18/05/2020 tlaxcala-int.org  11 min #174066

Le travail cognitif est surtout reproductif : il a besoin d'un revenu universel

 Angela Balzano

Je ne sais plus à combien de jours de quarantaine nous en sommes. La production de marchandises ne s'est jamais arrêtée, le gouvernement et la Confindustria [confédération patronale] ne l'interrompent pas, la reproduction est garantie par le travail gratuit exécuté essentiellement par les femmes, obligées de se rendre au travail, de travailler on/offline à la maison, de s'occuper des enfants, petits-enfants, compagnons et aînés. Je relis le livre de Brunella Casalini,  Il femminismo e le sfide del  neoliberismo [Le féminisme et les défis du néolibéralisme], au temps du Cov-2, et je me demande ce que nous y aurions tou·tes gagné si nous avions rediscuté les formes et la distribution du travail de soins quand les féministes nous le demandaient. Je me pose la question : si nous avions accordé la juste valeur à leurs théories et leurs pratiques, même très différentes les unes des autres, peut-être aurions-nous compris plus tôt que le démantèlement du système de santé public lui-même allait causer l'urgence sanitaire, peut-être nous serions-nous dotées d'un État social différent ?

Nous payons aujourd'hui le prix d'un refoulement qui dure depuis des siècles. Nous avons ignoré que la reproduction et la préservation de la vie étaient un bien commun, nous les avons considérées trop longtemps comme une affaire privée, à gérer en « famille ». Nous avons invisibilisé et individualisé tant la reproduction sociale que la reproduction biologique, en les négligeant comme domaines d'enquête et d'analyse théorique, donc d'intervention culturelle, réglementaire, économique et en dernière instance, politique.

Nous avons ignoré que la reproduction et la préservation de la vie étaient un bien commun

Au moins jusqu'à ce que le néolibéralisme ait suggéré de valoriser également le privé, l'individuel. Le marxisme aveugle aux différences de genre a été paradoxalement moins capable que le néolibéralisme de contextualiser l'importance de la reproduction.

À l'exception du féminisme marxiste, on peut dire que le néo-marxisme a essayé, mais n'a pas vraiment réussi, à thématiser la transversalité et la centralité du travail reproductif. Le thématiser à nouveau signifie aujourd'hui pour moi repenser les catégories capitalisme immatériel, cognitariat, biocapitalisme cognitif et capital humain, à la lumière de l'importance que depuis toujours les corps, pas seulement humains, revêtent dans toute économie (je remercie Morini et Fumagalli pour les contributions qu'ils livrent depuis toujours dans cette direction). Adopter de manière acritique ces catégories serait comme courir sur une ligne de crête. Le risque, quand on dit "le capitalisme est cognitif", l'"économie est immatérielle", c'est d'avaliser des distinctions néfastes : les dichotomies matériel/immatériel, esprit/corps, nature/culture.

Dans la perspective ouverte par le féminisme cyborg [ou cyberféminisme] et néo-matérialiste, natureculture se lit et s'écrit en un seul mot, il existe des théories et des pratiques qui n'opposent pas l'esprit au corps, qui les considèrent coextensifs. C'est depuis ce positionnement que j'écris sur ma vie prise dans les mailles de l'hyperproductivisme universitaire. Le capitalisme avancé en Occident et not only se nourrit des corps et de ses fluides, de tissus et de cellules, même quand il semble intéressé par notre "productivité intellectuelle" (voir sur ce point Haraway, Cooper, Waldby et Braidotti).

Le "précariat de la connaissance" ne brevète et n'écrit pas depuis l'  hyperuranion et paie très chèrement le refoulement du corps : souvent en termes de cervicales et d'ophtalmologue. Le travail numérique continu, c'est-à-dire celui où nous sommes tous travailleurs non payés des réseaux sociaux et des applications (pas seulement celui des travailleurs de la connaissance), est innervé de risques pour la santé physique et mentale. Mais ce n'est pas cette seule répercussion matérielle qui m'intéresse. Je crois en effet qu'outre le fait de refouler la présence active de nos corps dans les processus re/productifs, la catégorie de capitalisme immatériel nous fait aussi perdre de vue les questions des moyens de production et des matières premières, qui, au temps du néolibéralisme et des nouvelles technologies, se présentent comme des scénarios inédits, des territoires à explorer (on doit ici remercier le collectif pionnier  Ippolita).

