec des pertes économiques monstrueuses, estimées à 200 milliards de dollars (Jacques Pauwels, Le Mythe de la bonne guerre : les USA et la Seconde Guerre mondiale). Or, la revendication soviétique de réparations aboutit à Yalta à l'accord sur 50% d'un montant global de 20 milliards de dollars, soit 10. Ce chiffre, ridicule par rapport à ses pertes immenses, et notamment sa partie européenne détruite (base historique de son industrie), a été encore moins respecté que les « réparations » d'après-Première Guerre mondiale.

L'URSS n'a reçu aucune « réparation » d'Allemagne occidentale, c'est-à-dire du cœur industriel de l'agression allemande, la Ruhr, intacte et même renforcée par la guerre. Des dizaines de milliers d'Oradour-sur-Glane, de villages, de villes anéanties, de musées détruits, d'usines rayées de la carte, etc.

RT France : Cette victoire militaire des Soviétiques n'est-elle pas finalement une victoire à la Pyrrhus ? Les pertes ont été colossales, est-ce que l'URSS a réussi à se relever ?

ALR : L'Union soviétique est un vainqueur militaire incontestable, mais un vainqueur blessé à mort, élément décisif de l'après-guerre.... Elle ne s'est jamais remise des pertes de cette guerre.... Il n'est est pas moins vrai qu'elle s'est reconstruite à un rythme rapide car dans les années 1945-1970, la croissance du monde socialiste a atteint un taux beaucoup plus élevé que les pays capitalistes.

Les pays capitalistes ont été durement frappés par les crises cycliques analysées par Marx, ses prédécesseurs et ses successeurs. Celle de 1948-1949 a été terrible aux États-Unis, qui ne s'en sont sortis que par la guerre de Corée.

Il y a eu des capacités de récupération incontestables pour l'URSS, mais en face se trouvait un géant enrichi qui avait conservé pour lui un Occident qui n'avait pas été détruit ‑‑ parce que, quelles qu'aient été les souffrances d'Occupation des pays occidentaux, aucun d'entre eux n'avait connu les ravages qui ont affecté les Balkans et l'Europe orientale...

RT France : Si l'on constate une forme de réécriture du passé, y a-t-il des historiens pour rétablir la vérité ?

ALR : Dans un pays comme la France, l'Histoire est, surtout depuis la Révolution Française, un brûlot politique permanent. C'est donc, parmi les sciences sociales, qui sont toutes visées, un terrain d'affrontement particulièrement sévère.

Évidemment, par les temps qui courent, le débat historiographique, encore si riche dans les affrontements académiques des années 1960-1970, a été enseveli. Maintenant qu'il n'y a plus qu'un camp vainqueur par KO, vous entendez le même son dans la grande presse écrite et audiovisuelle.

Quand on pourra refaire sans péril de l'histoire sur la base des sources, on découvrira une histoire proche, sur l'avant 1945, des réalités que les contemporains ont perçues... Quand les sources s'ouvrent, et c'est un cas général depuis plusieurs décennies, tout chercheur curieux, compétent et vaillant peut accumuler des matériaux, puis bâtir un édifice solide.

Source :  RT France

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