15/05/2020 mrmondialisation.org  6 min #173933

Le plastique : l'effet collatéral le plus dévastateur de la pandémie

Si la crise sanitaire démontre le manque cruel de résilience de notre modèle économique global, certains secteurs s'en sortent mieux que d'autres. Parmi ceux-ci, l'industrie du plastique vogue voiles ouvertes sur cette crise, portée d'un part par le besoin crucial de matériel médical jetable pour les soignants, mais aussi par la grande distribution et les croyances hygiénistes de la population. Nous savons pourtant aujourd'hui que  le coronavirus survit sur cette surface plus longtemps que sur beaucoup d'autres, faisant de lui un ennemi potentiel de notre santé. L'utilisation du plastique demeure toutefois intensive pendant la pandémie, et la pollution qu'elle implique risque bien d'être l'une des conséquences les plus dévastatrices de cette crise. Le point.

Du pôle nord aux plages asiatiques, en passant par la mer Méditerranée et la mer du Nord, le plastique a envahi toutes les régions du globe. Tant à l'échelle macro que micro, il étouffe peu à peu notre planète et surtout ceux qui y vivent. Si les premières victimes de cette pollution alarmante sont les animaux marins et les oiseaux, les humains sont également fortement touchés. En fin de chaîne, le plastique se retrouve en effet dans la nourriture, l'eau et même l'air que nous respirons. Une  étude du WWF menée par l'Université de Newcastle révélait ainsi que l'être humain ingère environ 5 grammes de plastique par semaine soit le poids d'une carte de crédit. Et en dépit des discours généralisés sur le recyclage, la majorité du plastique produit par l'industrie n'est utilisée qu'une seule fois avant de se transformer en déchets. Chaque année, c'est ainsi plus de 8 millions de tonnes de plastique qui finissent dans les océans.

Une hausse drastique des déchets observée partout

La réduction de la consommation globale de plastique est donc devenue indispensable. Des efforts ont été fournis en ce sens dans quelques pays, mais force est de constater qu'ils demeurent largement insuffisants. L'économie circulaire et les processus de recyclage sont encore très loin d'être efficaces, et pourraient voir leur performance encore diminuer à l'avenir du fait de leur caractère énergivore et de l'augmentation des quantités produites. En effet, la crise économique et énergétique qui s'annonce, liée à une hausse drastique des déchets, remettent fortement en cause la survie de ces dispositifs après la pandémie.

Le plastique à usage unique a donc vu son utilisation augmenter dans des domaines nécessaires comme la protection des soignants. Mais observe l'augmentation aussi et surtout dans la grande distribution et dans les industries. Le déconfinement progressif en Europe entraîne aussi des mesures faisant la part belle au « tout plastique ». Outre les grandes surfaces ayant reconditionné les fruits et légumes sous des couches inutiles de plastique, de nombreuses écoles françaises ont décidé d'introduire de la vaisselle et des couverts jetables à la cantine. Des années d'efforts pour faire reculer le plastique jetable réduites à néant. Publiée le 2 avril dernier dans la revue médicale The Lancet,  une étude démontre pourtant la résistance accrue du covid-19 sur le plastique à température ambiante. Selon les scientifiques, le virus pourrait rester infectieux jusqu'à une semaine sur ce type de surface, alors qu'il ne survit que 24 heures maximum sur le papier, le carton et 2-3 jours sur les tissus. La différence est manifeste. Et pourtant, institutions, entreprises et industries feignent de ne pas entendre la communauté scientifique sur le sujet. Paradoxe relevant d'une douce folie collective, les cours des entreprises produisant du plastique se portent mieux que jamais.

Un afflux massif de plastique à usage unique

Cette information capitale ne semble donc pas être parvenue jusqu'aux oreilles des pouvoirs publics autour du globe, visiblement plus à l'écoute des lobbys que des chercheurs. Aux Etats-Unis, la Californie a ainsi récemment décidé de lever son interdiction des sacs plastiques à usage unique, tandis que New York et le New Jersey ont reporté les interdictions qui devaient entrer en vigueur cette année. Même problème du côté des entreprises de la grande distribution, qui poursuivent leur recours massif aux plastiques pour emballer les aliments. Leur objectif déclaré : protéger les consommateurs ! Un comble. En plus de mettre potentiellement en danger leurs clients, ces pratiques ont, à terme, des effets dévastateurs sur la pollution des sols et des océans.

Des barquettes synthétiques sous cellophane vides s'étalent dans les rayons, pour donner une impression d'abondance.