Depuis ce positionnement enraciné, ancrée que je suis (et contrainte par la quarantaine) à mon double bureau virtuelmatériel, je ne puis m'empêcher de remarquer que nous ne sommes pas encore capables d'écrire des livres dans notre cerveau et de nous les échanger par télépathie. Pour satisfaire ce qui chez Spinoza est notre conatus, le désir de connaissance, nous, les livres, nous les écrivons sur le silicium et nous nous les échangeons à travers le cobalt. Ne feignons pas d'ignorer que pour leur recherche on avance à coups de dette et de nouvelles colonisations, car sous le Wifi il y a le silicium, sous l'iPhone le cobalt.

Il n'y a pas que le cerveau humain qui est valorisé. Tout d'abord parce que le

"capital humain" n'est pas éthéré, c'est un composé terreux et humide, où les affects et les capacités relationnelles/communicatives/linguistiques se mélangent et circulent/s'écoulent avec tous les fluides corporels. En second lieu parce que, si l'on veut vraiment citer Marx et Engels, les prémisses de chaque histoire sont la reproduction matérielle de la vie elle-même : « Les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir 'faire l'histoire' » (K. Marx, F. Engels, L'idéologie allemande).

Il n'est pas de travail cognitif qui ne soit toujours travail corporel, travail de mammifère, travail terrestre, tout comme il n'est pas de capital qui serait davantage intéressé par la valorisation des idées que des corps.

Phase 2. Je perds la tête. A propos des soins et de l'université. Voyons qui fait le travail

Maintenant que nous sommes tous corps, les femmes ne sont pas encore raison. Je m'explique mieux. En Occident, de la fin des années soixante-dix jusqu'à aujourd'hui, c'est-à-dire depuis que nous avons été légalement intitulées "à travail égal salaire égal" (légalement ne veut pas dire matériellement, ni globalement), la valeur du travail a diminué de façon drastique, sa durée couvre le déroulement complet de nos vies, il existe de moins en moins de garanties collectives et de plus en plus de prises en charge individuelle des risques.

Le secteur où les femmes trouvent majoritairement du travail reste le tertiaire, car le tertiaire est le secteur qui naît avec l'externalisation du travail reproductif

Je suppose que les féministes qui dans les années soixante-dix revendiquaient l'accès au revenu et à la sphère publique n'entendaient pas cela : à 50 ans de distance de leurs luttes, des phénomènes comme ceux de la ségrégation verticale et horizontale sont encore trop présents. De fait, les sciences restent l'apanage des hommes, à partir du moment où seul 30% des femmes au niveau mondial travaillent dans des milieux technoscientifiques.

 Le rapport de l'Organisation internationale du travail (OIT), Femmes  au travail : tendances 2016, atteste en outre qu' encore aujourd'hui, au niveau mondial : « Les femmes restent sur-représentées comme auxiliaires de vie ou dans des activités (comme le travail domestique) souvent encadrées par des accords de travail informel, ce qui les empêche d'accéder à la protection sociale ».

Si l'on s'en tient au  Tendances de l'emploi des femmes 2018 - Aperçu global  (OIT), le secteur dans lequel les femmes trouvent le plus de travail, même quand on se place sur le plan du travail formel, reste celui du tertiaire, car le tertiaire est le secteur qui naît avec l'externalisation du travail reproductif. Même si en dehors de chez elles les femmes continuent à assister, transformer les aliments, laver, repasser...à la différence qu'elles le font dans des maisons de retraite, des restaurants, des laveries. Et si l'on considère les milieux de la formation et de l'éducation, on remarque immédiatement que les femmes sont majoritairement employées pour les tâches qui se rapprochent le plus des soins, elles sont en règle générale enseignantes dans le primaire et le secondaire et peinent à s'affirmer dans les universités et les centres de recherche. Les rares qui réussissent à accéder au monde académique travaillent essentiellement comme précaires. Il faut penser qu'au niveau de l'UE des 28, moins de 30% des femmes réussissent à devenir Full Professor. En Italie, les professeurs titulaires et associés représentent 18,9% du personnel travaillant à l'université. Titulaires d'allocations de recherche postdoc assegnisti et chercheur·ses, vous le savez, n'est-ce pas, que nous représentons 51,3%, c'est-à-dire la base ?

Le masculin « professeurs » n'est pas un universel inclusif : la majeure partie sont des hommes, de plus de 50 ans. Les allocations, ils les font signer aux femmes (50,7% du total). Oups, plus on monte, plus on disparait : seuls 23,7% peuvent se dire enseignante/professeure titulaire. Dommage qu'à la base, mais vraiment à la base de tout, nous nous diplômions avec les meilleures notes. La tendance est européenne, voir  She Figures 2018.

De toute évidence, les dichotomies conceptuelles de la philosophie occidentale informent encore les manières dont nous performons les genres, c'est-à-dire que les normes socio-culturelles à la base de l'atavique distinction d'opposition "femme = passion / homme = raison" sont encore trop souvent reproduites par les mêmes subjectivités incarnées et fonctionnelles pour le maintien des marchés du travail et des politiques des États-nation.

Phase 1. Je m'expose. Voyons quelles sont les conditions de travail (ou d'exploitation ?)

Depuis 5 ans j'ai un assegno de recherche et je n'ai jamais réussi à comprendre ce que vaut mon travail, mais je sais parfaitement que pour continuer à accéder à un revenu je ne dois pas mettre en péril le rapport hyper-individualisé qui existe entre moi et l'enseignant titulaire. Je ne compte pas mes heures parce que c'est frustrant dans la mesure où on ne me paie pas à l'heure.

Les congés, je ne les demande pas parce que je n'en ai pas, et puis si la Commission Européenne fixe la deadline au 15 avril et que je dois conclure ma recherche scientifique, faire cadrer le budget, coordonner le groupe, participer aux colloques (ceux-là même que j'organise en m'occupant de tout, de la pause-café au projecteur) et préparer également les draft/ppt/survey de l'enseignant titulaire, je crois bien que même la religion chrétienne ne peut pas me sauver. Mais je suis bien sûr chez moi. Je suis chez moi pour travailler avec les moyens de production et l'abonnement internet que je me paye moi-même, tout ça pour qu'au bout du compte, pendant la réunion sur Teams, on me dise : "mais quelle connexion lente, il est absolument nécessaire que tu passes à Fastweb". Les recherches que j'aime et qui ne sont pas dictées par les lois du profit, je les fais de nuit, de sorte que le jour je suis available pour faire la ghost.

En temps "normal", si je tombe malade pendant plus de deux mois mon contrat prévoit la suspension de l'assegno jusqu'à la fin de la maladie

Entretemps vous, chers spécialistes du mélo, vous posez des questions, vous nous demandez les #thèses/l'aidepour ledoctorat/lalecturedumois. Je vous aime et je vous réponds, parce que le but n'est-il pas de faire circuler des savoirs, vous soutenir dans vos parcours de formation, de nous construire/déconstruire avec vous ? Mais il faut que vous sachiez : nous qui avons un assegno, nous dont les contrats sont de 12 mois, si nous ne réussissons pas à vous aider à trouver des doctorats c'est peut-être parce que : a) il y en a de moins en moins b) nous sommes occupé·e.s à trouver le prochain concours pour arriver vivant·es à la fin de l'année prochaine. Et lorsque nous sommes enseignants contractuels, nous nous trouvons dans une situation encore pire : il y a des universités où l'enseignement contractuel est tellement sous-payé qu'il n'arrive pas à 600 euros nets pour 30 heures de cours et en dehors des heures de cours sous-payées, il y a une quantité impressionnante de travail non payé : thèses, réceptions, examens, la plateforme online, les cahiers de bord and so on.

En temps "normal" (période à laquelle nous ne voudrions pas revenir), si je tombe malade pendant plus de deux mois mon contrat prévoit la suspension de l'assegno jusqu'à la fin de la maladie. Pour faire court, je suis malade 2/3/4 mois et sans un euro et comme je dois continuer à payer mon loyer j'ai un très gros problème. Quand finalement je guéris, mon assegno reprend mais entretemps je me suis endettée, je dois m'autoexploiter pour me remettre à flot.

Et je passe ainsi une année à travailler comme un âne, je ne ferme boutique ni le samedi ni le dimanche et dans ce loop je balance entre chance et incertitude, je m'en tire avec le maintien d'un niveau de vie moyen uniquement garanti par mon corps sur lequel je peux encore compter, corps auquel j'ordonne chaque jour d'être assez performant et productif car sinon comment pourrais-je faire pour survivre ? En temps de pandémie, je ne sais pas pour vous, mais pour moi ça devient difficile. Il y a des jours où le corpsesprit en lockdown crie : burnout.

Phase 0. Je conspire. J'écoute les récits des autres et je participe à l'assemblée

J'adresse ces pensées rapides à mes sœurs, étant donné que parmi mes désirs ne figure pas celui de la maternité, je veux apprendre de leur vécu. J'apprends que si par hasard je faisais un enfant, le même loop m'attendrait après cet événement : encore du travail, encore des dettes. Mes sœurs/collègues en maternité ont cependant dû travailler avec la peur qu'au retour de la maternité l'assegno ne soit pas renouvelé.