Dès le 28 février 2020, l'association Oceans Asia tirait la sonnette d'alarme, remarquant la présence de centaines de masques chirurgicaux échoués sur les plages de Hong Kong. Des observations corroborées par diverses associations à travers le monde. Notons que les masques chirurgicaux à usage unique largement vendus à travers le monde en ce moment même sont en  Polypropylène, un thermoplastique non-biodégradable.

Un problème encore plus inquiétant au regard de la fragilisation des dispositifs de ramassage de déchets par la pandémie. Dans certaines régions du monde, les travailleurs de ce domaine relèvent en effet souvent de l'économie souterraine. Réduits à cette activité de ramassage faute de meilleures perspectives, ces travailleurs précaires sont parfois les seuls à empêcher les plages, les villes et villages d'être envahis par les déchets. En Indonésie, par exemple, le secteur informel est la colonne vertébrale de la gestion des déchets plastiques, collectant 1 million de tonnes de déchets plastiques par an, dont 70% sont traités.

Les ramasseurs de déchets menacés

Aujourd'hui, ces ramasseurs de déchets sont confrontés à des menaces sans précédent pour leur sécurité et leurs moyens de subsistance. « Avec le covid-19, cela devient encore plus difficile pour nous », déclarait récemment Pris Polly, président de l'IPI, l'union indonésienne des 3,7 millions de récupérateurs de déchets dans un article publié par le  World Economic Forum. Il explique que ces travailleurs sont obligés de continuer leurs activités, qui sont leur unique moyen de subsistance. « S'ils ne travaillent pas, ils ne pourront pas survivre. Nous n'avons aucune protection. Nous ne pouvons pas survivre à la maison. Nous n'avons pas d'épargne comme les autres citoyens ou travailleurs. »

Si certains partenaires privés indonésiens leur fournissent sporadiquement des masques et du désinfectant pour les mains, le gouvernement n'a pour l'instant fourni aucun soutien, et les ramasseurs de déchets restent particulièrement menacés par leur contact direct avec des plastiques potentiellement infectés. Leur activité est pourtant essentielle, l'accumulation de déchets dans les villes et les rivières pouvant être à l'origine de nouvelles crises sanitaires à l'avenir. Une situation d'autant plus grave dans un pays où le secteur des soins de santé est largement sous-financé.

L'économie informelle, colonne vertébrale du ramassage des déchets plastiques en Indonésie - Photo by Hermes Rivera on Unsplash

La réduction du plastique, une priorité pour les entreprises ?

La crise économique dont nous connaissons les prémices promet par ailleurs d'engendrer d'autres conséquences sur la pollution liée aux plastiques. Elle implique en effet de nombreuses faillites pour des entreprises, et des décisions difficiles à prendre pour d'autres. Dans un modèle où le profit prévaut sur tout le reste, le risque est que peu de firmes choisissent de prioriser leurs efforts pour la préservation de l'environnement. D'autant plus que la chute des prix du pétrole dans le monde a entraîné une baisse spectaculaire de la valeur des matières plastiques, ce qui amènera de nombreuses entreprises à se demander si le recyclage reste une option économiquement viable.

D'après le World Economic Forum, de nombreuses firmes pourraient avoir des difficultés à respecter leurs engagements antérieurs d'adopter des pratiques plus durables et de remplacer leurs produits par du plastique recyclé. Ces entreprises risquent ainsi de revenir à la production de plastique conventionnels, augmentant toujours plus la quantité de nouveaux déchets. Ceux-ci sont pourtant plus difficilement traités en cette période de crise, l'industrie du recyclage éprouvant elle aussi des difficultés financières en raison des mesures de confinement et de ses capacités opérationnelles limitées. Ainsi, sans grande vision structurelle de la transition, celle-ci est laissée à l'appréciation des marchés. Et ceux-ci ne peuvent que prioriser la survie économique, pas celle du vivant.

Inévitablement, le monde fait face à une seconde vague bien plus perfide, dont les morts ne peuvent se compter sur tableau Excel. La pollution plastique est un des problèmes structurels profondément lié à la crise sanitaire du covid-19. Si chaque consommateur peut agir à son échelle, en refusant l'usage des plastiques à usage unique, il appartient surtout aux entreprises de privilégier des matériaux plus durables et aux pouvoirs publics d'encadrer le secteur de manière bien plus stricte. Gérer ce nouvel afflux de déchets plastiques à usage unique constituera un réel défi pour les gouvernements, en particulier dans les pays les plus fragiles économiquement. Au lieu de s'engager toujours plus dans une voie qui nous conduit à voir nos océans davantage peuplé de plastique que de poissons, il est désormais indispensable et urgent d'en finir avec la société du tout-jetable, et d'adopter un modèle plus durable de manière structurelle et holistique.

Raphaël D.

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