Je dis vraiment travailler, bien que le paradoxe le plus éclatant réside dans le fait que nous ne sommes pas considérées comme des travailleuses : ce que nous touchons est considéré comme "bourse d'études", raison pour laquelle une semaine de détachement à l'étranger ne nous donne droit qu'à la moitié de l'indemnité journalière d'un titulaire et qu'au retour nous n'avons droit à aucun jour de récupération. À 35/40 ans nous vivons de "bourses d'étude", ce qui nous pénalise aussi « seulement » pour le classement de la crèche. Mais vous vous l'imaginez cette mère avec assegno à qui on demande de passer 3 jours à Bruxelles, et elle, qui est peut-être single et sans parents/amis pour garder sa créature : aura-t-elle le courage de dire non ? Car dire non à l'université quand on a un assegno de recherche entre les mains - c'est bien qu'on le sache - cela signifie être exclue du jeu. On n'imagine même pas dire non quand on n'est même pas mère.

Quelles seraient tes raisons valables pour ne pas travailler pendant le week-end ? Et allez-donc avec les demandes de dernière minute : « Ma chère tu pourrais m'aider pour... ». Je dois l'admettre : on m'a toujours remerciée, mais les remerciements ne sont pas l'assurance d'un salaire. Bien qu'on ait l'impression de toujours donner le meilleur, ils finissent toujours par nous avoir. Tu arrives à l'Année VI de l'assegno et tu fais de l'acidité genre kéfir sorti du frigo. Car « tu sais, pour un RDT [Chercheur à durée déterminée], tu sais le département n'a pas d'argent, et puis tu sais tu as besoin de ton habilitation scientifique ».

Les études sont un affect, l'esprit est le corps et ça n'a rien d'une question salariale : c'est une revendication de revenu universel

Bien entendu, mais vous devez m'expliquer : a) comment on fait pour s'en sortir si vous ne nous donnez pas le temps de nous construire notre CV étant donné que nous devons faire du ghostwriting pour les enseignants titulaires ; b) où sont le mérite et la transparence dans un système féodal basé sur l'arbitraire de la commission, c) comment fait-on, quand on fait partie des gender/postcolonial/+++ study à s'en sortir si vous avez opéré une ségrégation sur le savoir en le disciplinant en compartiments étanches. Et je n'ai pas encore rien dit à propos de l'infantilisation, de mon collègue qui a continué à m'appeler « bimba » [môme] et pas Angela, ni docteur, mais juste « bimba », « bella bimba » pendant les trois ans de mon doctorat. La division sexuelle du travail et l'hétéronormativité ne cessent pas hors de l'université. Titulaires d'un assegno, tutors, enseignant·es contractuel·les : nous sommes invisibles, et en cela extrêmement proches des femmes qui depuis toujours reproduisent le monde sans aucune reconnaissance de leur statut de travailleuses, et nous devrions bien en avoir conscience.

On dit : les femmes "renoncent à la carrière universitaire". Un des pires refrains que nous soyons obligées d'entendre. La vérité c'est que ou nous sommes exclues ou nous laissons tomber car le prix à payer ne vaut pas une carrière : y avez-vous jamais pensé ? Avez-vous jamais pensé que nombre d'entre nous ne voudraient même pas faire carrière, mais avoir juste un salaire assuré et la possibilité de se consacrer à la recherche et à l'enseignement ?

Mais la rhétorique de pinkwashing à l'université répète "les femmes ne réussissent pas à se décider entre vie privée et travail" et alors, en avant  lactation room, comme si une pièce pour allaiter suffisait à résoudre un problème qui est structurel : le travail aujourd'hui dévore la vie entière, aucun équilibrage n'est possible. L'unique voie praticable, bien entendu uniquement collectivement, c'est le renversement, si nous voulons vivre sereinement toutes les « phases » de la vie : maladie, parentalité, et même un quotidien fait de relations et de liens non basés sur la famille hétérosexuelle.

Les études sont affect, l'esprit est le corps et ça n'a rien d'une question salariale : c'est une revendication de revenu universel. Bien sûr mais aujourd'hui, me dira-t-on, d'où veux-tu recommencer ?

Toute seule je crois vraiment de nulle part : au singulier tout fait plus peur. Sortir de l'isolement où nous confinent contrats/coupes budgétaires/système de baronnie/privatisations, rencontrer d'autres précaires de la recherche et de l'enseignement : voici la Phase 0. Je recommence donc par une invitation que je viens juste de recevoir, pour participer à l'assemblée du 6 mai,  La recherche précaire dans la pandémie  #Unicovid2020. [Prochaine assemblée sur zoom : mercredi 20 mai à 17h].

Courtesy of  Tlaxcala
Source:  che-fare.com
Publication date of original article: 04/05/2020

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